On ne saurait se figurer les maux affreux qui accompagnent ces

émigrations forcées. Au moment où les Indiens ont quitté leurs champs

paternels, déjà ils étaient épuisés et réduits. La contrée où ils vont

fixer leur séjour est occupée par des peuplades qui ne voient qu'avec

jalousie les nouveaux arrivants. Derrière eux est la faim, devant eux la

guerre, partout la misère. Afin d'échapper à tant d'ennemis ils se

divisent. Chacun d'eux cherche à s'isoler pour trouver furtivement les

moyens de soutenir son existence, et vit dans l'immensité des déserts

comme le proscrit dans le sein des sociétés civilisées. Le lien social

depuis long-temps affaibli se brise alors. Il n'y avait déjà plus pour

eux de patrie, bientôt il n'y aura plus de peuple; à peine s'il restera

des familles; le nom commun se perd, la langue s'oublie, les traces de

l'origine disparaissent. La nation a cessé d'exister. Elle vit à peine

dans le souvenir des antiquaires américains, et n'est connue que de

quelques érudits d'Europe.

Je ne voudrais pas que le lecteur pût croire que je charge ici mes

tableaux. J'ai vu de mes propres yeux plusieurs des misères que je viens

de décrire; j'ai contemplé des maux qu'il me serait impossible de

retracer.

À la fin de l'année 1831, je me trouvais sur la rive gauche du

Mississipi, à un lieu nommé par les Européens Memphis. Pendant que

j'étais en cet endroit, il y vint une troupe nombreuse de Choctaws (les

Français de la Louisiane les nomment Chactas); ces sauvages quittaient

leur pays et cherchaient à passer sur la rive droite du Mississipi, où

ils se flattaient de trouver un asile que le gouvernement américain leur

promettait. On était alors au coeur de l'hiver, et le froid sévissait

cette année-là avec une violence inaccoutumée; la neige avait durci sur

la terre, et le fleuve charriait d'énormes glaçons. Les Indiens menaient

avec eux leurs familles; ils traînaient à leur suite des blessés, des

malades, des enfants qui venaient de naître, et des vieillards qui

allaient mourir. Ils n'avaient ni tentes ni chariots, mais seulement

quelques provisions et des armes. Je les vis s'embarquer pour traverser

le grand fleuve, et ce spectacle solennel ne sortira jamais de ma

mémoire. On n'entendait parmi cette foule assemblée ni sanglots ni

plaintes; ils se taisaient. Leurs malheurs étaient anciens, et ils les

sentaient irrémédiables. Les Indiens étaient déjà tous entrés dans le

vaisseau qui devait les porter; leurs chiens restaient encore sur le

rivage; lorsque ces animaux virent enfin qu'on allait s'éloigner pour

toujours, ils poussèrent ensemble d'affreux hurlements, et s'élançant à

la fois dans les eaux glacées du Mississipi, ils suivirent leurs maîtres

à la nage.

La dépossession des Indiens s'opère souvent de nos jours d'une manière

régulière et pour ainsi dire toute légale.

Lorsque la population européenne commence à s'approcher du désert occupé

par une nation sauvage, le gouvernement des États-Unis envoie

communément à cette dernière une ambassade solennelle; les blancs

assemblent les Indiens dans une grande plaine, et après avoir mangé et

bu avec eux, ils leur disent: «Que faites-vous dans le pays de vos

pères? Bientôt il vous faudra déterrer leurs os pour y vivre. En quoi la

contrée que vous habitez vaut-elle mieux qu'une autre? N'y a-t-il des

bois, des marais et des prairies que là où vous êtes, et ne sauriez-vous

vivre que sous votre soleil? Au-delà de ces montagnes que vous voyez à

l'horizon, par-delà ce lac qui borde à l'ouest votre territoire, on

rencontre de vastes contrées où les bêtes sauvages se trouvent encore en

abondance; vendez-nous vos terres; et allez vivre heureux dans ces

lieux-là.» Après avoir tenu ce discours, on étale aux yeux des Indiens

des armes à feu, des vêtements de laine, des barriques d'eau-de-vie,

des colliers de verre, des bracelets d'étain, des pendants d'oreilles

et des miroirs[51]. Si, à la vue de toutes ces richesses, ils hésitent

encore, on leur insinue qu'ils ne sauraient refuser le consentement

qu'on leur demande, et que bientôt le gouvernement lui-même sera

impuissant pour leur garantir la jouissance de leurs droits. Que faire?

