Mais je pense que si l'on ne parvient à introduire peu à peu et à fonder

enfin parmi nous des institutions démocratiques, et que si l'on renonce

à donner à tous les citoyens des idées et des sentiments qui d'abord les

préparent à la liberté, et ensuite leur en permettent l'usage, il n'y

aura d'indépendance pour personne, ni pour le bourgeois, ni pour le

noble, ni pour le pauvre, ni pour le riche, mais une égale tyrannie

pour tous; et je prévois que si l'on ne réussit point avec le temps à

fonder parmi nous l'empire paisible du plus grand nombre, nous

arriverons tôt ou tard au pouvoir _illimité_ d'un seul.

CHAPITRE X.

QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR L'ÉTAT ACTUEL ET L'AVENIR PROBABLE DES TROIS

RACES QUI HABITENT LE TERRITOIRE DES ÉTATS-UNIS.

La tâche principale que je m'étais imposée est maintenant remplie; j'ai

montré, autant du moins que je pouvais y réussir, quelles étaient les

lois de la démocratie américaine; j'ai fait connaître quelles étaient

ses moeurs. Je pourrais m'arrêter ici, mais le lecteur trouverait

peut-être que je n'ai point satisfait son attente.

On rencontre en Amérique autre chose encore qu'une immense et complète

démocratie; on peut envisager sous plus d'un point de vue les peuples

qui habitent le Nouveau-Monde.

Dans le cours de cet ouvrage, mon sujet m'a souvent amené à parler des

Indiens et des nègres, mais je n'ai jamais eu le temps de m'arrêter pour

montrer quelle position occupent ces deux races au milieu du peuple

démocratique que j'étais occupé à peindre; j'ai dit suivant quel esprit,

à l'aide de quelles lois la confédération anglo-américaine avait été

formée; je n'ai pu indiquer qu'en passant, et d'une manière fort

incomplète, les dangers qui menacent cette confédération, et il m'a été

impossible d'exposer en détail quelles étaient, indépendamment des lois

et des moeurs, ses chances de durée. En parlant des républiques unies,

je n'ai hasardé aucune conjecture sur la permanence des formes

républicaines dans le Nouveau-Monde, et faisant souvent allusion à

l'activité commerciale qui règne dans l'Union, je n'ai pu cependant

m'occuper de l'avenir des Américains comme peuple commerçant.

Ces objets, qui touchent à mon sujet, n'y entrent pas; ils sont

américains sans être démocratiques, et c'est surtout la démocratie dont

j'ai voulu faire le portrait. J'ai donc dû les écarter d'abord; mais je

dois y revenir en terminant.

* * * * *

Le territoire occupé de nos jours, ou réclamé par l'Union américaine,

s'étend depuis l'océan Atlantique jusqu'aux rivages de la mer du Sud. À

l'est ou à l'ouest, ses limites sont donc celles mêmes du continent; il

s'avance au midi sur le bord des Tropiques, et remonte ensuite au milieu

des glaces du Nord[44].

[Note 44: Voyez la carte à la fin du premier volume.]

Les hommes répandus dans cet espace ne forment point, comme en Europe,

autant de rejetons d'une même famille. On découvre en eux, dès le

premier abord, trois races naturellement distinctes, et je pourrais

presque dire ennemies. L'éducation, la loi, l'origine, et jusqu'à la

forme extérieure des traits, avaient élevé entre elles une barrière

presque insurmontable; la fortune les a rassemblées sur le même sol,

mais elle les a mêlées sans pouvoir les confondre, et chacune poursuit à

part sa destinée.

Parmi ces hommes si divers, le premier qui attire les regards, le

premier en lumière, en puissance, en bonheur, c'est l'homme blanc,

l'Européen, l'homme par excellence; au-dessous de lui paraissent le

nègre et l'Indien.

Ces deux races infortunées n'ont de commun ni la naissance, ni la

figure, ni le langage, ni les moeurs; leurs malheurs seuls se

ressemblent. Toutes deux occupent une position également inférieure dans

le pays qu'elles habitent; toutes deux éprouvent les effets de la

tyrannie; et si leurs misères sont différentes, elles peuvent en accuser

les mêmes auteurs.

