Le clergé catholique des États-Unis n'a point essayé de lutter contre

cette tendance politique; il cherche plutôt à la justifier. Les prêtres

catholiques d'Amérique ont divisé le monde intellectuel en deux parts:

dans l'une, ils ont laissé les dogmes révélés, et ils s'y soumettent

sans les discuter; dans l'autre, ils ont placé la vérité politique, et

ils pensent que Dieu l'y a abandonnée aux libres recherches des hommes.

Ainsi, les catholiques des États-Unis sont tout à la fois les fidèles

les plus soumis et les citoyens les plus indépendants.

On peut donc dire qu'aux États-Unis il n'y a pas une seule doctrine

religieuse qui se montre hostile aux institutions démocratiques et

républicaines. Tous les clergés y tiennent le même langage; les opinions

y sont d'accord avec les lois, et il n'y règne pour ainsi dire qu'un

seul courant dans l'esprit humain.

J'habitais momentanément l'une des plus grandes villes de l'Union,

lorsqu'on m'invita à assister à une réunion politique dont le but était

de venir au secours des Polonais, et de leur faire parvenir des armes et

de l'argent.

Je trouvai deux à trois mille personnes réunies dans une vaste salle qui

avait été préparée pour les recevoir. Bientôt après, un prêtre, revêtu

de ses habits ecclésiastiques, s'avança sur le bord de l'estrade

destinée aux orateurs. Les assistants, après s'être découverts, se

tinrent debout en silence, et il parla en ces termes:

«Dieu tout-puissant! Dieu des armées! toi qui as maintenu le coeur et

conduit le bras de nos pères, lorsqu'ils soutenaient les droits sacrés

de leur indépendance nationale; toi qui les as fait triompher d'une

odieuse oppression, et as accordé à notre peuple les bienfaits de la

paix et de la liberté, ô Seigneur! tourne un oeil favorable vers l'autre

hémisphère; regarde en pitié un peuple héroïque qui lutte aujourd'hui

comme nous l'avons fait jadis et pour la défense des mêmes droits!

Seigneur, qui as créé tous les hommes sur le même modèle, ne permets

point que le despotisme vienne déformer ton ouvrage et maintenir

l'inégalité sur la terre. Dieu tout-puissant! veille sur les destinées

des Polonais, rends-les dignes d'être libres; que ta sagesse règne dans

leurs conseils, que ta force soit dans leurs bras; répands la terreur

sur leurs ennemis, divise les puissances qui trament leur ruine, et ne

permets pas que l'injustice dont le monde a été le témoin il y a

cinquante ans se consomme aujourd'hui. Seigneur, qui tiens dans ta main

puissante le coeur des peuples comme celui des hommes, suscite des

alliés à la cause sacrée du bon droit; fais que la nation française se

lève enfin, et, sortant du repos dans lequel ses chefs la retiennent,

vienne combattre encore une fois pour la liberté du monde.

«O Seigneur! ne détourne jamais de nous ta face; permets que nous soyons

toujours le peuple le plus religieux comme le plus libre.

«Dieu tout-puissant, exauce aujourd'hui notre prière; sauve les

Polonais. Nous te le demandons au nom de ton fils bien-aimé, Notre

Seigneur Jésus-Christ, qui est mort sur la croix pour le salut de tous

les hommes. _Amen._»

Toute l'assemblée répéta _amen_ avec recueillement.

INFLUENCE INDIRECTE QU'EXERCENT LES CROYANCES RELIGIEUSES SUR LA SOCIÉTÉ

POLITIQUE AUX ÉTATS-UNIS.

Morale du christianisme qui se retrouve dans toutes les

sectes. -- Influence de la religion sur les moeurs des

Américains. -- Respect du lien du mariage. -- Comment la religion

renferme l'imagination des Américains entre certaines limites et

modère chez eux la passion d'innover. -- Opinion des Américains sur

l'utilité politique de la religion. -- Leurs efforts pour étendre

et assurer son empire.

Je viens de montrer quelle était, aux États-Unis, l'action directe de la

religion sur la politique. Son action indirecte me semble bien plus

puissante encore, et c'est quand elle ne parle point de la liberté,

qu'elle enseigne le mieux aux Américains l'art d'être libres.

Il y a une multitude innombrable de sectes aux États-Unis. Toutes

diffèrent dans le culte qu'il faut rendre au Créateur, mais toutes

s'entendent sur les devoirs des hommes les uns envers les autres. Chaque

secte adore donc Dieu à sa manière, mais toutes les sectes prêchent la

même morale au nom de Dieu. S'il sert beaucoup à l'homme comme individu

que sa religion soit vraie, il n'en est point ainsi pour la société. La

société n'a rien à craindre ni à espérer de l'autre vie; et ce qui lui

importe le plus, ce n'est pas tant que tous les citoyens professent la

vraie religion, mais qu'ils professent une religion. D'ailleurs toutes

les sectes aux États-Unis se retrouvent dans la grande unité

chrétienne, et la morale du christianisme est partout la même.

