À mesure que vous introduisez les jurés dans les affaires,

vous pouvez sans inconvénient diminuer le nombre des juges;

ce qui est un grand avantage. Lorsque des juges sont très

nombreux, chaque jour la mort fait un vide dans la hiérarchie

judiciaire, et y ouvre de nouvelles places pour ceux qui

survivent. L'ambition des magistrats est donc continuellement

en haleine, et elle les fait naturellement dépendre de la

majorité ou de l'homme qui nomme aux emplois vacants: on

avance alors dans les tribunaux comme on gagne des grades

dans une armée. Cet état de choses est entièrement contraire

à la bonne administration de la justice et aux intentions du

législateur. On veut que les juges soient inamovibles pour

qu'ils restent libres; mais qu'importe que nul ne puisse leur

ravir leur indépendance, si eux-mêmes en font volontairement

le sacrifice?

Lorsque les juges sont très nombreux, il est impossible qu'il

ne s'en rencontre pas parmi eux beaucoup d'incapables: car un

grand magistrat n'est point un homme ordinaire. Or, je ne

sais si un tribunal à demi éclairé n'est pas la pire de

toutes les combinaisons pour arriver aux fins qu'on se

propose en établissant des cours de justice.

Quant à moi, j'aimerais mieux abandonner la décision d'un

procès à des jurés ignorants dirigés par un magistrat habile,

que de la livrer à des juges dont la majorité n'aurait qu'une

connaissance incomplète de la jurisprudence et des lois.]

Mais quittons ce sujet. Ce serait singulièrement rétrécir sa pensée que

de se borner à envisager le jury comme une institution judiciaire; car,

s'il exerce une grande influence sur le sort des procès, il en exerce

une bien plus grande encore sur les destinées mêmes de la société. Le

jury est donc avant tout une institution politique. C'est à ce point de

vue qu'il faut toujours se placer pour le juger.

J'entends par jury un certain nombre de citoyens pris au hasard et

revêtus momentanément du droit de juger.

Appliquer le jury à la répression des crimes me paraît introduire dans

le gouvernement une institution éminemment républicaine. Je m'explique:

L'institution du jury peut être aristocratique ou démocratique, suivant

la classe dans laquelle on prend les jurés; mais elle conserve toujours

un caractère républicain, en ce qu'elle place la direction réelle de la

société dans les mains des gouvernés ou d'une portion d'entre eux, et

non dans celle des gouvernants.

La force n'est jamais qu'un élément passager de succès: après elle vient

aussitôt l'idée du droit. Un gouvernement réduit à ne pouvoir atteindre

ses ennemis que sur le champ de bataille, serait bientôt détruit. La

véritable sanction des lois politiques se trouve donc dans les lois

pénales, et si la sanction manque, la loi perd tôt ou tard sa force.

L'homme qui juge au _criminel_ est donc réellement le maître de la

société. Or, l'institution du jury place le peuple lui-même, ou du moins

une classe de citoyens, sur le siége du juge. L'institution du jury met

donc réellement la direction de la société dans les mains du peuple ou

de cette classe[33].

[Note 33: Il faut cependant faire une remarque importante:

L'institution du jury donne, il est vrai, au peuple un droit

général de contrôle sur les actions des citoyens, mais elle

ne lui fournit pas les moyens d'exercer ce contrôle dans tous

les cas ni d'une manière toujours tyrannique.

Lorsqu'un prince absolu a la faculté de faire juger les

crimes par ses délégués, le sort de l'accusé est pour ainsi

dire fixé d'avance. Mais le peuple fût-il résolu à condamner,

la composition du jury et son irresponsabilité offriraient

encore des chances favorables à l'innocence.]

En Angleterre, le jury se recrute dans la portion aristocratique de la

nation. L'aristocratie fait les lois, applique les lois et juge les

infractions aux lois(_B_). Tout est d'accord: aussi l'Angleterre

forme-t-elle à vrai dire une république aristocratique. Aux États-Unis,

le même système est appliqué au peuple entier. Chaque citoyen américain

est électeur, éligible et juré(_C_). Le système du jury, tel qu'on

l'entend en Amérique, me paraît une conséquence aussi directe et aussi

extrême du dogme de la souveraineté du peuple que le vote universel. Ce

sont deux moyens également puissants de faire régner la majorité.

