Au moment où je parle, treize millions d'Européens civilisés s'étendent

tranquillement dans des déserts fertiles dont eux-mêmes ne connaissent

pas encore exactement les ressources ni l'étendue. Trois ou quatre mille

soldats poussent devant eux la race errante des indigènes; derrière les

hommes armés s'avancent des bûcherons qui percent des forêts, écartent

les bêtes farouches, explorent le cours des fleuves, et préparent la

marche triomphante de la civilisation à travers le désert.

Souvent, dans le cours de cet ouvrage, j'ai fait allusion au bien-être

matériel dont jouissent les Américains; je l'ai indiqué comme une des

grandes causes du succès de leurs lois. Cette raison avait déjà été

donnée par mille autres avant moi: c'est la seule qui, tombant en

quelque sorte sous le sens des Européens, soit devenue populaire parmi

nous. Je ne m'étendrai donc pas sur un sujet si souvent traité et si

bien compris; je ne ferai qu'ajouter quelques nouveaux faits.

On se figure généralement que les déserts de l'Amérique se peuplent à

l'aide des émigrants européens qui descendent chaque année sur les

rivages du Nouveau-Monde, tandis que la population américaine croît et

se multiplie sur le sol qu'ont occupé ses pères: c'est là une grande

erreur. L'Européen qui aborde aux États-Unis y arrive sans amis et

souvent sans ressources; il est obligé, pour vivre, de louer ses

services, et il est rare de lui voir dépasser la grande zone

industrielle qui s'étend le long de l'Océan. On ne saurait défricher le

désert sans un capital ou du crédit; avant de se risquer au milieu des

forêts, il faut que le corps se soit habitué aux rigueurs d'un climat

nouveau. Ce sont donc des Américains qui, abandonnant chaque jour le

lieu de leur naissance, vont se créer au loin de vastes domaines. Ainsi

l'Européen quitte sa chaumière pour aller habiter les rivages

transatlantiques, et l'Américain qui est né sur ces mêmes bords

s'enfonce à son tour dans les solitudes de l'Amérique Centrale. Ce

double mouvement d'émigration ne s'arrête jamais: il commence au fond de

l'Europe, il se continue sur le grand Océan, il se suit à travers les

solitudes du Nouveau-Monde. Des millions d'hommes marchent à la fois

vers le même point de l'horizon: leur langue, leur religion, leurs

moeurs diffèrent, leur but est commun. On leur a dit que la fortune se

trouvait quelque part vers l'ouest, et ils se rendent en hâte au devant

d'elle.

Rien ne saurait se comparer à ce déplacement continuel de l'espèce

humaine, sinon peut-être ce qui arriva à la chute de l'empire romain. On

vit alors comme aujourd'hui les hommes accourir tous en foule vers le

même point et se rencontrer tumultueusement dans les mêmes lieux; mais

les desseins de la Providence étaient différents. Chaque nouveau venu

traînait à sa suite la destruction et la mort; aujourd'hui chacun d'eux

apporte avec soi un germe de prospérité et de vie.

Les conséquences éloignées de cette migration des Américains vers

l'occident nous sont encore cachées par l'avenir, mais les résultats

immédiats sont faciles à reconnaître: une partie des anciens habitants

s'éloignant chaque année des États où ils ont reçu la naissance, il

arrive que ces États ne se peuplent que très lentement, quoiqu'ils

vieillissent; c'est ainsi que dans le Connecticut, qui ne compte encore

que cinquante-neuf habitants par mille carré, la population n'a crû que

d'un quart depuis quarante ans, tandis qu'en Angleterre elle s'est

augmentée d'un tiers durant la même période. L'émigrant d'Europe aborde

donc toujours dans un pays à moitié plein, où les bras manquent à

l'industrie; il devient un ouvrier aisé; son fils va chercher fortune

dans un pays vide, et il devient un propriétaire riche. Le premier

amasse le capital que le second fait valoir, et il n'y a de misère ni

chez l'étranger ni chez le natif.

La législation, aux États-Unis, favorise autant que possible la division

de la propriété; mais une cause plus puissante que la législation

empêche que la propriété ne s'y divise outre mesure[37]. On s'en

aperçoit bien dans les États qui commencent enfin à se remplir. Le

Massachusetts est le pays le plus peuplé de l'Union; on y compte

quatre-vingts habitants par mille carré, ce qui est infiniment moins

qu'en France, où il s'en trouve cent soixante-deux réunis dans le même

espace.