À demi convaincus, à moitié contraints, les Indiens s'éloignent; ils

vont habiter de nouveaux déserts où les blancs ne les laisseront pas dix

ans en paix. C'est ainsi que les Américains acquièrent à vil prix des

provinces entières, que les plus riches souverains de l'Europe ne

sauraient payer[52].

[Note 51: Voyez dans les _Documents législatifs du congrès_,

doc. 117, le récit de ce qui se passe dans ces circonstances.

Ce morceau curieux se trouve dans le rapport déjà cité, fait

par MM. Clark et Lewis Cass, au congrès, le 4 février 1829.

M. Cass est aujourd'hui secrétaire d'État de la guerre.

«Quand les Indiens arrivent dans l'endroit où le traité doit

avoir lieu, disent MM. Clark et Cass, ils sont pauvres et

presque nus. Là, ils voient et examinent un très grand nombre

d'objets précieux pour eux, que les marchands américains ont

eu soin d'y apporter. Les femmes et les enfants qui désirent

qu'on pourvoie à leurs besoins, commencent alors à tourmenter

les hommes de mille demandes importunes, et emploient toute

leur influence sur ces derniers pour que la vente des terres

ait lieu. L'imprévoyance des Indiens est habituelle et

invincible. Pourvoir à ses besoins immédiats et gratifier ses

désirs présents est la passion irrésistible du sauvage:

l'attente d'avantages futurs n'agit que faiblement sur lui;

il oublie facilement le passé, et ne s'occupe point de

l'avenir. On demanderait en vain aux Indiens la cession d'une

partie de leur territoire, si l'on n'était en état de

satisfaire sur-le-champ leurs besoins. Quand on considère

avec impartialité la situation dans laquelle ces malheureux

se trouvent, on ne s'étonne pas de l'ardeur qu'ils mettent à

obtenir quelques soulagements à leurs maux.»]

[Note 52: Le 19 mai 1830, M. Ed. Everett affirmait devant la

chambre des représentants que les Américains avaient déjà

acquis par traité, à l'est et à l'ouest du Mississipi,

230,000,000 d'acres.

En 1808, les Osages cédèrent 48,000,000 d'acres pour une

rente de 1,000 dollars.

En 1818, les Quapaws cédèrent 20,000,000 d'acres pour 4,000

dollars; ils s'étaient réservé un territoire de 1,000,000

d'acres, afin d'y chasser. Il avait été solennellement juré

qu'on le respecterait; mais il n'a pas tardé à être envahi

comme le reste.

«Afin de nous approprier les terres désertes dont les Indiens

réclament la propriété, disait M. Bell, rapporteur du comité

des affaires indiennes au congrès, le 24 février 1830, nous

avons adopté l'usage de payer aux tribus indiennes ce que

vaut leur pays de chasse (_hunting-ground_) après que le

gibier a fui ou a été détruit. Il est plus avantageux et

certainement plus conforme aux règles de la justice et plus

humain d'en agir ainsi, que de s'emparer à main armée du

territoire des sauvages.»

«L'usage d'acheter aux Indiens leur titre de propriété n'est

donc autre chose qu'un nouveau mode d'acquisition que

l'humanité et l'intérêt (_humanity and expediency_) ont

substitué à la violence, et qui doit également nous rendre

maîtres des terres que nous réclamons en vertu de la

découverte, et que nous assure d'ailleurs le droit qu'ont les

nations civilisées de s'établir sur le territoire occupé par

les tribus sauvages.»

«Jusqu'à ce jour, plusieurs causes n'ont cessé de diminuer

aux yeux des Indiens le prix du sol qu'ils occupent, et

ensuite les mêmes causes les ont portés à nous le vendre sans

peine. L'usage d'acheter aux sauvages leur droit d'occupant

(_right of occupancy_) n'a donc jamais pu retarder, dans un

degré perceptible, la prospérité des États-Unis.» (_Documents

législatifs_, 21e congrès, nº 227, p. 6.)]