Ne dirait-on pas, à voir ce qui se passe dans le monde, que l'Européen

est aux hommes des autres races, ce que l'homme lui-même est aux

animaux? Il les fait servir à son usage, et quand il ne peut les plier,

il les détruit.

L'oppression a enlevé du même coup, aux descendants des Africains,

presque tous les priviléges de l'humanité! Le nègre des États-Unis a

perdu jusqu'au souvenir de son pays; il n'entend plus la langue qu'ont

parlée ses pères; il a abjuré leur religion et oublié leurs moeurs. En

cessant ainsi d'appartenir à l'Afrique, il n'a pourtant acquis aucun

droit aux biens de l'Europe; mais il s'est arrêté entre les deux

sociétés; il est resté isolé entre les deux peuples; vendu par l'un et

répudié par l'autre; ne trouvant dans l'univers entier que le foyer de

son maître pour lui offrir l'image incomplète de la patrie.

Le nègre n'a point de famille; il ne saurait voir dans la femme autre

chose que la compagne passagère de ses plaisirs, et, en naissant, ses

fils sont ses égaux.

Appellerai-je un bienfait de Dieu ou une dernière malédiction de sa

colère, cette disposition de l'âme qui rend l'homme insensible aux

misères extrêmes, et souvent même lui donne une sorte de goût dépravé

pour la cause de ses malheurs?

Plongé dans cet abîme de maux, le nègre sent à peine son infortune; la

violence l'avait placé dans l'esclavage, l'usage de la servitude lui a

donné des pensées et une ambition d'esclave; il admire ses tyrans plus

encore qu'il ne les hait, et trouve sa joie et son orgueil dans la

servile imitation de ceux qui l'oppriment.

Son intelligence s'est abaissée au niveau de son âme.

Le nègre entre en même temps dans la servitude et dans la vie. Que

dis-je? souvent on l'achète dès le ventre de sa mère, et il commence

pour ainsi dire à être esclave avant que de naître.

Sans besoin comme sans plaisir, inutile à lui-même, il comprend, par les

premières notions qu'il reçoit de l'existence, qu'il est la propriété

d'un autre, dont l'intérêt est de veiller sur ses jours; il aperçoit que

le soin de son propre sort ne lui est pas dévolu; l'usage même de la

pensée lui semble un don inutile de la Providence, et il jouit

paisiblement de tous les priviléges de sa bassesse.

S'il devient libre, l'indépendance lui paraît souvent alors une chaîne

plus pesante que l'esclavage même; car dans le cours de son existence,

il a appris à se soumettre à tout, excepté à la raison; et quand la

raison devient son seul guide, il ne saurait reconnaître sa voix. Mille

besoins nouveaux l'assiègent, et il manque des connaissances et de

l'énergie nécessaires pour leur résister. Les besoins sont des maîtres

qu'il faut combattre, et lui n'a appris qu'à se soumettre et qu'à obéir.

Il en est donc arrivé à ce comble de misère, que la servitude l'abrutit

et que la liberté le fait périr.

L'oppression n'a pas exercé moins d'influence sur les races indiennes;

mais ces effets sont différents.

Avant l'arrivée des blancs dans le Nouveau-Monde, les hommes qui

habitaient l'Amérique du Nord vivaient tranquilles dans les bois. Livrés

aux vicissitudes ordinaires de la vie sauvage, ils montraient les vices

et les vertus des peuples incivilisés. Les Européens, après avoir

dispersé au loin les tribus indiennes dans les déserts, les ont

condamnées à une vie errante et vagabonde, pleine d'inexprimables

misères.

Les nations sauvages ne sont gouvernées que par les opinions et les

moeurs.

En affaiblissant parmi les Indiens de l'Amérique du Nord le sentiment de

la patrie, en dispersant leurs familles, en obscurcissant leurs

traditions, en interrompant la chaîne des souvenirs, en changeant toutes

leurs habitudes, et en accroissant outre mesure leurs besoins, la

tyrannie européenne les a rendus plus désordonnés et moins civilisés

qu'ils n'étaient déjà. La condition morale et l'état physique de ces

peuples n'ont cessé d'empirer en même temps, et ils sont devenus plus

barbares à mesure qu'ils étaient plus malheureux. Toutefois, les

Européens n'ont pu modifier entièrement le caractère des Indiens, et

avec le pouvoir de les détruire, ils n'ont jamais eu celui de les

policer et de les soumettre.