[Note 37: Dans la Nouvelle-Angleterre, le sol est partagé en

très petits domaines, mais il ne se divise plus.]

Au Massachusetts cependant il est déjà rare qu'on divise les petits

domaines: l'aîné prend en général la terre; les cadets vont chercher

fortune au désert.

La loi a aboli le droit d'aînesse; mais on peut dire que la Providence

l'a rétabli sans que personne ait à se plaindre, et cette fois du moins

il ne blesse pas la justice.

On jugera par un seul fait du nombre prodigieux d'individus qui quittent

ainsi la Nouvelle-Angleterre pour aller transporter leurs foyers au

désert. On nous a assuré qu'en 1830, parmi les membres du congrès, il

s'en trouvait trente-six qui étaient nés dans le petit État du

Connecticut. La population du Connecticut, qui ne forme que la

quarante-troisième partie de celle des États-Unis, fournissait donc le

huitième de leurs représentants.

L'État de Connecticut n'envoie cependant lui-même que cinq députés au

congrès: les trente-un autres y paraissent comme les représentants des

nouveaux États de l'Ouest. Si ces trente-un individus étaient demeurés

dans le Connecticut, il est probable qu'au lieu d'être de riches

propriétaires, ils seraient restés de petits laboureurs, qu'ils auraient

vécu dans l'obscurité sans pouvoir s'ouvrir la carrière politique, et

que, loin de devenir des législateurs utiles, ils auraient été de

dangereux citoyens.

Ces considérations n'échappent pas plus à l'esprit des Américains qu'au

nôtre.

«On ne saurait douter, dit le chancelier Kent dans son Traité sur le

droit américain (vol. IV, p. 380), que la division des domaines ne doive

produire de grands maux quand elle est portée à l'extrême; de telle

sorte que chaque portion de terre ne puisse plus pourvoir à l'entretien

d'une famille; mais ces inconvénients n'ont jamais été ressentis aux

États-Unis, et bien des générations s'écouleront avant qu'on les

ressente. L'étendue de notre territoire inhabité, l'abondance des terres

qui nous touchent et le courant continuel d'émigrations qui, partant des

bords de l'Atlantique, se dirige sans cesse vers l'intérieur du pays,

suffisent et suffiront long-temps encore pour empêcher le morcellement

des héritages.»

Il serait difficile de peindre l'avidité avec laquelle l'Américain se

jette sur cette proie immense que lui offre la fortune. Pour la

poursuivre, il brave sans crainte la flèche de l'Indien et les maladies

du désert; le silence des bois n'a rien qui l'étonne, l'approche des

bêtes farouches ne l'émeut point: une passion plus forte que l'amour de

la vie l'aiguillonne sans cesse. Devant lui s'étend un continent presque

sans bornes, et on dirait que, craignant déjà d'y manquer de place, il

se hâte de peur d'arriver trop tard. J'ai parlé de l'émigration des

anciens États; mais que dirai-je de celle des nouveaux? Il n'y a pas

cinquante ans que l'Ohio est fondé; le plus grand nombre de ses

habitants n'y a pas vu le jour; sa capitale ne compte pas trente années

d'existence, et une immense étendue de champs déserts couvre encore son

territoire; déjà cependant la population de l'Ohio s'est remise en

marche vers l'ouest: la plupart de ceux qui descendent dans les fertiles

prairies de l'Illinois sont des habitants de l'Ohio. Ces hommes ont

quitté leur première patrie pour être bien; ils quittent la seconde pour

être mieux encore: presque partout ils rencontrent la fortune, mais non

pas le bonheur. Chez eux, le désir du bien-être est devenu une passion

inquiète et ardente qui s'accroît en se satisfaisant. Ils ont jadis

brisé les liens qui les attachaient au sol natal; depuis ils n'en ont

point formé d'autres. Pour eux l'émigration a commencé par être un

besoin; aujourd'hui, elle est devenue à leurs yeux une sorte de jeu de

hasard, dont ils aiment les émotions autant que le gain.

