une patrie où ils auraient pu trouver l'aisance, pour aller chercher la
fortune au désert. Près de là, j'ai vu la population française du Canada
se presser dans un espace trop étroit pour elle, lorsque le même désert
était proche; et tandis que l'émigrant des États-Unis acquérait avec le
prix de quelques journées de travail un grand domaine, le Canadien
payait la terre aussi cher que s'il eût encore habité la France.
Ainsi la nature, en livrant aux Européens les solitudes du
Nouveau-Monde, leur offre des biens dont ils ne savent pas toujours se
servir.
J'aperçois chez d'autres peuples de l'Amérique les mêmes conditions de
prospérité que chez les Anglo-Américains, moins leurs lois et leurs
moeurs; et ces peuples sont misérables. Les lois et les moeurs des
Anglo-Américains forment donc la raison spéciale de leur grandeur et la
cause prédominante que je cherche.
Je suis loin de prétendre qu'il y ait une bonté absolue dans les lois
américaines: je ne crois point qu'elles soient applicables à tous les
peuples démocratiques; et, parmi elles, il en est plusieurs qui, aux
États-Unis même, me semblent dangereuses.
Cependant on ne saurait nier que la législation des Américains, prise
dans son ensemble, ne soit bien adaptée au génie du peuple qu'elle doit
régir et à la nature du pays.
Les lois américaines sont donc bonnes, et il faut leur attribuer une
grande part dans le succès qu'obtient en Amérique le gouvernement de la
démocratie; mais je ne pense pas qu'elles en soient la cause principale.
Et si elles me paraissent avoir plus d'influence sur le bonheur social
des Américains que la nature même du pays, d'un autre côté j'aperçois
des raisons de croire qu'elles en exercent moins que les moeurs.
Les lois fédérales forment assurément la portion la plus importante de
la législation des États-Unis.
Le Mexique, qui est aussi heureusement situé que l'Union
anglo-américaine, s'est approprié ces mêmes lois, et il ne peut
s'habituer au gouvernement de la démocratie.
Il y a donc une raison indépendante des causes physiques et des lois,
qui fait que la démocratie peut gouverner les États-Unis.
Mais voici qui prouve plus encore. Presque tous les hommes qui habitent
le territoire de l'Union sont issus du même sang. Ils parlent la même
langue, prient Dieu de la même manière, sont soumis aux mêmes causes
matérielles, obéissent aux mêmes lois.
D'où naissent donc les différences qu'il faut observer entre eux?
Pourquoi, à l'est de l'Union, le gouvernement républicain se montre-t-il
fort et régulier, et procède-t-il avec maturité et lenteur? Quelle cause
imprime à tous ses actes un caractère de sagesse et de durée?
D'où vient, au contraire, qu'à l'ouest les pouvoirs de la société
semblent marcher au hasard?
Pourquoi y règne-t-il dans le mouvement des affaires quelque chose de
désordonné, de passionné, on pourrait presque dire de fébrile, qui
n'annonce point un long avenir?
Je ne compare plus les Anglo-Américains à des peuples étrangers;
j'oppose maintenant les Anglo-Américains les uns aux autres, et je
cherche pourquoi ils ne se ressemblent pas. Ici tous les arguments tirés
de la nature du pays et de la différence des lois me manquent en même
temps. Il faut recourir à quelque autre cause; et cette cause, où la
découvrirai-je, sinon dans les moeurs?
C'est à l'est que les Anglo-Américains ont contracté le plus long usage
du gouvernement de la démocratie, et qu'ils ont formé les habitudes et
conçu les idées les plus favorables à son maintien. La démocratie y a
peu à peu pénétré dans les usages, dans les opinions, dans les formes;
on la retrouve dans tout le détail de la vie sociale comme dans les
lois. C'est à l'est que l'instruction littéraire et l'éducation pratique
du peuple ont été le plus perfectionnées et que la religion s'est le
mieux entremêlée à la liberté. Qu'est-ce que toutes ces habitudes, ces
opinions, ces usages, ces croyances, sinon ce que j'ai appelé des
moeurs?
À l'ouest, au contraire, une partie des mêmes avantages manque encore.