Le nègre est placé aux dernières bornes de la servitude; l'Indien, aux

limites extrêmes de la liberté. L'esclavage ne produit guère chez le

premier des effets plus funestes que l'indépendance chez le second.

Le nègre a perdu jusqu'à la propriété de sa personne, et il ne saurait

disposer de sa propre existence sans commettre une sorte de larcin.

Le sauvage est livré à lui-même dès qu'il peut agir. À peine s'il a

connu l'autorité de la famille; il n'a jamais plié sa volonté devant

celle d'aucun de ses semblables; nul ne lui a appris à discerner une

obéissance volontaire d'une honteuse subjection, et il ignore jusqu'au

nom de la loi. Pour lui, être libre, c'est échapper à presque tous les

liens des sociétés. Il se complaît dans cette indépendance barbare, et

il aimerait mieux périr que d'en sacrifier la moindre partie. La

civilisation a peu de prise sur un pareil homme.

Le nègre fait mille efforts inutiles pour s'introduire dans une société

qui le repousse; il se plie aux goûts de ses oppresseurs, adopte leurs

opinions, et aspire, en les imitant, à se confondre avec eux. On lui a

dit dès sa naissance que sa race est naturellement inférieure à celle

des blancs, et il n'est pas éloigné de le croire, il a donc honte de

lui-même. Dans chacun de ses traits il découvre une trace de

l'esclavage, et s'il le pouvait, il consentirait avec joie à se répudier

tout entier.

L'Indien, au contraire, a l'imagination toute remplie de la prétendue

noblesse de son origine. Il vit et meurt au milieu de ces rêves de son

orgueil. Loin de vouloir plier ses moeurs aux nôtres, il s'attache à la

barbarie comme à un signe distinctif de sa race, et il repousse la

civilisation moins encore peut-être en haine d'elle que dans la crainte

de ressembler aux Européens[45].

[Note 45: L'indigène de l'Amérique du Nord conserve ses

opinions et jusqu'au moindre détail de ses habitudes avec une

inflexibilité qui n'a point d'exemple dans l'histoire. Depuis

plus de deux cents ans que les tribus errantes de l'Amérique

du Nord ont des rapports journaliers avec la race blanche,

ils ne lui ont emprunté pour ainsi dire ni une idée ni un

usage. Les hommes d'Europe ont cependant exercé une très

grande influence sur les sauvages. Ils ont rendu le caractère

indien plus désordonné, mais ils ne l'ont pas rendu plus

européen.

Me trouvant dans l'été de 1831 derrière le lac Michigan, dans

un lieu nommé Green-Bay, qui sert d'extrême frontière aux

États-Unis du côté des Indiens du Nord-Ouest, je fis

connaissance avec un officier américain, le major H., qui, un

jour, après m'avoir beaucoup parlé de l'inflexibilité du

caractère indien, me raconta le fait suivant: «J'ai connu

autrefois, me dit-il, un jeune Indien qui avait été élevé

dans un collége de la Nouvelle-Angleterre. Il y avait obtenu

de grands succès, et y avait pris tout l'aspect extérieur

d'un homme civilisé. Lorsque la guerre éclata entre nous et

les Anglais, en 1810, je revis ce jeune homme; il servait

alors dans notre armée, à la tête des guerriers de sa tribu.

Les Américains n'avaient admis les Indiens dans leurs rangs

qu'à la condition qu'ils s'abstiendraient de l'horrible usage

de scalper les vaincus. Le soir de la bataille de ***, C...

vint s'asseoir auprès du feu de notre bivouac; je lui

demandai ce qui lui était arrivé dans la journée; il me le

raconta, et s'animant par degrés aux souvenirs de ses

exploits, il finit par entr'ouvrir son habit en me

disant:--Ne me trahissez pas, mais voyez! Je vis en effet,

ajouta le major H., entre son corps et sa chemise, la

chevelure d'un Anglais encore toute dégouttante de sang.»]

À la perfection de nos arts, il ne veut opposer que les ressources du

désert; à notre tactique, que son courage indiscipliné; à la profondeur

de nos desseins, que les instincts spontanés de sa nature sauvage. Il

succombe dans cette lutte inégale.