Quelquefois l'homme marche si vite que le désert reparaît derrière lui.

La forêt n'a fait que ployer sous ses pieds; dès qu'il est passé, elle

se relève. Il n'est pas rare, en parcourant les nouveaux États de

l'Ouest, de rencontrer des demeures abandonnées au milieu des bois;

souvent on découvre les débris d'une cabane au plus profond de la

solitude, et l'on s'étonne en traversant des défrichements ébauchés, qui

attestent tout à la fois la puissance et l'inconstance humaines. Parmi

ces champs délaissés, sur ces ruines d'un jour, l'antique forêt ne tarde

point à pousser des rejetons nouveaux; les animaux reprennent possession

de leur empire: la nature vient en riant couvrir de rameaux verts et de

fleurs les vestiges de l'homme, et se hâte de faire disparaître sa

trace éphémère.

Je me souviens qu'en traversant l'un des cantons déserts qui couvrent

encore l'État de New-York, je parvins sur les bords d'un lac tout

environné de forêts comme au commencement du monde. Une petite île

s'élevait au milieu des eaux. Le bois qui la couvrait, étendant autour

d'elle son feuillage, en cachait entièrement les bords. Sur les rives du

lac, rien n'annonçait la présence de l'homme; seulement on apercevait à

l'horizon une colonne de fumée qui, allant perpendiculairement de la

cime des arbres jusqu'aux nuages, semblait pendre du haut du ciel plutôt

qu'y monter.

Une pirogue indienne était tirée sur le sable; j'en profitai pour aller

visiter l'île qui avait d'abord attiré mes regards, et bientôt après

j'étais parvenu sur son rivage. L'île entière formait une de ces

délicieuses solitudes du Nouveau-Monde qui font presque regretter à

l'homme civilisé la vie sauvage. Une végétation vigoureuse annonçait par

ses merveilles les richesses incomparables du sol. Il y régnait, comme

dans tous les déserts de l'Amérique du Nord, un silence profond qui

n'était interrompu que par le roucoulement monotone des ramiers ou par

les coups que frappait le pic vert sur l'écorce des arbres. J'étais bien

loin de croire que ce lieu eût été habité jadis, tant la nature y

semblait encore abandonnée à elle-même; mais, parvenu au centre de

l'île, je crus tout-à-coup rencontrer les vestiges de l'homme.

J'examinai alors avec soin tous les objets d'alentour, et bientôt je ne

doutai plus qu'un Européen ne fût venu chercher un refuse en cet

endroit. Mais combien son oeuvre avait changé de face! Le bois que jadis

il avait coupé à la hâte pour s'en faire un abri, avait depuis poussé

des rejetons; ses clôtures étaient devenues des haies vives, et sa

cabane était transformée en un bosquet. Au milieu de ces arbustes, on

apercevait encore quelques pierres noircies par le feu, répandues autour

d'un petit tas de cendres; c'était sans doute dans ce lieu qu'était le

foyer: la cheminée, en s'écroulant, l'avait couvert de ses débris.

Quelque temps j'admirai en silence les ressources de la nature et la

faiblesse de l'homme; et lorsque enfin il fallut m'éloigner de ces lieux

enchantés, je répétai encore avec tristesse: Quoi! déjà des ruines!

En Europe, nous sommes habitués à regarder comme un grand danger social

l'inquiétude de l'esprit, le désir immodéré des richesses, l'amour

extrême de l'indépendance. Ce sont précisément toutes ces choses qui

garantissent aux républiques américaines un long et paisible avenir.

Sans ces passions inquiètes, la population se concentrerait autour de

certains lieux, et éprouverait bientôt, comme parmi nous, des besoins

difficiles à satisfaire. Heureux pays que le Nouveau-Monde, où les vices

de l'homme sont presque aussi utiles à la société que ses vertus!

Ceci exerce une grande influence sur la manière dont on juge les actions

humaines dans les deux hémisphères. Souvent les Américains appellent une

louable industrie ce que nous nommons l'amour du gain, et ils voient une

certaine lâcheté de coeur dans ce que nous considérons comme la

modération des désirs.