Je viens de retracer de grands maux, j'ajoute qu'ils me paraissent

irrémédiables. Je crois que la race indienne de l'Amérique du Nord est

condamnée à périr, et je ne puis m'empêcher de penser que le jour où les

Européens se seront établis sur les bords de l'océan Pacifique, elle

aura cessé d'exister[53].

[Note 53: Cette opinion nous a, du reste, paru celle de

presque tous les hommes d'État américains.

«Si l'on juge de l'avenir par le passé, disait M. Cass au

congrès, on doit prévoir une diminution progressive dans le

nombre des Indiens, et s'attendre à l'extinction finale de

leur race. Pour que cet événement n'eût pas lieu, il faudrait

que nos frontières cessassent de s'étendre, et que les

sauvages se fixassent au-delà, ou bien qu'il s'opérât un

changement complet dans nos rapports avec eux; ce qu'il

serait peu raisonnable d'attendre.»]

Les Indiens de l'Amérique du Nord n'avaient que deux voies de salut: la

guerre ou la civilisation; en d'autres termes, il leur fallait détruire

les Européens ou devenir leurs égaux.

À la naissance des colonies, il leur eût été possible, en unissant leurs

forces, de se délivrer du petit nombre d'étrangers qui venaient

d'aborder sur les rivages du continent[54]. Plus d'une fois ils ont

tenté de le faire et se sont vus sur le point d'y réussir. Aujourd'hui

la disproportion des ressources est trop grande pour qu'ils puissent

songer à une pareille entreprise. Il s'élève encore cependant, parmi les

nations indiennes, des hommes de génie qui prévoient le sort final

réservé aux populations sauvages, et cherchent à réunir toutes les

tribus dans la haine commune des Européens; mais leurs efforts sont

impuissants. Les peuplades qui avoisinent les blancs sont déjà trop

affaiblies pour offrir une résistance efficace; les autres, se livrant à

cette insouciance puérile du lendemain qui caractérise la nature

sauvage, attendent que le danger se présente pour s'en occuper; les uns

ne peuvent, les autres ne veulent point agir.

[Note 54: Voyez entre autres la guerre entreprise par les

Wampanoags, et les autres tribus confédérées, sous la

conduite de Métacom, en 1675, contre les colons de la

Nouvelle-Angleterre, et celle que les Anglais eurent à

soutenir en 1622 dans la Virginie.]

Il est facile de prévoir que les Indiens ne voudront jamais se

civiliser, ou qu'ils l'essaieront trop tard, quand ils viendront à le

vouloir.

La civilisation est le résultat d'un long travail social qui s'opère

dans un même lieu, et que les différentes générations se lèguent les

unes aux autres en se succédant. Les peuples chez lesquels la

civilisation parvient le plus difficilement à fonder son empire sont les

peuples chasseurs. Les tribus de pasteurs changent de lieux, mais elles

suivent toujours dans leurs migrations un ordre régulier, et reviennent

sans cesse sur leurs pas; la demeure des chasseurs varie comme celle des

animaux mêmes qu'ils poursuivent.

Plusieurs fois on a tenté de faire pénétrer les lumières parmi les

Indiens en leur laissant leurs moeurs vagabondes; les jésuites l'avaient

entrepris dans le Canada, les puritains dans la Nouvelle-Angleterre[55].

Les uns et les autres n'ont rien fait de durable. La civilisation

naissait sous la hutte et allait mourir dans les bois. La grande faute

de ces législateurs des Indiens était de ne pas comprendre que, pour

parvenir à civiliser un peuple, il faut avant tout obtenir qu'il se

fixe, et il ne saurait le faire qu'en cultivant le sol; il s'agissait

donc d'abord de rendre les Indiens cultivateurs.

[Note 55: Voyez les différents historiens de la

Nouvelle-Angleterre. Voyez aussi l'_Histoire de la

Nouvelle-Angleterre_, par Charlevoix, et les _Lettres

édifiantes_.]

Non seulement les Indiens ne possèdent pas ce préliminaire indispensable

de la civilisation, mais il leur est très difficile de l'acquérir.

Les hommes qui se sont une fois livrés à la vie oisive et aventureuse

des chasseurs sentent un dégoût presque insurmontable pour les travaux

constants et réguliers qu'exige la culture. On peut s'en apercevoir au

sein même de nos sociétés; mais cela est bien plus visible encore chez

les peuples pour lesquels les habitudes de chasse sont devenues des

coutumes nationales.