Le nègre voudrait se confondre avec l'Européen, et il ne le peut.

L'Indien pourrait jusqu'à un certain point y réussir, mais il dédaigne

de le tenter. La servilité de l'un le livre à l'esclavage, et l'orgueil

de l'autre à la mort.

Je me souviens que, parcourant les forêts qui couvrent encore l'État

d'Alabama, je parvins un jour auprès de la cabane d'un pionnier. Je ne

voulus point pénétrer dans la demeure de l'Américain, mais j'allai me

reposer quelques instants sur le bord d'une fontaine qui se trouvait non

loin de là dans le bois. Tandis que j'étais en cet endroit, il y vint

une Indienne (nous nous trouvions alors près du territoire occupé par la

nation des Creeks); elle tenait par la main une petite fille de cinq à

six ans, appartenant à la race blanche, et que je supposai être la fille

du pionnier. Une négresse les suivait. Il régnait dans le costume de

l'Indienne une sorte de luxe barbare: des anneaux de métal étaient

suspendus à ses narines et à ses oreilles; ses cheveux, mêlés de grains

de verre, tombaient librement sur ses épaules, et je vis qu'elle n'était

point épouse, car elle portait encore le collier de coquillages que les

vierges ont coutume de déposer sur la couche nuptiale; la négresse était

revêtue d'habillements européens presque en lambeaux.

Elles vinrent s'asseoir toutes trois sur les bords de la fontaine, et la

jeune sauvage, prenant l'enfant dans ses bras, lui prodiguait des

caresses qu'on aurait pu croire dictées par le coeur d'une mère; de son

côté, la négresse cherchait par mille innocents artifices à attirer

l'attention de la petite créole. Celle-ci montrait dans ses moindres

mouvements un sentiment de supériorité qui contrastait étrangement avec

sa faiblesse et son âge; on eût dit qu'elle usait d'une sorte de

condescendance en recevant les soins de ses compagnes.

Accroupie devant sa maîtresse, épiant chacun de ses désirs, la négresse

semblait également partagée entre un attachement presque maternel et une

crainte servile; tandis qu'on voyait régner jusque dans l'effusion de

tendresse de la femme sauvage un air libre, fier et presque farouche.

Je m'étais approché et je contemplais en silence ce spectacle; ma

curiosité déplut sans doute à l'Indienne, car elle se leva brusquement,

poussa l'enfant loin d'elle avec une sorte de rudesse, et, après m'avoir

lancé un regard irrité, s'enfonça dans le bois.

Il m'était souvent arrivé de voir réunis dans les mêmes lieux des

individus appartenant aux trois races humaines qui peuplent l'Amérique

du Nord; j'avais déjà reconnu dans mille effets divers la prépondérance

exercée par les blancs; mais il se rencontrait, dans le tableau que je

viens de décrire, quelque chose de particulièrement touchant: un lien

d'affection réunissait ici les opprimés aux oppresseurs, et la nature,

en s'efforçant de les rapprocher, rendait plus frappant encore l'espace

immense qu'avaient mis entre eux les préjugés et les lois.

ÉTAT ACTUEL ET AVENIR PROBABLE DES TRIBUS INDIENNES QUI HABITENT LE

TERRITOIRE POSSÉDÉ PAR L'UNION.

Disparition graduelle des races indigènes. -- Comment elle

s'opère. -- Misères qui accompagnent les migrations forcées des

Indiens. -- Les sauvages de l'Amérique du Nord n'avaient que deux

moyens d'échapper à la destruction: la guerre ou la

civilisation. -- Ils ne peuvent plus faire la guerre. -- Pourquoi ils

ne veulent pas se civiliser lorsqu'ils pourraient le faire, et ne

le peuvent plus quand ils arrivent à le vouloir. -- Exemple des

Creeks et des Cherokées. -- Politique des États particuliers envers

ces Indiens. -- Politique du gouvernement fédéral.