Tous les souverains qui ont voulu puiser en eux-mêmes les sources de

leur puissance, et diriger la société au lieu de se laisser diriger par

elle, ont détruit l'institution du jury ou l'ont énervée. Les Tudors

envoyaient en prison les jurés qui ne voulaient pas condamner, et

Napoléon les faisait choisir par ses agents.

Quelque évidentes que soient la plupart des vérités qui précèdent, elles

ne frappent point tous les esprits, et souvent, parmi nous, on ne semble

encore se faire qu'une idée confuse de l'institution du jury. Veut on

savoir de quels éléments doit se composer la liste des jurés, on se

borne à discuter quelles sont les lumières et la capacité de ceux qu'on

appelle à en faire partie, comme s'il ne s'agissait que d'une

institution judiciaire. En vérité, il me semble que c'est là se

préoccuper de la moindre portion du sujet; le jury est avant tout une

institution politique; on doit le considérer comme un mode de la

souveraineté du peuple; il faut le rejeter entièrement quand on repousse

la souveraineté du peuple, ou le mettre en rapport avec les autres lois

qui établissent cette souveraineté. Le jury forme la partie de la nation

chargée d'assurer l'exécution des lois, comme les chambres sont la

partie de la nation chargée de faire les lois; et pour que la société

soit gouvernée d'une manière fixe et uniforme, il est nécessaire que la

liste des jurés s'étende ou se resserre avec celle des électeurs. C'est

ce point de vue qui, suivant moi, doit toujours attirer l'attention

principale du législateur. Le reste est pour ainsi dire accessoire.

Je suis si convaincu que le jury est avant tout une institution

politique, que je le considère encore de cette manière lorsqu'on

l'applique en matière civile.

Les lois sont toujours chancelantes, tant qu'elles ne s'appuient pas sur

les moeurs; les moeurs forment la seule puissance résistante et durable

chez un peuple.

Quand le jury est réservé pour les affaires criminelles, le peuple ne le

voit agir que de loin en loin et dans les cas particuliers; il s'habitue

à s'en passer dans le cours ordinaire de la vie, et il le considère

comme un moyen et non comme le seul moyen d'obtenir justice[34].

[Note 34: Ceci est à plus forte raison vrai lorsque le jury

n'est appliqué qu'à certaines affaires criminelles.]

Lorsque, au contraire, le jury est étendu aux affaires civiles, son

application tombe à chaque instant sous les yeux; il touche alors à tous

les intérêts; chacun vient concourir à son action; il pénètre ainsi

jusque dans les usages de la vie; il plie l'esprit humain à ses formes,

et se confond pour ainsi dire avec l'idée même de la justice.

L'institution du jury, bornée aux affaires criminelles, est donc

toujours en péril; une fois introduite dans les matières civiles, elle

brave le temps et les efforts des hommes. Si on eût pu enlever le jury

des moeurs des Anglais aussi facilement que de leurs lois, il eût

entièrement succombé sous les Tudors. C'est donc le jury civil qui a

réellement sauvé les libertés de l'Angleterre.

De quelque manière qu'on applique le jury, il ne peut manquer d'exercer

une grande influence sur le caractère national; mais cette influence

s'accroît infiniment à mesure qu'on l'introduit plus avant dans les

matières civiles.

Le jury, et surtout le jury civil, sert à donner à l'esprit de tous les

citoyens une partie des habitudes de l'esprit du juge; et ces habitudes

sont précisément celles qui préparent le mieux le peuple à être libre.

Il répand dans toutes les classes le respect pour la chose jugée et

l'idée du droit. Ôtez ces deux choses, et l'amour de l'indépendance ne

sera plus qu'une passion destructive.

Il enseigne aux hommes la pratique de l'équité. Chacun, en jugeant son

voisin, pense qu'il pourra être jugé à son tour. Cela est vrai surtout

du jury en matière civile: il n'est presque personne qui craigne d'être

un jour l'objet d'une poursuite criminelle; mais tout le monde peut

avoir un procès.