Indépendamment de cette cause générale, il en est une non moins

puissante et qui ne se rencontre que chez les Indiens. Je l'ai déjà

indiquée; je crois devoir y revenir.

Les indigènes de l'Amérique du Nord ne considèrent pas seulement le

travail comme un mal, mais comme un déshonneur, et leur orgueil lutte

contre la civilisation presque aussi obstinément que leur paresse[56].

[Note 56: «Dans toutes les tribus, dit Volney dans son

_Tableau des États-Unis_, p. 423, il existe encore une

génération de vieux guerriers qui, en voyant manier la houe,

ne cessent de crier à la dégradation des moeurs antiques, et

qui prétendent que les sauvages ne doivent leur décadence

qu'à ces innovations, et que, pour recouvrer leur gloire et

leur puissance, il leur suffirait de revenir à leurs moeurs

primitives.»]

Il n'y a point d'Indien si misérable qui, sous sa hutte d'écorce,

n'entretienne une superbe idée de sa valeur individuelle; il considère

les soins de l'industrie comme des occupations avilissantes; il compare

le cultivateur au boeuf qui trace un sillon, et dans chacun de nos arts

il n'aperçoit que des travaux d'esclaves. Ce n'est pas qu'il n'ait conçu

une très haute idée du pouvoir des blancs et de la grandeur de leur

intelligence; mais, s'il admire le résultat de nos efforts, il méprise

les moyens qui nous l'ont fait obtenir, et, tout en subissant notre

ascendant, il se croit encore supérieur à nous. La chasse et la guerre

lui semblent les seuls soins dignes d'un homme[57]. L'Indien, au fond

de la misère de ses bois, nourrit donc les mêmes idées, les mêmes

opinions que le noble du moyen âge dans son château-fort, et il ne lui

manque, pour achever de lui ressembler, que de devenir conquérant.

Ainsi, chose singulière! c'est dans les forêts du Nouveau-Monde, et non

parmi les Européens qui peuplent ses rivages, que se retrouvent

aujourd'hui les anciens préjugés de l'Europe.

[Note 57: On trouve dans un document officiel la peinture

suivante:

«Jusqu'à ce qu'un jeune homme ait été aux prises avec

l'ennemi, et puisse se vanter de quelques prouesses, on n'a

pour lui aucune considération: on le regarde à peu près comme

une femme.

«À leurs grandes danses de guerre, les guerriers viennent

l'un après l'autre frapper le poteau, comme ils l'appellent,

et racontent leurs exploits. Dans cette occasion, leur

auditoire est composé des parents, amis et compagnons du

narrateur. L'impression profonde que produisent sur eux ses

paroles paraît manifestement au silence avec lequel on

l'écoute, et se manifeste bruyamment par les applaudissements

qui accompagnent la fin de ses récits. Le jeune homme qui n'a

rien à raconter dans de semblables réunions se considère

comme très malheureux, et il n'est pas sans exemple que de

jeunes guerriers dont les passions avaient été ainsi

excitées, se soient éloignés tout-à-coup de la danse, et,

partant seuls, aient été chercher des trophées qu'ils pussent

montrer et des aventures dont il leur fût permis de se

glorifier.»]

J'ai cherché plus d'une fois, dans le cours de cet ouvrage, à faire

comprendre l'influence prodigieuse que me paraissait exercer l'état

social sur les lois et les moeurs des hommes. Qu'on me permette

d'ajouter à ce sujet un seul mot.

Lorsque j'aperçois la ressemblance qui existe entre les institutions

politiques de nos pères, les Germains, et celles des tribus errantes de

l'Amérique du Nord, entre les coutumes retracées par Tacite, et celles

dont j'ai pu quelquefois être le témoin, je ne saurais m'empêcher de

penser que la même cause a produit, dans les deux hémisphères, les mêmes

effets, et qu'au milieu de la diversité apparente des choses humaines,

il n'est pas impossible de retrouver un petit nombre de faits

générateurs dont tous les autres découlent. Dans tout ce que nous

nommons les institutions germaines, je suis donc tenté de ne voir que

des habitudes de barbares, et des opinions de sauvages dans ce que nous

appelons les idées féodales.