Toutes les tribus indiennes qui habitaient autrefois le territoire de la

Nouvelles-Angleterre, les Narragansetts, les Mohikans, les Pecots, ne

vivent plus que dans le souvenir des hommes; les Lénapes, qui reçurent

Penn, il y a cent cinquante ans, sur les rives de la Delaware, sont

aujourd'hui disparus. J'ai rencontré les derniers des Iroquois: ils

demandaient l'aumône. Toutes les nations que je viens de nommer

s'étendaient jadis jusque sur les bords de la mer; maintenant il faut

faire plus de cent lieues dans l'intérieur du continent pour rencontrer

un Indien. Ces sauvages n'ont pas seulement reculé, ils sont

détruits[46]. À mesure que les indigènes s'éloignent et meurent, à leur

place vient et grandit sans cesse un peuple immense. On n'avait jamais

vu parmi les nations un développement si prodigieux, ni une destruction

si rapide.

[Note 46: Dans les treize États originaires, il ne reste plus

que 6,373 Indiens. (Voyez _Documents législatifs_, 20e

congrès, nº 117, p. 20.)]

Quant à la manière dont cette destruction s'opère, il est facile de

l'indiquer.

Lorsque les Indiens habitaient seuls le désert dont on les exile

aujourd'hui, leurs besoins étaient en petit nombre; ils fabriquaient

eux-mêmes leurs armes, l'eau des fleuves était leur seule boisson, et

ils avaient pour vêtement la dépouille des animaux dont la chair servait

à les nourrir.

Les Européens ont introduit parmi les indigènes de l'Amérique du Nord

les armes à feu, le fer et l'eau-de-vie; ils leur ont appris à remplacer

par nos tissus les vêtements barbares dont la simplicité indienne

s'était jusque là contentée. En contractant des goûts nouveaux, les

Indiens n'ont pas appris l'art de les satisfaire, et il leur a fallu

recourir à l'industrie des blancs. En retour de ces biens, que lui-même

ne savait point créer, le sauvage ne pouvait rien offrir, sinon les

riches fourrures que ses bois renfermaient encore. De ce moment la

chasse ne dut pas seulement pourvoir à ses besoins, mais encore aux

passions frivoles de l'Europe. Il ne poursuivit plus les bêtes des

forêts seulement pour se nourrir, mais afin de se procurer les seuls

objets d'échange qu'il pût nous donner[47].

[Note 47: MM. Clark et Cass, dans leur rapport au congrès, le

4 février 1829, p. 23, disaient:

«Le temps est déjà bien loin de nous où les Indiens pouvaient

se procurer les objets nécessaires à leur nourriture et à

leurs vêtements sans recourir à l'industrie des hommes

civilisés. Au-delà du Mississipi, dans un pays où l'on

rencontre encore d'immenses troupeaux de buffles, habitent

des tribus indiennes qui suivent ces animaux sauvages dans

leurs migrations; les Indiens dont nous parlons trouvent

encore le moyen de vivre en se conformant à tous les usages

de leurs pères; mais les buffles reculent sans cesse. On ne

peut plus atteindre maintenant qu'avec des fusils ou des

pièges (_traps_) les bêtes sauvages d'une plus petite espèce,

telles que l'ours, le daim, le castor, le rat musqué, qui

fournissent particulièrement aux Indiens ce qui est

nécessaire au soutien de la vie.

»C'est principalement au nord-ouest que les Indiens sont

obligés de se livrer à des travaux excessifs pour nourrir

leur famille. Souvent le chasseur consacre plusieurs jours de

suite à poursuivre le gibier sans succès; pendant ce temps,

il faut que sa famille se nourrisse d'écorces et de racines,

ou qu'elle périsse: aussi il y en a beaucoup qui meurent de

faim chaque hiver.»

Les Indiens ne veulent pas vivre comme les Européens;

cependant ils ne peuvent se passer des Européens, ni vivre

entièrement comme leurs pères. On en jugera par ce seul fait,

dont je puise également la connaissance à une source

officielle. Des hommes appartenant à une tribu indienne des

bords du lac Supérieur avaient tué un Européen; le

gouvernement américain défendit de trafiquer avec la tribu

dont les coupables faisaient partie, jusqu'à ce que ceux-ci

lui eussent été livrés: ce qui eut lieu.]