Le jury apprend à chaque homme à ne pas reculer devant la responsabilité

de ses propres actes; disposition virile, sans laquelle il n'y a pas de

vertu politique.

Il revêt chaque citoyen d'une sorte de magistrature; il fait sentir à

tous qu'ils ont des devoirs à remplir envers la société, et qu'ils

entrent dans son gouvernement. En forçant les hommes à s'occuper d'autre

chose que de leurs propres affaires, il combat l'égoïsme individuel, qui

est comme la rouille des sociétés.

Le jury sert incroyablement à former le jugement et à augmenter les

lumières naturelles du peuple. C'est là, à mon avis, son plus grand

avantage. On doit le considérer comme une école gratuite et toujours

ouverte, où chaque juré vient s'instruire de ses droits, où il entre en

communication journalière avec les membres les plus instruits et les

plus éclairés des classes élevées, où les lois lui sont enseignées d'une

manière pratique, et sont mises à la portée de son intelligence par les

efforts des avocats, les avis du juge et les passions mêmes des partis.

Je pense qu'il faut principalement attribuer l'intelligence pratique et

le bon sens politique des Américains au long usage qu'ils ont fait du

jury en matière civile.

Je ne sais si le jury est utile à ceux qui ont des procès, mais je suis

sûr qu'il est très utile à ceux qui les jugent. Je le regarde comme l'un

des moyens les plus efficaces dont puisse se servir la société pour

l'éducation du peuple.

Ce qui précède s'applique à toutes les nations; mais voici ce qui est

spécial aux Américains, et en général aux peuples démocratiques.

J'ai dit plus haut que dans les démocraties les légistes, et parmi eux

les magistrats, forment le seul corps aristocratique qui puisse modérer

les mouvements du peuple. Cette aristocratie n'est revêtue d'aucune

puissance matérielle, elle n'exerce son influence conservatrice que sur

les esprits. Or, c'est dans l'institution du jury civil qu'elle trouve

les principales sources de son pouvoir.

Dans les procès criminels, où la société lutte contre un homme, le jury

est porté à voir dans le juge l'instrument passif du pouvoir social, et

il se défie de ses avis. De plus, les procès criminels reposent

entièrement sur des faits simples que le bon sens parvient aisément à

apprécier. Sur ce terrain, le juge et le juré sont égaux.

Il n'en est pas de même dans les procès civils: le juge apparaît alors

comme un arbitre désintéressé entre les passions des parties. Les jurés

le voient avec confiance, et ils l'écoutent avec respect, car ici son

intelligence domine entièrement la leur. C'est lui qui déroule devant

eux les divers arguments dont on a fatigué leur mémoire, et qui les

prend par la main pour les diriger à travers les détours de la

procédure; c'est lui qui les circonscrit dans le point de fait, et leur

enseigne la réponse qu'ils doivent faire à la question de droit. Son

influence sur eux est presque sans bornes.

Faut-il dire enfin pourquoi je me sens peu ému des arguments tirés de

l'incapacité des jurés en matière civile?

Dans les procès civils, toutes les fois du moins qu'il ne s'agit pas de

questions de fait, le jury n'a que l'apparence d'un corps judiciaire.

Les jurés prononcent l'arrêt que le juge a rendu. Ils prêtent à cet

arrêt l'autorité de la société qu'ils représentent, et lui, celle de la

raison et de la loi(_D_).

En Angleterre et en Amérique, les juges exercent sur le sort des procès

criminels une influence que le juge français n'a jamais connue. Il est

facile de comprendre la raison de cette différence: le magistrat anglais

ou américain a établi son pouvoir en matière civile, il ne fait que

l'exercer ensuite sur un autre théâtre; il ne l'y acquiert point.

Il y a des cas, et ce sont souvent les plus importants, où le juge

américain a le droit de prononcer seul[35]. Il se trouve alors, par

occasion, dans la position où se trouve habituellement le juge français;

mais son pouvoir moral est bien plus grand: les souvenirs du jury le

suivent encore, et sa voix a presque autant de puissance que celle de la

société dont les jurés étaient l'organe.