Il est permis de penser qu'un certain nombre d'Américains suivent, dans

le culte qu'ils rendent à Dieu, leurs habitudes plus que leurs

convictions. Aux États-Unis d'ailleurs le souverain est religieux, et

par conséquent l'hypocrisie doit être commune; mais l'Amérique est

pourtant encore le lieu du monde où la religion chrétienne a conservé le

plus de véritable pouvoir sur les âmes; et rien ne montre mieux combien

elle est utile et naturelle à l'homme, puisque le pays où elle exerce de

nos jours le plus d'empire est en même temps le plus éclairé et le plus

libre.

J'ai dit que les prêtres américains se prononcent d'une manière générale

en faveur de la liberté civile, sans en excepter ceux mêmes qui

n'admettent point la liberté religieuse; cependant on ne les voit prêter

leur appui à aucun système politique en particulier. Ils ont soin de se

tenir en dehors des affaires, et ne se mêlent pas aux combinaisons des

partis. On ne peut donc pas dire qu'aux États-Unis la religion exerce

une influence sur les lois ni sur le détail des opinions politiques,

mais elle dirige les moeurs, et c'est en réglant la famille qu'elle

travaille à régler l'État.

Je ne doute pas un instant que la grande sévérité de moeurs qu'on

remarque aux États-Unis n'ait sa source première dans les croyances. La

religion y est souvent impuissante à retenir l'homme au milieu des

tentations sans nombre que la fortune lui présente. Elle ne saurait

modérer en lui l'ardeur de s'enrichir que tout vient aiguillonner, mais

elle règne souverainement sur l'âme de la femme, et c'est la femme qui

fait les moeurs. L'Amérique est assurément le pays du monde où le lien

du mariage est le plus respecté, et où l'on a conçu l'idée la plus haute

et la plus juste du bonheur conjugal.

En Europe, presque tous les désordres de la société prennent naissance

autour du foyer domestique et non loin de la couche nuptiale. C'est là

que les hommes conçoivent le mépris des liens naturels et des plaisirs

permis, le goût du désordre, l'inquiétude du coeur, l'instabilité des

désirs. Agité par les passions tumultueuses qui ont souvent troublé sa

propre demeure, l'Européen ne se soumet qu'avec peine aux pouvoirs

législateurs de l'État. Lorsque, au sortir des agitations du monde

politique, l'Américain rentre au sein de sa famille, il y rencontre

aussitôt l'image de l'ordre et de la paix. Là, tous ses plaisirs sont

simples et naturels, ses joies innocentes et tranquilles; et comme il

arrive au bonheur par la régularité de la vie, il s'habitue sans peine à

régler ses opinions aussi bien que ses goûts.

Tandis que l'Européen cherche à échapper à ses chagrins domestiques en

troublant la société, l'Américain puise dans sa demeure l'amour de

l'ordre, qu'il porte ensuite dans les affaires de l'État.

Aux États-Unis, la religion ne règle pas seulement les moeurs, elle

étend son empire jusque sur l'intelligence.

Parmi les Anglo-Américains, les uns professent les dogmes chrétiens

parce qu'ils y croient, les autres parce qu'ils redoutent de n'avoir pas

l'air d'y croire. Le christianisme règne donc sans obstacles de l'aveu

de tous; il en résulte, ainsi que je l'ai déjà dit ailleurs, que tout

est certain et arrêté dans le monde moral, quoique le monde politique

semble abandonné à la discussion et aux essais des hommes. Ainsi

l'esprit humain n'aperçoit jamais devant lui un champ sans limite:

quelle que soit son audace, il sent de temps en temps qu'il doit

s'arrêter devant des barrières insurmontables. Avant d'innover, il est

forcé d'accepter certaines données premières, et de soumettre ses

conceptions les plus hardies à certaines formes qui le retardent et qui

l'arrêtent.