En France, on regarde la simplicité des goûts, la tranquillité des

moeurs, l'esprit de famille et l'amour du lieu de la naissance, comme de

grandes garanties de tranquillité et de bonheur pour l'État; mais en

Amérique, rien ne paraît plus préjudiciable à la société que de

semblables vertus. Les Français du Canada, qui ont fidèlement conservé

les traditions des anciennes moeurs, trouvent déjà de la difficulté à

vivre sur leur territoire, et ce petit peuple qui vient de naître sera

bientôt en proie aux misères des vieilles nations. Au Canada, les hommes

qui ont le plus de lumières, de patriotisme et d'humanité, font des

efforts extraordinaires pour dégoûter le peuple du simple bonheur qui

lui suffit encore. Ils célèbrent les avantages de la richesse, de même

que parmi nous ils vanteraient peut-être les charmes d'une honnête

médiocrité, et ils mettent plus de soin à aiguillonner les passions

humaines qu'ailleurs on n'emploie d'efforts pour les calmer. Échanger

les plaisirs purs et tranquilles que la patrie présente au pauvre

lui-même contre les stériles jouissances que donne le bien-être sous un

ciel étranger; fuir le foyer paternel et les champs où reposent ses

aïeux; abandonner les vivants et les morts pour courir après la fortune,

il n'y a rien qui à leurs yeux mérite plus de louanges.

De notre temps, l'Amérique livre aux hommes un fonds toujours plus vaste

que ne saurait l'être l'industrie qui le fait valoir.

En Amérique, on ne saurait donc donner assez de lumières; car toutes les

lumières, en même temps qu'elles peuvent être utiles à celui qui les

possède, tournent encore au profit de ceux qui ne les ont point. Les

besoins nouveaux n'y sont pas à craindre, puisque tous les besoins s'y

satisfont sans peine: il ne faut pas redouter d'y faire naître trop de

passions, puisque toutes les passions trouvent un aliment facile et

salutaire; on ne peut y rendre les hommes trop libres, parce qu'ils ne

sont presque jamais tentés d'y faire un mauvais usage de la liberté.

Les républiques américaines de nos jours sont comme des compagnies de

négociants formées pour exploiter en commun les terres désertes du

Nouveau-Monde, et occupées d'un commerce qui prospère.

Les passions qui agitent le plus profondément les Américains sont des

passions commerciales et non des passions politiques, ou plutôt ils

transportent dans la politique les habitudes du négoce. Ils aiment

l'ordre, sans lequel les affaires ne sauraient prospérer, et ils prisent

particulièrement la régularité des moeurs, qui fonde les bonnes maisons;

ils préfèrent le bon sens qui crée les grandes fortunes au génie qui

souvent les dissipe; les idées générales effraient leurs esprits

accoutumés aux calculs positifs, et parmi eux, la pratique est plus en

honneur que la théorie.

C'est en Amérique qu'il faut aller pour comprendre quelle puissance

exerce le bien-être matériel sur les actions politiques et jusque sur

les opinions elles-mêmes, qui devraient n'être soumises qu'à la raison.

C'est parmi les étrangers qu'on découvre principalement la vérité de

ceci. La plupart des émigrants d'Europe apportent dans le Nouveau-Monde

cet amour sauvage de l'indépendance et du changement qui naît si souvent

au milieu de nos misères. Je rencontrais quelquefois aux États-Unis de

ces Européens qui jadis avaient été obligés de fuir leur pays pour

cause d'opinions politiques. Tous m'étonnaient par leurs discours; mais

l'un d'eux me frappa plus qu'aucun autre. Comme je traversais l'un des

districts les plus reculés de la Pensylvanie, la nuit me surprit, et

j'allai demander asile à la porte d'un riche planteur: c'était un

Français. Il me fit asseoir auprès de son foyer, et nous nous mîmes à

discourir librement, comme il convient à des gens qui se retrouvent au

fond d'un bois à deux mille lieues du pays qui les a vus naître. Je

n'ignorais pas que mon hôte avait été un grand niveleur il y a quarante

ans et un ardent démagogue. Son nom était resté dans l'histoire.