[Note 35: Les juges fédéraux tranchent presque toujours seuls

les questions qui touchent de plus près au gouvernement du

pays.]

Son influence s'étend même bien au-delà de l'enceinte des tribunaux:

dans les délassements de la vie privée comme dans les travaux de la vie

politique, sur la place publique comme dans le sein des législatures, le

juge américain retrouve sans cesse autour de lui des hommes qui se sont

habitués à voir dans son intelligence quelque chose de supérieur à la

leur; et, après s'être exercé sur les procès, son pouvoir se fait sentir

sur toutes les habitudes de l'esprit et jusque sur l'âme même de ceux

qui ont concouru avec lui à les juger.

Le jury, qui semble diminuer les droits de la magistrature, fonde donc

réellement son empire, et il n'y a pas de pays où les juges soient aussi

puissants que ceux où le peuple entre en partage de leurs priviléges.

C'est surtout à l'aide du jury en matière civile que la magistrature

américaine fait pénétrer ce que j'ai appelé l'esprit légiste jusque dans

les derniers rangs de la société.

Ainsi le jury, qui est le moyen le plus énergique de faire régner le

peuple, est aussi le moyen le plus efficace de lui apprendre à régner.

CHAPITRE IX.

DES CAUSES PRINCIPALES QUI TENDENT À MAINTENIR LA RÉPUBLIQUE

DÉMOCRATIQUE AUX ÉTATS-UNIS.

La république démocratique subsiste aux États-Unis. Le but principal de

ce livre a été de faire comprendre les causes de ce phénomène.

Parmi ces causes, il en est plusieurs à côté desquelles le courant de

mon sujet m'a entraîné malgré moi, et que je n'ai fait qu'indiquer de

loin en passant. Il en est d'autres dont je n'ai pu m'occuper; et celles

sur lesquelles il m'a été permis de m'étendre sont restées derrière moi

comme ensevelies sous les détails.

J'ai donc pensé qu'avant d'aller plus loin et de parler de l'avenir, je

devais réunir dans un cadre étroit toutes les raisons qui expliquent le

présent.

Dans cette espèce de résumé je serai court, car j'aurai soin de ne faire

que rappeler très sommairement au lecteur ce qu'il connaît déjà, et

parmi les faits que je n'ai pas encore eu l'occasion d'exposer, je ne

choisirai que les principaux.

J'ai pensé que toutes les causes qui tendent au maintien de la

république démocratique aux États-Unis pouvaient se réduire à trois.

La situation particulière et accidentelle dans laquelle la Providence a

placé les Américains forme la première;

La deuxième provient des lois;

La troisième découle des habitudes et des moeurs.

DES CAUSES ACCIDENTELLES OU PROVIDENTIELLES QUI CONTRIBUENT AU MAINTIEN

DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE AUX ÉTATS-UNIS.

L'Union n'a pas de voisins. -- Point de grande capitale. -- Les

Américains ont eu pour eux le hasard de la naissance. -- L'Amérique

est un pays vide. -- Comment cette circonstance sert puissamment au

maintien de la république démocratique. -- Manière dont se peuplent

les déserts de l'Amérique. -- Avidité des Anglo-Américains pour

s'emparer des solitudes du Nouveau-Monde. -- Influence du bien-être

matériel sur les opinions politiques des Américains.

Il y a mille circonstances indépendantes de la volonté des hommes qui,

aux États-Unis, rendent la république démocratique aisée. Les unes sont

connues, les autres sont faciles à faire connaître: je me bornerai à

exposer les principales.

Les Américains n'ont pas de voisins, par conséquent point de grandes

guerres, de crise financière, de ravages ni de conquête à craindre; ils

n'ont besoin ni de gros impôts, ni d'armée nombreuse, ni de grands

généraux; ils n'ont presque rien à redouter d'un fléau plus terrible

pour les républiques que tous ceux-là ensemble, la gloire militaire.