L'imagination des Américains, dans ses plus grands écarts, n'a donc

qu'une marche circonspecte et incertaine; ses allures sont gênées et ses

oeuvres incomplètes. Ces habitudes de retenue se retrouvent dans la

société politique et favorisent singulièrement la tranquillité du

peuple, ainsi que la durée des institutions qu'il s'est données. La

nature et les circonstances avaient fait de l'habitant des États-Unis un

homme audacieux; il est facile d'en juger, lorsqu'on voit de quelle

manière il poursuit la fortune. Si l'esprit des Américains était libre

de toute entrave, on ne tarderait pas à rencontrer parmi eux les plus

hardis novateurs et les plus implacables logiciens du monde. Mais les

révolutionnaires d'Amérique sont obligés de professer ostensiblement un

certain respect pour la morale et l'équité chrétiennes, qui ne leur

permet pas d'en violer aisément les lois lorsqu'elles s'opposent à

l'exécution de leurs desseins; et s'ils pouvaient s'élever eux-mêmes

au-dessus de leurs scrupules, ils se sentiraient encore arrêtés par ceux

de leurs partisans. Jusqu'à présent il ne s'est rencontré personne, aux

États-Unis, qui ait osé avancer cette maxime: que tout est permis dans

l'intérêt de la société. Maxime impie, qui semble avoir été inventée

dans un siècle de liberté pour légitimer tous les tyrans à venir.

Ainsi donc, en même temps que la loi permet au peuple américain de tout

faire, la religion l'empêche de tout concevoir et lui défend de tout

oser.

La religion, qui, chez les Américains, ne se mêle jamais directement au

gouvernement de la société, doit donc être considérée comme la première

de leurs institutions politiques; car si elle ne leur donne pas le goût

de la liberté, elle leur en facilite singulièrement l'usage.

C'est aussi sous ce point de vue que les habitants des États-Unis

eux-mêmes considèrent les croyances religieuses. Je ne sais si tous les

Américains ont foi dans leur religion, car qui peut lire au fond des

coeurs? mais je suis sûr qu'ils la croient nécessaire au maintien des

institutions républicaines. Cette opinion n'appartient pas à une classe

de citoyens ou à un parti, mais à la nation entière; on la retrouve dans

tous les rangs.

Aux États-Unis, lorsqu'un homme politique attaque une secte, ce n'est

pas une raison pour que les partisans mêmes de cette secte ne le

soutiennent pas; mais s'il attaque toutes les sectes ensemble, chacun le

fuit, et il reste seul.

Pendant que j'étais en Amérique, un témoin se présenta aux assises du

comté de Chester (État de New-York), et déclara qu'il ne croyait pas à

l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme. Le président refusa de

recevoir son serment, attendu, dit-il, que le témoin avait détruit

d'avance toute la foi qu'on pouvait ajouter à ses paroles[38]. Les

journaux rapportèrent le fait sans commentaire.

[Note 38: Voici en quels termes le _New-York Spectator_ du 23

août 1831 rapporte le fait: «The court of common pleas of

Chester county (New-York) a few days since rejected a witness

who declared his disbelief in the existence of God. The

presiding judge remarked that he had not before been aware

that there was a man living who did not believe in the

existence of God; that this belief constituted the sanction

of all testimony in a court of justice and that he knew of no

cause in a Christian country where a witness had been

permitted to testify without such a belief.»]

Les Américains confondent si complétement dans leur esprit le

christianisme et la liberté, qu'il est presque impossible de leur faire

concevoir l'un sans l'autre; et ce n'est point chez eux une de ces

croyances stériles que le passé lègue au présent, et qui semble moins

vivre que végéter au fond de l'âme.

J'ai vu des Américains s'associer pour envoyer des prêtres dans les

nouveaux États de l'Ouest, et pour y fonder des écoles et des églises;

ils craignent que la religion ne vienne à se perdre au milieu des bois,

et que le peuple qui s'élève ne puisse être aussi libre que celui dont

il est sorti. J'ai rencontré des habitants riches de la

Nouvelle-Angleterre qui abandonnaient le pays de leur naissance dans le

but d'aller jeter, sur les bords du Missouri ou dans les prairies des

Illinois, les fondements du christianisme et de la liberté. C'est ainsi

qu'aux États-Unis le zèle religieux s'échauffe sans cesse au foyer du

patriotisme. Vous pensez que ces hommes agissent uniquement dans la

considération de l'autre vie, mais vous vous trompez: l'éternité n'est

qu'un de leurs soins. Si vous interrogez ces missionnaires de la

civilisation chrétienne, vous serez tout surpris de les entendre parler

si souvent des biens de ce monde, et de trouver des politiques où vous

croyez ne voir que des religieux. «Toutes les républiques américaines

sont solidaires les unes des autres, vous diront-ils; si les républiques

de l'Ouest tombaient dans l'anarchie ou subissaient le joug du

despotisme, les institutions républicaines qui fleurissent sur les bords

de l'océan Atlantique seraient en grand péril; nous avons donc intérêt à

ce que les nouveaux États soient religieux, afin qu'ils nous permettent

de rester libres.»