Je fus donc étrangement surpris de l'entendre discuter le droit de

propriété comme aurait pu le faire un économiste, j'allais presque dire

un propriétaire; il parla de la hiérarchie nécessaire que la fortune

établit parmi les hommes, de l'obéissance à la loi établie, de

l'influence des bonnes moeurs dans les républiques, et du secours que

les idées religieuses prêtent à l'ordre et à la liberté: il lui arriva

même de citer comme par mégarde, à l'appui d'une de ses opinions

politiques, l'autorité de Jésus-Christ.

J'admirais en l'écoutant l'imbécillité de la raison humaine. Cela est

vrai ou faux: comment le découvrir au milieu des incertitudes de la

science et des leçons diverses de l'expérience? Survient un fait nouveau

qui lève tous mes doutes. J'étais pauvre, me voici riche: du moins si le

bien-être, en agissant sur ma conduite, laissait mon jugement en

liberté! Mais non, mes opinions sont en effet changées avec ma fortune,

et dans l'événement heureux dont je profite, j'ai réellement découvert

la raison déterminante qui jusque là m'avait manqué.

L'influence du bien-être s'exerce plus librement encore sur les

Américains que sur les étrangers. L'Américain a toujours vu sous ses

yeux l'ordre et la prospérité publique s'enchaîner l'un à l'autre et

marcher du même pas; il n'imagine point qu'ils puissent vivre

séparément: il n'a donc rien à oublier, et ne doit point perdre, comme

tant d'Européens, ce qu'il tient de son éducation première.

DE L'INFLUENCE DES LOIS SUR LE MAINTIEN DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE

AUX ÉTATS-UNIS.

Trois causes principales du maintien de la république

démocratique. -- Forme fédérale. -- Institutions communales.

-- Pouvoir judiciaire.

Le but principal de ce livre était de faire connaître les lois des

États-Unis; si ce but a été atteint, le lecteur a déjà pu juger lui-même

quelles sont, parmi ces lois, celles qui tendent réellement à maintenir

la république démocratique et celles qui la mettent en danger. Si je

n'ai pas réussi dans tout le cours du livre, j'y réussirais encore moins

dans un chapitre.

Je ne veux donc pas rentrer dans la carrière que j'ai déjà parcourue, et

quelques lignes doivent suffire pour me résumer.

Trois choses semblent concourir plus que toutes les autres au maintien

de la république démocratique dans le Nouveau-Monde:

La première est la forme fédérale que les Américains ont adoptée, et

qui permet à l'Union de jouir de la puissance d'une grande république et

de la sécurité d'une petite.

Je trouve la deuxième dans les institutions communales, qui, modérant le

despotisme de la majorité, donnent en même temps au peuple le goût de la

liberté et l'art d'être libre.

La troisième se rencontre dans la constitution du pouvoir judiciaire.

J'ai montré combien les tribunaux servent à corriger les écarts de la

démocratie, et comment, sans jamais pouvoir arrêter les mouvements de la

majorité, ils parviennent à les ralentir et à les diriger.

DE L'INFLUENCE DES MOEURS SUR LE MAINTIEN DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE

AUX ÉTATS-UNIS.

J'ai dit plus haut que je considérais les moeurs comme l'une des grandes

causes générales auxquelles on peut attribuer le maintien de la

république démocratique aux États-Unis.

J'entends ici l'expression de _moeurs_ dans le sens qu'attachaient les

anciens au mot _mores_; non seulement je l'applique aux moeurs

proprement dites, qu'on pourrait appeler les habitudes du coeur, mais

aux différentes notions que possèdent les hommes, aux diverses opinions

qui ont cours au milieu d'eux, et à l'ensemble des idées dont se forment

les habitudes de l'esprit.

Je comprends donc sous ce mot tout l'état moral et intellectuel d'un

peuple. Mon but n'est pas de faire un tableau des moeurs américaines;

je me borne en ce moment à rechercher parmi elles ce qui est favorable

au maintien des institutions politiques.

DE LA RELIGION CONSIDÉRÉE COMME INSTITUTION POLITIQUE, ET COMMENT ELLE

SERT PUISSAMMENT AU MAINTIEN DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE CHEZ LES

AMÉRICAINS.

L'Amérique du Nord peuplée par des hommes qui professaient un

christianisme démocratique et républicain. -- Arrivée des

catholiques. -- Pourquoi de nos jours les catholiques forment la

classe la plus démocratique et la plus républicaine.