Beaucoup d'Américains des États de l'Ouest sont nés dans les bois, et
ils mêlent à la civilisation de leurs pères les idées et les coutumes de
la vie sauvage. Parmi eux, les passions sont plus violentes, la morale
religieuse moins puissante, les idées moins arrêtées. Les hommes n'y
exercent aucun contrôle les uns sur les autres, car ils se connaissent à
peine. Les nations de l'Ouest montrent donc, jusqu'à un certain point,
l'inexpérience et les habitudes déréglées des peuples naissants.
Cependant les sociétés, dans l'Ouest, sont formées d'éléments anciens;
mais l'assemblage est nouveau.
Ce sont donc particulièrement les moeurs qui rendent les Américains des
États-Unis, seuls entre tous les Américains, capables de supporter
l'empire de la démocratie; et ce sont elles encore qui font que les
diverses démocraties anglo-américaines sont plus ou moins réglées et
prospères.
Ainsi, l'on s'exagère en Europe l'influence qu'exerce la position
géographique du pays sur la durée des institutions démocratiques. On
attribue trop d'importance aux lois, trop peu aux moeurs. Ces trois
grandes causes servent sans doute à régler et à diriger la démocratie
américaine; mais s'il fallait les classer, je dirais que les causes
physiques y contribuent moins que les lois, et les lois infiniment moins
que les moeurs.
Je suis convaincu que la situation la plus heureuse et les meilleures
lois ne peuvent maintenir une constitution en dépit des moeurs, tandis
que celles-ci tirent encore parti des positions les plus défavorables et
des plus mauvaises lois. L'importance des moeurs est une vérité commune
à laquelle l'étude et l'expérience ramènent sans cesse. Il me semble que
je la trouve placée dans mon esprit comme un point central; je
l'aperçois au bout de toutes mes idées.
Je n'ai plus qu'un mot à dire sur ce sujet.
Si je ne suis point parvenu à faire sentir au lecteur dans le cours de
cet ouvrage l'importance que j'attribuais à l'expérience pratique des
Américains, à leurs habitudes, à leurs opinions, en un mot à leurs
moeurs, dans le maintien de leurs lois, j'ai manqué le but principal que
je me proposais en l'écrivant.
LES LOIS ET LES MOEURS SUFFIRAIENT-ELLES POUR MAINTENIR LES INSTITUTIONS
DÉMOCRATIQUES AUTRE PART QU'EN AMÉRIQUE?
Les Anglo-Américains, transportés en Europe, seraient obligés d'y
modifier leurs lois. -- Il faut distinguer entre les institutions
démocratiques et les institutions américaines. -- On peut concevoir
des lois démocratiques meilleures ou du moins différentes de
celles que s'est données la démocratie américaine. -- L'exemple de
l'Amérique prouve seulement qu'il ne faut pas désespérer, à
l'aide des lois et des moeurs, de régler la démocratie.
J'ai dit que le succès des institutions démocratiques aux États-Unis
tenait aux lois elles-mêmes et aux moeurs plus qu'à la nature du pays.
Mais s'ensuit-il que ces mêmes causes transportées ailleurs eussent
seules la même puissance, et si le pays ne peut pas tenir lieu des lois
et des moeurs, les lois et les moeurs, à leur tour, peuvent-elles tenir
lieu du pays?
Ici l'on concevra sans peine que les éléments de preuves nous manquent:
on rencontre dans le Nouveau-Monde d'autres peuples que les
Anglo-Américains, et ces peuples étant soumis aux mêmes causes
matérielles que ceux-ci, j'ai pu les comparer entre eux.
Mais hors de l'Amérique il n'y a point de nations qui, privées des
mêmes avantages physiques que les Anglo-Américains, aient cependant
adopté leurs lois et leurs moeurs.
Ainsi nous n'avons point d'objet de comparaison en cette matière; on ne
peut que hasarder des opinions.
Il me semble d'abord qu'il faut distinguer soigneusement les
institutions des États-Unis d'avec les institutions démocratiques en
général.