Quels que soient les vices et les préjugés qui empêchent les Indiens de

l'Amérique du Nord de devenir cultivateurs et civilisés, quelquefois la

nécessité les y oblige.

Plusieurs nations considérables du Sud, entre autres celles des

Chérokées et des Creeks[58], se sont trouvées comme enveloppées par les

Européens, qui, débarquant sur les rivages de l'Océan, descendant l'Ohio

et remontant le Mississipi, arrivaient à la fois autour d'elles. On ne

les a point chassées de place en place, ainsi que les tribus du Nord,

mais on les a resserrées peu à peu dans des limites trop étroites, comme

des chasseurs font d'abord l'enceinte d'un taillis avant de pénétrer

simultanément dans l'intérieur. Les Indiens, placés alors entre la

civilisation et la mort, se sont vus réduits à vivre honteusement de

leur travail comme les blancs; ils sont donc devenus cultivateurs; et

sans quitter entièrement ni leurs habitudes, ni leurs moeurs, en ont

sacrifié ce qui était absolument nécessaire à leur existence.

[Note 58: Ces nations se trouvent aujourd'hui englobées dans

les États de Géorgie, de Tennessee, d'Alabama et de

Mississipi.

Il y avait jadis au Sud (on en voit les restes) quatre

grandes nations: les Choctaws, les Chikasaws, les Creeks et

les Chérokées.

Les restes de ces quatre nations formaient encore, en 1830,

environ 75,000 individus. On compte qu'il se trouve à

présent, sur le territoire occupé ou réclamé par l'Union

anglo-américaine, environ 300,000 Indiens. (Voyez

_Proceedings of the Indian board in the city New-York_.) Les

documents officiels fournis au congrès portent ce nombre à

313,130. Le lecteur qui serait curieux de connaître le nom et

la force de toutes les tribus qui habitent le territoire

anglo-américain, devra consulter les documents que je viens

d'indiquer. (_Documents législatifs_, 20e congrès, nº 17, p.

90-105.)]

Les Chérokées allèrent plus loin; ils créèrent une langue écrite,

établirent une forme assez stable de gouvernement; et, comme tout marche

d'un pas précipité dans le Nouveau-Monde, ils eurent un journal[59]

avant d'avoir tous des habits.

[Note 59: J'ai rapporté en France un ou deux exemplaires de

cette singulière publication.]

Ce qui a singulièrement favorisé le développement rapide des habitudes

européennes chez ces Indiens a été la présence des métis[60].

Participant aux lumières de son père sans abandonner entièrement les

coutumes sauvages de sa race maternelle, le métis forme le lien naturel

entre la civilisation et la barbarie. Partout où les métis se sont

multipliés, on a vu les sauvages modifier peu à peu leur état social et

changer leurs moeurs[61].

[Note 60: Voyez, dans le rapport du comité des affaires

indiennes, 21e congrès, nº 227, p. 23, ce qui fait que les

métis se sont multipliés chez les Chérokées; la cause

principale remonte à la guerre de l'indépendance. Beaucoup

d'Anglo-Américains de la Géorgie ayant pris parti pour

l'Angleterre, furent contraints de se retirer chez les

Indiens, et s'y marièrent.]

[Note 61: Malheureusement les métis ont été en plus petit

nombre, et ont exercé une moindre influence dans l'Amérique

du Nord que partout ailleurs.

Deux grandes nations de l'Europe ont peuplé cette portion du

continent américain: les Français et les Anglais.

Les premiers n'ont pas tardé à contracter des unions avec les

filles indigènes; mais le malheur voulut qu'il se trouvât une

secrète affinité entre le caractère indien et le leur. Au

lieu de donner aux barbares le goût et les habitudes de la

vie civilisée, ce sont eux qui souvent se sont attachés avec

passion à la vie sauvage: ils sont devenus les hôtes les plus

dangereux des déserts, et ont conquis l'amitié de l'Indien en

exagérant ses vices et ses vertus. M. de Sénonville,

gouverneur du Canada, écrivait à Louis XIV, en 1685: «On a

cru long-temps qu'il fallait approcher les sauvages de nous

pour les franciser; on a tout lieu de reconnaître qu'on se

trompait. Ceux qui se sont approchés de nous ne se sont pas

rendus Français, et les Français qui les ont hantés sont

devenus sauvages. Ils affectent de se mettre comme eux, de

vivre comme eux.» (_Histoire de la Nouvelle-France_, par

Charlevoix, vol. II, p. 345.)