À côté de chaque religion se trouve une opinion politique qui, par

affinité, lui est jointe.

Laissez l'esprit humain suivre sa tendance, et il règlera d'une manière

uniforme la société politique et la cité divine; il cherchera, si j'ose

le dire, à _harmoniser_ la terre avec le ciel.

La plus grande partie de l'Amérique anglaise a été peuplée par des

hommes qui, après s'être soustraits à l'autorité du pape, ne s'étaient

soumis à aucune suprématie religieuse; ils apportaient donc dans le

Nouveau-Monde un christianisme que je ne saurais mieux peindre qu'en

l'appelant démocratique et républicain: ceci favorisa singulièrement

l'établissement de la république et de la démocratie dans les affaires.

Dès le principe, la politique et la religion se trouvèrent d'accord, et

depuis elles n'ont point cessé de l'être.

Il y a environ cinquante ans que l'Irlande commença à verser au sein des

États-Unis une population catholique. De son côté, le catholicisme

américain fit des prosélytes: l'on rencontre aujourd'hui dans l'Union

plus d'un million de chrétiens qui professent les vérités de l'Église

romaine.

Ces catholiques montrent une grande fidélité dans les pratiques de leur

culte, et sont pleins d'ardeur et de zèle pour leurs croyances;

cependant ils forment la classe la plus républicaine et la plus

démocratique qui soit aux États-Unis. Ce fait surprend au premier abord,

mais la réflexion en découvre aisément les causes cachées.

Je pense qu'on a tort de regarder la religion catholique comme un ennemi

naturel de la démocratie. Parmi les différentes doctrines chrétiennes,

le catholicisme me paraît au contraire l'une des plus favorables à

l'égalité des conditions. Chez les catholiques, la société religieuse ne

se compose que de deux éléments: le prêtre et le peuple. Le prêtre

s'élève seul au-dessus des fidèles: tout est égal au-dessous de lui.

En matière de dogmes, le catholicisme place le même niveau sur toutes

les intelligences; il astreint aux détails des mêmes croyances le savant

ainsi que l'ignorant, l'homme de génie aussi bien que le vulgaire; il

impose les mêmes pratiques au riche comme au pauvre, inflige les mêmes

austérités au puissant comme au faible; il ne compose avec aucun mortel,

et appliquant à chacun des humains la même mesure, il aime à confondre

toutes les classes de la société au pied du même autel, comme elles sont

confondues aux yeux de Dieu.

Si le catholicisme dispose les fidèles à l'obéissance, il ne les prépare

donc pas à l'inégalité. Je dirai le contraire du protestantisme, qui, en

général, porte les hommes bien moins vers l'égalité que vers

l'indépendance.

Le catholicisme est comme une monarchie absolue. Ôtez le prince, et les

conditions y sont plus égales que dans les républiques.

Souvent il est arrivé que le prêtre catholique est sorti du sanctuaire

pour pénétrer comme une puissance dans la société, et qu'il est venu s'y

asseoir au milieu de la hiérarchie sociale; quelquefois alors il a usé

de son influence religieuse pour assurer la durée d'un ordre politique

dont il faisait partie: alors aussi on a pu voir des catholiques

partisans de l'aristocratie par esprit de religion.

Mais une fois que les prêtres sont écartés ou s'écartent du

gouvernement, comme ils le font aux États-Unis, il n'y a pas d'hommes

qui par leurs croyances soient plus disposés que les catholiques à

transporter dans le monde politique l'idée de l'égalité des conditions.

Si donc les catholiques des États-Unis ne sont pas entraînés violemment

par la nature de leurs croyances vers les opinions démocratiques et

républicaines, du moins n'y sont-ils pas naturellement contraires, et

leur position sociale, ainsi que leur petit nombre, leur fait une loi de

les embrasser.

La plupart des catholiques sont pauvres, et ils ont besoin que tous les

citoyens gouvernent pour arriver eux-mêmes au gouvernement. Les

catholiques sont en minorité, et ils ont besoin qu'on respecte tous les

droits pour être assurés du libre exercice des leurs. Ces deux causes

les poussent, à leur insu même, vers des doctrines politiques qu'ils

adopteraient peut-être avec moins d'ardeur s'ils étaient riches et

prédominants.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 12 / 28 段