Quand je songe à l'état de l'Europe, à ses grands peuples, à ses
populeuses cités, à ses formidables armées, aux complications de sa
politique, je ne saurais croire que les Anglo-Américains eux-mêmes,
transportés avec leurs idées, leur religion, leurs moeurs, sur notre
sol, pussent y vivre sans y modifier considérablement leurs lois.
Mais on peut supposer un peuple démocratique organisé d'une autre
manière que le peuple américain.
Est-il donc impossible de concevoir un gouvernement fondé sur les
volontés réelles de la majorité, mais où la majorité, faisant violence
aux instincts d'égalité qui lui sont naturels, en faveur de l'ordre et
de la stabilité de l'État, consentirait à revêtir de toutes les
attributions du pouvoir exécutif une famille ou un homme? Ne saurait-on
imaginer une société démocratique où les forces nationales seraient plus
centralisées qu'aux États-Unis, où le peuple exercerait un empire moins
direct et moins irrésistible sur les affaires générales, et où cependant
chaque citoyen, revêtu de certains droits, prendrait part, dans sa
sphère, à la marche du gouvernement?
Ce que j'ai vu chez les Anglo-Américains me porte à croire que des
institutions démocratiques de cette nature, introduites prudemment dans
la société, qui s'y mêleraient peu à peu aux habitudes, et s'y
fondraient graduellement avec les opinions mêmes du peuple, pourraient
subsister ailleurs qu'en Amérique.
Si les lois des États-Unis étaient les seules lois démocratiques qu'on
doive imaginer, ou les plus parfaites qu'il soit possible de rencontrer,
je conçois qu'on pût en conclure que le succès des lois des États-Unis
ne prouve rien pour le succès des lois démocratiques en général, dans un
pays moins favorisé de la nature.
Mais si les lois des Américains me paraissent défectueuses en beaucoup
de points, et qu'il me soit aisé de les concevoir autres, la nature
spéciale du pays ne me prouve point que des institutions démocratiques
ne puissent réussir chez un peuple où les circonstances physiques se
trouvant moins favorables, les lois seraient meilleures.
Si les hommes se montraient différents en Amérique de ce qu'ils sont
ailleurs; si leur état social faisait naître chez eux des habitudes et
des opinions contraires à celles qui naissent en Europe de ce même état
social, ce qui se passe dans les démocraties américaines n'apprendrait
rien sur ce qui doit se passer dans les autres démocraties.
Si les Américains montraient les mêmes penchants que tous les autres
peuples démocratiques, et que leurs législateurs s'en fussent rapportés
à la nature du pays et à la faveur des circonstances pour contenir ces
penchants dans de justes limites, la prospérité des États-Unis devant
être attribuée à des causes purement physiques, ne prouverait rien en
faveur des peuples qui voudraient suivre leurs exemples sans avoir leurs
avantages naturels.
Mais ni l'une ni l'autre de ces suppositions ne se trouvent vérifiées
par les faits.
J'ai rencontré en Amérique des passions analogues à celles que nous
voyons en Europe: les unes tenaient à la nature même du coeur humain;
les autres, à l'état démocratique de la société.
C'est ainsi que j'ai retrouvé aux États-Unis l'inquiétude du coeur, qui
est naturelle aux hommes quand, toutes les conditions étant à peu près
égales, chacun voit les mêmes chances de s'élever. J'y ai rencontré le
sentiment démocratique de l'envie exprimé de mille manières différentes.
J'ai remarqué que le peuple y montrait souvent, dans la conduite des
affaires, un grand mélange de présomption et d'ignorance; et j'en ai
conclu qu'en Amérique comme parmi nous, les hommes étaient sujets aux
mêmes imperfections et exposés aux mêmes misères.
Mais quand je vins à examiner attentivement l'état de la société, je
découvris sans peine que les Américains avaient fait de grands et
heureux efforts pour combattre ces faiblesses du coeur humain et
corriger ces défauts naturels de la démocratie.
Leurs diverses lois municipales me parurent comme autant de barrières
qui retenaient dans une sphère étroite l'ambition inquiète des citoyens,
et tournaient au profit de la commune les mêmes passions démocratiques
qui eussent pu renverser l'État. Il me sembla que les législateurs
américains étaient parvenus à opposer, non sans succès, l'idée des
droits aux sentiments de l'envie; aux mouvements continuels du monde
politique, l'immobilité de la morale religieuse; l'expérience du peuple,
à son ignorance théorique, et son habitude des affaires, à la fougue de
ses désirs.