Comment nier l'incroyable influence qu'exerce la gloire militaire sur

l'esprit du peuple? Le général Jackson, que les Américains ont choisi

deux fois pour le placer à leur tête, est un homme d'un caractère

violent et d'une capacité moyenne; rien dans tout le cours de sa

carrière n'avait jamais prouvé qu'il eût les qualités requises pour

gouverner un peuple libre: aussi la majorité des classes éclairées de

l'Union lui a toujours été contraire. Qui donc l'a placé sur le siége du

président et l'y maintient encore? Le souvenir d'une victoire remportée

par lui, il y a vingt ans, sous les murs de la Nouvelle-Orléans; or,

cette victoire de la Nouvelle-Orléans est un fait d'armes fort ordinaire

dont on ne saurait s'occuper long-temps que dans un pays où l'on ne

donne point de batailles; et le peuple qui se laisse ainsi entraîner par

le prestige de la gloire est, à coup sûr, le plus froid, le plus

calculateur, le moins militaire, et, si je puis m'exprimer ainsi, le

plus prosaïque de tous les peuples du monde.

L'Amérique n'a point de grande capitale[36] dont l'influence directe ou

indirecte se fasse sentir sur toute l'étendue du territoire, ce que je

considère comme une des premières causes du maintien des institutions

républicaines aux États-Unis. Dans les villes, on ne peut guère empêcher

les hommes de se concerter, de s'échauffer en commun, de prendre des

résolutions subites et passionnées. Les villes forment comme de grandes

assemblées dont tous les habitants sont membres. Le peuple y exerce une

influence prodigieuse sur ses magistrats, et souvent il y exécute sans

intermédiaire ses volontés.

[Note 36: L'Amérique n'a point encore de capitale, mais elle

a déjà de très grandes villes. Philadelphie comptait, en

1830, 161,000 habitants, et New-York 202,000. Le bas peuple

qui habite ces vastes cités forme une populace plus

dangereuse que celle même d'Europe. Elle se compose d'abord

de nègres affranchis, que la loi et l'opinion condamnent à un

état de dégradation et de misère héréditaires. On rencontre

aussi dans son sein une multitude d'Européens que le malheur

et l'inconduite poussent chaque jour sur les rivages du

Nouveau-Monde; ces hommes apportent aux États-Unis nos plus

grands vices, et ils n'ont aucun des intérêts qui pourraient

en combattre l'influence. Habitant le pays sans en être

citoyens, ils sont prêts à tirer parti de toutes les passions

qui l'agitent: aussi avons-nous vu depuis quelque temps des

émeutes sérieuses éclater à Philadelphie et à New-York. De

pareils désordres sont inconnus dans le reste du pays, qui ne

s'en inquiète point, parce que la population des villes n'a

exercé jusqu'à présent aucun pouvoir ni aucune influence sur

celle des campagnes.

Je regarde cependant la grandeur de certaines cités

américaines, et surtout la nature de leurs habitants, comme

un danger véritable qui menace l'avenir des républiques

démocratiques du Nouveau-Monde, et je ne crains pas de

prédire que c'est par là qu'elles périront, à moins que leur

gouvernement ne parvienne à créer une force armée qui, tout

en restant soumise aux volontés de la majorité nationale,

soit pourtant indépendante du peuple des villes et puisse

comprimer ses excès.]

Soumettre les provinces à la capitale, c'est donc remettre la destinée

de tout l'empire, non seulement dans les mains d'une portion du peuple,

ce qui est injuste, mais encore dans les mains du peuple agissant par

lui-même, ce qui est fort dangereux. La prépondérance des capitales

porte donc une grave atteinte au système représentatif. Elle fait tomber

les républiques modernes dans le défaut des républiques de l'antiquité,

qui ont toutes péri pour n'avoir pas connu ce système.

Il me serait facile d'énumérer ici un grand nombre d'autres causes

secondaires qui ont favorisé l'établissement et assurent le maintien de

la république démocratique aux États-Unis. Mais au milieu de cette foule

de circonstances heureuses, j'en aperçois deux principales, et je me

hâte de les indiquer.