L'Anglais, au contraire, demeurant obstinément attaché aux

opinions, aux usages et aux moindres habitudes de ses pères,

est resté au milieu des solitudes américaines ce qu'il était

au sein des villes de l'Europe; il n'a donc voulu établir

aucun contact avec des sauvages qu'il méprisait, et a évité

avec soin de mêler son sang à celui des barbares.

Ainsi, tandis que le Français n'exerçait aucune influence

salutaire sur les Indiens, l'Anglais leur était toujours

étranger.]

Le succès des Cherokées prouve donc que les Indiens ont la faculté de se

civiliser, mais il ne prouve nullement qu'ils puissent y réussir.

Cette difficulté que trouvent les Indiens à se soumettre à la

civilisation, naît d'une cause générale à laquelle il leur est presque

impossible de se soustraire.

Si l'on jette un regard attentif sur l'histoire, on découvre qu'en

général les peuples barbares se sont élevés peu à peu d'eux-mêmes, et

par leurs propres efforts, jusqu'à la civilisation.

Lorsqu'il leur est arrivé d'aller puiser la lumière chez une nation

étrangère, ils occupaient alors vis-à-vis d'elle le rang de vainqueurs,

et non la position de vaincus.

Lorsque le peuple conquis est éclairé et le peuple conquérant à demi

sauvage, comme dans l'invasion de l'Empire romain par les nations du

Nord, ou dans celle de la Chine par les Mongols, la puissance que la

victoire assure au barbare suffit pour le tenir au niveau de l'homme

civilisé et lui permettre de marcher son égal, jusqu'à ce qu'il devienne

son émule; l'un a pour lui la force, l'autre l'intelligence; le premier

admire les sciences et les arts des vaincus, le second envie le pouvoir

des vainqueurs. Les barbares finissent par introduire l'homme policé

dans leurs palais, et l'homme policé leur ouvre à son tour ses écoles.

Mais quand celui qui possède la force matérielle jouit en même temps de

la prépondérance intellectuelle, il est rare que le vaincu se civilise;

il se retire ou est détruit.

C'est ainsi qu'on peut dire d'une manière générale que les sauvages vont

chercher la lumière les armes à la main, mais qu'ils ne la reçoivent

pas.

Si les tribus indiennes qui habitent maintenant le centre du continent

pouvaient trouver en elles-mêmes assez d'énergie pour entreprendre de se

civiliser, elles y réussiraient peut-être. Supérieures alors aux nations

barbares qui les environneraient, elles prendraient peu à peu des forces

et de l'expérience, et, quand les Européens paraîtraient enfin sur leurs

frontières, elles seraient en état, sinon de maintenir leur

indépendance, du moins de faire reconnaître leurs droits au sol et de

s'incorporer aux vainqueurs. Mais le malheur des Indiens est d'entrer en

contact avec le peuple le plus civilisé, et j'ajouterai le plus avide du

globe, alors qu'ils sont encore eux-mêmes à moitié barbares; de trouver

dans leurs instituteurs des maîtres, et de recevoir à la fois

l'oppression et la lumière.

Vivant au sein de la liberté des bois, l'Indien de l'Amérique du Nord

était misérable, mais il ne se sentait inférieur à personne; du moment

où il veut pénétrer dans la hiérarchie sociale des blancs, il ne

saurait y occuper que le dernier rang; car il entre ignorant et pauvre

dans une société où règnent la science et la richesse. Après avoir mené

une vie agitée, pleine de maux et de dangers, mais en même temps remplie

d'émotions et de grandeur[62], il lui faut se soumettre à une existence

monotone, obscure et dégradée. Gagner par de pénibles travaux et au

milieu de l'ignominie le pain qui doit le nourrir, tel est à ses yeux

l'unique résultat de cette civilisation qu'on lui vante.

[Note 62: Il y a dans la vie aventureuse des peuples

chasseurs je ne sais quel attrait irrésistible qui saisit le

coeur de l'homme et l'entraîne en dépit de sa raison et de

l'expérience. On peut se convaincre de cette vérité en lisant

les Mémoires de Tanner.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 17 / 28 段