Telles sont les opinions des Américains; mais leur erreur est manifeste:

car chaque jour on me prouve fort doctement que tout est bien en

Amérique, excepté précisément cet esprit religieux que j'admire; et

j'apprends qu'il ne manque à la liberté et au bonheur de l'espèce

humaine, de l'autre côté de l'Océan, que de croire avec Spinosa à

l'éternité du monde, et de soutenir avec Cabanis que le cerveau sécrète

la pensée. À cela je n'ai rien à répondre, en vérité, sinon que ceux qui

tiennent ce langage n'ont pas été en Amérique, et n'ont pas plus vu de

peuples religieux que de peuples libres. Je les attends donc au retour.

Il y a des gens en France qui considèrent les institutions républicaines

comme l'instrument passager de leur grandeur. Ils mesurent des yeux

l'espace immense qui sépare leurs vices et leurs misères de la puissance

et des richesses, et ils voudraient entasser des ruines dans cet abîme

pour essayer de le combler. Ceux-là sont à la liberté ce que les

compagnies franches du moyen-âge étaient aux rois; ils font la guerre

pour leur propre compte, alors même qu'ils portent ses couleurs: la

république vivra toujours assez long-temps pour les tirer de leur

bassesse présente. Ce n'est pas à eux que je parle; mais il en est

d'autres qui voient dans la république un état permanent et tranquille,

un but nécessaire vers lequel les idées et les moeurs entraînent chaque

jour les sociétés modernes, et qui voudraient sincèrement préparer les

hommes à être libres. Quand ceux-là attaquent les croyances religieuses,

ils suivent leurs passions et non leurs intérêts. C'est le despotisme

qui peut se passer de la foi, mais non la liberté. La religion est

beaucoup plus nécessaire dans la république qu'ils préconisent, que dans

la monarchie qu'ils attaquent, et dans les républiques démocratiques que

dans toutes les autres. Comment la société pourrait-elle manquer de

périr si, tandis que le lien politique se relâche, le lien moral ne se

resserrait pas? et que faire d'un peuple maître de lui-même, s'il n'est

pas soumis à Dieu?

DES PRINCIPALES CAUSES QUI RENDENT LA RELIGION PUISSANTE EN AMÉRIQUE.

Soins qu'ont pris les Américains de séparer l'Église de

l'État. -- Les lois, l'opinion publique, les efforts des prêtres

eux-mêmes, concourent à ce résultat. -- C'est à cette cause qu'il

faut attribuer la puissance que la religion exerce sur les âmes

aux États-Unis. -- Pourquoi. -- Quel est de nos jours l'état naturel

des hommes en matière de religion. -- Quelle cause particulière et

accidentelle s'oppose, dans certains pays, à ce que les hommes se

conforment à cet état.

Les philosophes du XVIIIe siècle expliquaient d'une façon toute simple

l'affaiblissement graduel des croyances. Le zèle religieux,

disaient-ils, doit s'éteindre à mesure que la liberté et les lumières

augmentent. Il est fâcheux que les faits ne s'accordent point avec cette

théorie.

Il y a telle population européenne dont l'incrédulité n'est égalée que

par l'abrutissement et l'ignorance, tandis qu'en Amérique on voit l'un

des peuples les plus libres et les plus éclairés du monde remplir avec

ardeur tous les devoirs extérieurs de la religion.

À mon arrivée aux États-Unis, ce fut l'aspect religieux du pays qui

frappa d'abord mes regards. À mesure que je prolongeais mon séjour,

j'apercevais les grandes conséquences politiques qui découlaient de ces

faits nouveaux.

J'avais vu parmi nous l'esprit de religion et l'esprit de liberté

marcher presque toujours en sens contraire. Ici, je les retrouvais

intimement unis l'un à l'autre: ils régnaient ensemble sur le même sol.

Chaque jour je sentais croître mon désir de connaître la cause de ce

phénomène.

Pour l'apprendre, j'interrogeai les fidèles de toutes les communions; je

recherchai surtout la société des prêtres, qui conservent le dépôt des

différentes croyances et qui ont un intérêt personnel à leur durée. La

religion que je professe me rapprochait particulièrement du clergé

catholique, et je ne tardai point à lier une sorte d'intimité avec

plusieurs de ses membres. À chacun d'eux j'exprimais mon étonnement et

j'exposais mes doutes: je trouvai que tous ces hommes ne différaient

entre eux que sur des détails; mais tous attribuaient principalement à

la complète séparation de l'Église et de l'État l'empire paisible que

la religion exerce en leur pays. Je ne crains pas d'affirmer que,

pendant mon séjour en Amérique, je n'ai pas rencontré un seul homme,

prêtre ou laïque, qui ne soit tombé d'accord sur ce point.