J'ai déjà dit précédemment que je voyais dans l'origine des Américains,

dans ce que j'ai appelé leur point de départ, la première et la plus

efficace de toutes les causes auxquelles on puisse attribuer la

prospérité actuelle des États-Unis. Les Américains ont eu pour eux le

hasard de la naissance: leurs pères ont jadis importé sur le sol qu'ils

habitent l'égalité des conditions et celle des intelligences, d'où la

république démocratique devait sortir un jour comme de sa source

naturelle. Ce n'est pas tout encore; avec un état social républicain,

ils ont légué à leurs descendants les habitudes, les idées et les moeurs

les plus propres à faire fleurir la république. Quand je pense à ce qu'a

produit ce fait originel, il me semble voir toute la destinée de

l'Amérique renfermée dans le premier puritain qui aborda sur ses

rivages, comme toute la race humaine dans le premier homme.

Parmi les circonstances heureuses qui ont encore favorisé

l'établissement et assurent le maintien de la république démocratique

aux États-Unis, la première en importance est le choix du pays lui-même

que les Américains habitent. Leurs pères leur ont donné l'amour de

l'égalité et de la liberté, mais c'est Dieu même qui, en leur livrant un

continent sans bornes, leur a accordé les moyens de rester long-temps

égaux et libres.

Le bien-être général favorise la stabilité de tous les gouvernements,

mais particulièrement du gouvernement démocratique, qui repose sur les

dispositions du plus grand nombre, et principalement sur les

dispositions de ceux qui sont le plus exposés aux besoins. Lorsque le

peuple gouverne, il est nécessaire qu'il soit heureux, pour qu'il ne

bouleverse pas l'État. La misère produit chez lui ce que l'ambition fait

chez les rois. Or, les causes matérielles et indépendantes des lois qui

peuvent amener le bien-être sont plus nombreuses en Amérique qu'elles ne

l'ont été dans aucun pays du monde, à aucune époque de l'histoire.

Aux États-Unis, ce n'est pas seulement la législation qui est

démocratique, la nature elle-même travaille pour le peuple.

Où trouver, parmi les souvenirs de l'homme, rien de semblable à ce qui

se passe sous nos yeux dans l'Amérique du Nord?

Les sociétés célèbres de l'antiquité se sont toutes fondées au milieu de

peuples ennemis qu'il a fallu vaincre pour s'établir à leur place. Les

modernes eux-mêmes ont trouvé, dans quelques parties de l'Amérique du

Sud, de vastes contrées habitées par des peuples moins éclairés qu'eux,

mais qui s'étaient déjà approprié le sol en le cultivant. Pour fonder

leurs nouveaux États, il leur a fallu détruire ou asservir des

populations nombreuses, et ils ont fait rougir la civilisation de ses

triomphes.

Mais l'Amérique du Nord n'était habitée que par des tribus errantes qui

ne pensaient point à utiliser les richesses naturelles du sol.

L'Amérique du Nord était encore, à proprement parler, un continent vide,

une terre déserte, qui attendait des habitants.

Tout est extraordinaire chez les Américains, leur état social comme

leurs lois; mais ce qui est plus extraordinaire encore, c'est le sol qui

les porte.

Quand la terre fut livrée aux hommes par le Créateur, elle était jeune

et inépuisable, mais ils étaient faibles et ignorants; et lorsqu'ils

eurent appris à tirer parti des trésors qu'elle renfermait dans son

sein, ils en couvraient déjà la face, et bientôt il leur fallut

combattre pour acquérir le droit d'y posséder un asile et de s'y reposer

en liberté.

C'est alors que l'Amérique du Nord se découvre, comme si Dieu l'eût

tenue en réserve et qu'elle ne fît que sortir de dessous les eaux du

déluge.

Elle présente, ainsi qu'aux premiers jours de la création, des fleuves

dont la source ne tarit point, de vertes et humides solitudes, des

champs sans bornes que n'a point encore retournés le soc du laboureur.

En cet état, elle ne s'offre plus à l'homme isolé, ignorant et barbare

des premiers âges, mais à l'homme déjà maître des secrets les plus

importants de la nature, uni à ses semblables, et instruit par une

expérience de cinquante siècles.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 11 / 28 段