Les Américains ne s'en sont donc pas rapportés à la nature du pays pour
combattre les dangers qui naissent de leur constitution et de leurs lois
politiques. À des maux qu'ils partagent avec tous les peuples
démocratiques, ils ont appliqué des remèdes dont eux seuls, jusqu'à
présent, se sont avisés; et quoiqu'ils fussent les premiers à en faire
l'essai, ils ont réussi.
Les moeurs, et les lois des Américains ne sont pas les seules qui
puissent convenir aux peuples démocratiques; mais les Américains ont
montré qu'il ne faut pas désespérer de régler la démocratie à l'aide des
lois et des moeurs.
Si d'autres peuples, empruntant à l'Amérique cette idée générale et
féconde, sans vouloir du reste imiter ses habitants dans l'application
particulière qu'ils en ont faite, tentaient de se rendre propres à
l'état social que la Providence impose aux hommes de nos jours, et
cherchaient ainsi à échapper au despotisme ou à l'anarchie qui les
menacent, quelles raisons avons-nous de croire qu'ils dussent échouer
dans leurs efforts?
L'organisation et l'établissement de la démocratie parmi les chrétiens
est le grand problème politique de notre temps. Les Américains ne
résolvent point sans doute ce problème, mais ils fournissent d'utiles
renseignements à ceux qui veulent le résoudre.
IMPORTANCE DE CE QUI PRÉCÈDE, PAR RAPPORT À L'EUROPE.
On découvre aisément pourquoi je me suis livré aux recherches qui
précèdent. La question que j'ai soulevée n'intéresse pas seulement les
États-Unis, mais le monde entier; non pas une nation, mais tous les
hommes.
Si les peuples dont l'état social est démocratique ne pouvaient rester
libres que lorsqu'ils habitent des déserts, il faudrait désespérer du
sort futur de l'espèce humaine; car les hommes marchent rapidement vers
la démocratie, et les déserts se remplissent.
S'il était vrai que les lois et les moeurs fussent insuffisantes au
maintien des institutions démocratiques, quel autre refuge resterait-il
aux nations, sinon le despotisme d'un seul?
Je sais que de nos jours il y a bien des gens honnêtes que cet avenir
n'effraie guère, et qui, fatigués de la liberté, aimeraient à se reposer
enfin loin de ses orages.
Mais ceux-là connaissent bien mal le port vers lequel ils se dirigent.
Préoccupés de leurs souvenirs, ils jugent le pouvoir absolu par ce qu'il
a été jadis, et non par ce qu'il pourrait être de nos jours.
Si le pouvoir absolu venait à s'établir de nouveau chez les peuples
démocratiques de l'Europe, je ne doute pas qu'il n'y prît une forme
nouvelle et qu'il ne s'y montrât sous des traits inconnus à nos pères.
Il fut un temps en Europe où la loi, ainsi que le consentement du
peuple, avaient revêtu les rois d'un pouvoir presque sans bornes. Mais
il ne leur arrivait presque jamais de s'en servir.
Je ne parlerai point des prérogatives de la noblesse, de l'autorité des
cours souveraines, du droit des corporations, des priviléges de
province, qui, tout en amortissant les coups de l'autorité, maintenaient
dans la nation un esprit de résistance.
Indépendamment de ces institutions politiques, qui, souvent contraires à
la liberté des particuliers, servaient cependant à entretenir l'amour de
la liberté dans les âmes, et dont, sous ce rapport, l'utilité se conçoit
sans peine, les opinions et les moeurs élevaient autour du pouvoir royal
des barrières moins connues, mais non moins puissantes.
La religion, l'amour des sujets, la bonté du prince, l'honneur, l'esprit
de famille, les préjugés de province, la coutume et l'opinion publique,
bornaient le pouvoir des rois, et enfermaient dans un cercle invisible
leur autorité.