Pendant que les besoins des indigènes s'accroissaient ainsi, leurs

ressources ne cessaient de décroître. Du jour où un établissement

européen se forme dans le voisinage du territoire occupé par les

Indiens, le gibier prend aussitôt l'alarme[48]. Des milliers de

sauvages, errants dans les forêts, sans demeures fixes, ne l'effrayaient

point; mais à l'instant où les bruits continus de l'industrie européenne

se font entendre en quelque endroit, il commence à fuir et à se retirer

vers l'ouest, où son instinct lui apprend qu'il rencontrera des déserts

encore sans bornes. «Les troupeaux de bisons se retirent sans cesse,

disent MM. Cass et Clark dans leur rapport au congrès, 4 février 1829;

il y a quelques années, ils s'approchaient encore du pied des

Alléghanys; dans quelques années, il sera peut-être difficile d'en voir

sur les plaines immenses qui s'étendent le long des montagnes

Rocheuses.» On m'a assuré que cet effet de l'approche des blancs se

faisait souvent sentir à deux cents lieues de leur frontière. Leur

influence s'exerce ainsi sur des tribus dont ils savent à peine le nom,

et qui souffrent les maux de l'usurpation long-temps avant d'en

connaître les auteurs[49].

[Note 48: «Il y a cinq ans, dit Volney dans son _Tableau des

États-Unis_, p. 370, en allant de Vincennes à Kaskaskias,

territoire compris aujourd'hui dans l'État d'Illinois, alors

entièrement sauvage (1797), l'on ne traversait point de

prairies sans voir des troupeaux de quatre à cinq cents

buffles: aujourd'hui il n'en reste plus; ils ont passé le

Mississipi à la nage, importunés par les chasseurs, et

surtout par les sonnettes des vaches américaines.»]

[Note 49: On peut se convaincre de la vérité de ce que

j'avance ici en consultant le tableau général des tribus

indiennes contenues dans les limites réclamées par les

États-Unis. (_Documents législatifs_, 20e congrès, nº 117, p.

90-105.) On verra que les tribus du centre de l'Amérique

décroissent rapidement, quoique les Européens soient encore

très éloignés d'elles.]

Bientôt de hardis aventuriers pénètrent dans les contrées indiennes; ils

s'avancent à quinze ou vingt lieues de l'extrême frontière des blancs,

et vont bâtir la demeure de l'homme civilisé au milieu même de la

barbarie. Il leur est facile de le faire: les bornes du territoire d'un

peuple chasseur sont mal fixées. Ce territoire d'ailleurs appartient à

la nation tout entière, et n'est précisément la propriété de personne;

l'intérêt individuel n'en défend donc aucune partie.

Quelques familles européennes, occupant des points fort éloignés,

achèvent alors de chasser sans retour les animaux sauvages de tout

l'espace intermédiaire qui s'étend entre elles. Les Indiens, qui avaient

vécu jusque là dans une sorte d'abondance, trouvent difficilement à

subsister, plus difficilement encore à se procurer les objets d'échange

dont ils ont besoin. En faisant fuir leur gibier, c'est comme si on

frappait de stérilité les champs de nos cultivateurs. Bientôt les

moyens d'existence leur manquent presque entièrement. On rencontre

alors ces infortunés rôdant comme des loups affamés au milieu de leurs

bois déserts. L'amour instinctif de la patrie les attache au sol qui les

a vus naître[50], et ils n'y trouvent plus que la misère et la mort. Ils

se décident enfin; ils partent, et suivant de loin dans sa fuite l'élan,

le buffle et le castor, ils laissent à ces animaux sauvages le soin de

leur choisir une nouvelle patrie. Ce ne sont donc pas, à proprement

parler, les Européens qui chassent les indigènes de l'Amérique, c'est la

famine: heureuse distinction qui avait échappé aux anciens casuistes, et

que les docteurs modernes ont découverte.

[Note 50: Les Indiens, disent MM. Clark et Cass dans leur

rapport au congrès, p. 15, tiennent à leur pays par le même

sentiment d'affection qui nous lie au nôtre; et, de plus, ils

attachent à l'idée d'aliéner les terres que le grand Esprit a

données à leurs ancêtres certaines idées superstitieuses qui

exercent une grande puissance sur les tribus qui n'ont encore

rien cédé ou qui n'ont cédé qu'une petite portion de leur

territoire aux Européens. «Nous ne vendons pas le lieu où

reposent les cendres de nos pères,» telle est la première

réponse qu'ils font toujours à celui qui leur propose

d'acheter leurs champs.]

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 16 / 28 段