Alors la constitution des peuples était despotique, et leurs moeurs
libres. Les princes avaient le droit mais non la faculté ni le désir de
tout faire.
Des barrières qui arrêtaient jadis la tyrannie, que nous reste-t-il
aujourd'hui?
La religion ayant perdu son empire sur les âmes, la borne la plus
visible qui divisait le bien et le mal se trouve renversée; tout semble
douteux et incertain dans le monde moral; les rois et les peuples y
marchent au hasard, et nul ne saurait dire où sont les limites
naturelles du despotisme et les bornes de la licence.
De longues révolutions ont pour jamais détruit le respect qui
environnait les chefs de l'État. Déchargés du poids de l'estime
publique, les princes peuvent désormais se livrer sans crainte à
l'enivrement du pouvoir.
Quand les rois voient le coeur des peuples qui vient au devant d'eux,
ils sont cléments, parce qu'ils se sentent forts; et ils ménagent
l'amour de leurs sujets, parce que l'amour des sujets est l'appui du
trône. Il s'établit alors entre le prince et le peuple un échange de
sentiments dont la douceur rappelle au sein de la société l'intérieur de
la famille. Les sujets, tout en murmurant contre le souverain,
s'affligent encore de lui déplaire, et le souverain frappe ses sujets
d'une main légère, ainsi qu'un père châtie ses enfants.
Mais quand une fois le prestige de la royauté s'est évanoui au milieu du
tumulte des révolutions; lorsque les rois se succédant sur le trône, y
ont tour à tour exposé au regard des peuples la faiblesse du _droit_ et
la dureté du _fait_, personne ne voit plus dans le souverain le père de
l'État, et chacun y aperçoit un maître. S'il est faible, on le méprise;
on le hait s'il est fort. Lui-même est plein de colère et de crainte; il
se voit ainsi qu'un étranger dans son pays, et il traite ses sujets en
vaincus.
Quand les provinces et les villes formaient autant de nations
différentes au milieu de la patrie commune, chacune d'elles avait un
esprit particulier qui s'opposait à l'esprit général de la servitude;
mais aujourd'hui que toutes les parties du même empire, après avoir
perdu leurs franchises, leurs usages, leurs préjugés et jusqu'à leurs
souvenirs et leurs noms, se sont habituées à obéir aux mêmes lois, il
n'est pas plus difficile de les opprimer toutes ensemble que d'opprimer
séparément l'une d'elles.
Pendant que la noblesse jouissait de son pouvoir, et long-temps encore
après qu'elle l'eut perdu, l'honneur aristocratique donnait une force
extraordinaire aux résistances individuelles.
On voyait alors des hommes qui, malgré leur impuissance, entretenaient
encore une haute idée de leur valeur individuelle, et osaient résister
isolément à l'effort de la puissance publique.
Mais de nos jours, où toutes les classes achèvent de se confondre, où
l'individu disparaît de plus en plus dans la foule et se perd aisément
au milieu de l'obscurité commune; aujourd'hui que l'honneur monarchique
ayant presque perdu son empire sans être remplacé par la vertu, rien ne
soutient plus l'homme au-dessus de lui-même, qui peut dire où
s'arrêteraient les exigences du pouvoir et les complaisances de la
faiblesse?
Tant qu'a duré l'esprit de famille, l'homme qui luttait contre la
tyrannie n'était jamais seul, il trouvait autour de lui des clients, des
amis héréditaires, des proches. Et cet appui lui eût-il manqué, il se
sentait encore soutenu par ses aïeux et animé par ses descendants. Mais
quand les patrimoines se divisent, et quand en peu d'années les races se
confondent, où placer l'esprit de famille?
Quelle force reste-t-il aux coutumes chez un peuple qui a entièrement
changé de face et qui en change sans cesse, où tous les actes de
tyrannie ont déjà un précédent, où tous les crimes peuvent s'appuyer sur
un exemple, où l'on ne saurait rien rencontrer d'assez ancien pour qu'on
redoute de le détruire, ni rien concevoir de si nouveau qu'on ne puisse
l'oser?
Quelle résistance offrent des moeurs qui se sont déjà pliées tant de
fois?
Que peut l'opinion publique elle-même, lorsqu'il n'existe pas vingt
personnes qu'un lien commun rassemble; quand il ne se rencontre ni un
homme, ni une famille, ni un corps, ni une classe, ni une association
libre qui puisse représenter et faire agir cette opinion?
Quand chaque citoyen étant également impuissant, également pauvre,
également isolé, ne peut opposer que sa faiblesse individuelle à la
force organisée du gouvernement?
Pour concevoir quelque chose d'analogue à ce qui se passerait alors
parmi nous, ce n'est point à nos annales qu'on devrait recourir. Il
faudrait peut-être interroger les monuments de l'antiquité, et se
reporter à ces siècles affreux de la tyrannie romaine, où les moeurs
étant corrompues, les souvenirs effacés, les habitudes détruites, les
opinions chancelantes, la liberté chassée des lois ne sut plus où se
réfugier pour trouver un asile; où rien ne garantissant plus les
citoyens, et les citoyens ne se garantissant plus eux-mêmes, on vit des
hommes se jouer de la nature humaine, et des princes lasser la clémence
du Ciel plutôt que la patience de leurs sujets.
Ceux-là me semblent bien aveugles qui pensent retrouver la monarchie de
Henri IV ou de Louis XIV. Quant à moi, lorsque je considère l'état où
sont déjà arrivées plusieurs nations européennes et celui où toutes les
autres tendent, je me sens porté à croire que bientôt parmi elles il ne
se trouvera plus de place que pour la liberté démocratique ou pour la
tyrannie des Césars.
Ceci ne mérite-t-il pas qu'on y songe? Si les hommes devaient arriver,
en effet, à ce point qu'il fallût les rendre tous libres ou tous
esclaves, tous égaux en droits ou tous privés de droits; si ceux qui
gouvernent les sociétés en étaient réduits à cette alternative d'élever
graduellement la foule jusqu'à eux, ou de laisser tomber tous les
citoyens au dessous du niveau de l'humanité, n'en serait-ce pas assez
pour vaincre bien des doutes, rassurer bien des consciences, et préparer
chacun à faire aisément de grands sacrifices?
Ne faudrait-il pas alors considérer le développement graduel des
institutions et des moeurs démocratiques, non comme le meilleur, mais
comme le seul moyen qui nous reste d'être libres; et sans aimer le
gouvernement de la démocratie, ne serait-on pas disposé à l'adopter
comme le remède le mieux applicable et le plus honnête qu'on puisse
opposer aux maux présents de la société?
Il est difficile de faire participer le peuple au gouvernement; il est
plus difficile encore de lui fournir l'expérience, et de lui donner les
sentiments qui lui manquent pour bien gouverner.
Les volontés de la démocratie sont changeantes; ses agents, grossiers;
ses lois, imparfaites; je l'accorde. Mais s'il était vrai que bientôt
il ne dût exister aucun intermédiaire entre l'empire de la démocratie et
le joug d'un seul, ne devrions-nous pas plutôt tendre vers l'un que nous
soumettre volontairement à l'autre? et s'il fallait enfin en arriver à
une complète égalité, ne vaudrait-il pas mieux se laisser niveler par la
liberté que par un despote?
Ceux qui, après avoir lu ce livre, jugeraient qu'en l'écrivant j'ai
voulu proposer les lois et les moeurs anglo-américaines à l'imitation de
tous les peuples qui ont un état social démocratique, ceux-là auraient
commis une grande erreur; ils se seraient attachés à la forme,
abandonnant la substance même de ma pensée. Mon but a été de montrer,
par l'exemple de l'Amérique, que les lois et surtout les moeurs
pouvaient permettre à un peuple démocratique de rester libre. Je suis,
du reste, très loin de croire que nous devions suivre l'exemple que la
démocratie américaine a donné, et imiter les moyens dont elle s'est
servie pour atteindre ce but de ses efforts; car je n'ignore point
quelle est l'influence exercée par la nature du pays et les faits
antécédents sur les constitutions politiques, et je regarderais comme un
grand malheur pour le genre humain que la liberté dût en tous lieux se
produire sous les mêmes traits.