Ceci me conduisit à examiner plus attentivement que je ne l'avais fait

jusqu'alors la position que les prêtres américains occupent dans la

société politique. Je reconnus avec surprise qu'ils ne remplissent aucun

emploi public[39]. Je n'en vis pas un seul dans l'administration, et je

découvris qu'ils n'étaient pas même représentés au sein des assemblées.

[Note 39: À moins que l'on ne donne ce nom aux fonctions que

beaucoup d'entre eux occupent dans les écoles. La plus grande

partie de l'éducation est confiée au clergé.]

La loi, dans plusieurs États, leur avait fermé la carrière

politique[40]; l'opinion dans tous les autres.

[Note 40: Voyez la constitution de New-York, art. 7, § 4.

_Idem_ de la Caroline du Nord, art. 31.

_Idem_ de la Virginie.

_Idem_ de la Caroline du Sud, art. 1, § 23.

_Idem_ du Kentucky, art. 2, § 26.

_Idem_ du Tennessee, art. 1, § 28.

_Idem_ de la Louisiane, art 2, § 22.

L'article de la constitution de New-York est ainsi conçu:

«Les ministres de l'Évangile étant par leur profession

consacrés au service de Dieu, et livrés au soin de diriger

les âmes, ne doivent point être troublés dans l'exercice de

ces importants devoirs; en conséquence, aucun ministre de

l'Évangile ou prêtre, à quelque secte qu'il appartienne, ne

pourra être revêtu d'aucunes fonctions publiques, civiles ou

militaires.»]

Lorsqu'enfin je vins à rechercher quel était l'esprit du clergé

lui-même, j'aperçus que la plupart de ses membres semblaient s'éloigner

volontairement du pouvoir, et mettre une sorte d'orgueil de profession

à y rester étrangers.

Je les entendis frapper d'anathème l'ambition et la mauvaise foi,

quelles que fussent les opinions politiques dont elles prennent soin de

se couvrir. Mais j'appris, en les écoutant, que les hommes ne peuvent

être condamnables aux yeux de Dieu à cause de ces mêmes opinions,

lorsqu'elles sont sincères, et qu'il n'y a pas plus de péché à errer en

matière de gouvernement, qu'à se tromper sur la manière dont il faut

bâtir sa demeure ou tracer son sillon.

Je les vis se séparer avec soin de tous les partis, et en fuir le

contact avec toute l'ardeur de l'intérêt personnel.

Ces faits achevèrent de me prouver qu'on m'avait dit vrai. Alors je

voulus remonter des faits aux causes: je me demandai comment il pouvait

arriver qu'en diminuant la force apparente d'une religion, on vînt à

augmenter sa puissance réelle, et je crus qu'il n'était pas impossible

de le découvrir.

Jamais le court espace de soixante années ne renfermera toute

l'imagination de l'homme; les joies incomplètes de ce monde ne suffiront

jamais à son coeur. Seul entre tous les êtres, l'homme montre un dégoût

naturel pour l'existence et un désir immense d'exister: il méprise la

vie et craint le néant. Ces différents instincts poussent sans cesse son

âme vers la contemplation d'un autre monde, et c'est la religion qui l'y

conduit. La religion n'est donc qu'une forme particulière de

l'espérance, et elle est aussi naturelle au coeur humain que l'espérance

elle-même. C'est par une espèce d'aberration de l'intelligence, et à

l'aide d'une sorte de violence morale exercée sur leur propre nature,

que les hommes s'éloignent des croyances religieuses; une pente

invincible les y ramène. L'incrédulité est un accident; la foi seule est

l'état permanent de l'humanité.

En ne considérant les religions que sous un point de vue purement

humain, on peut donc dire que toutes les religions puisent dans l'homme

lui-même un élément de force qui ne saurait jamais leur manquer, parce

qu'il tient à l'un des principes constitutifs de la nature humaine.

Je sais qu'il y a des temps où la religion peut ajouter à cette

influence qui lui est propre la puissance artificielle des lois et

l'appui des pouvoirs matériels qui dirigent la société. On a vu des

religions intimement unies aux gouvernements de la terre, dominer en

même temps les âmes par la terreur et par la foi: mais lorsqu'une

religion contracte une semblable alliance, je ne crains pas de le dire,

elle agit comme pourrait le faire un homme; elle sacrifie l'avenir en

vue du présent, et en obtenant une puissance qui ne lui est point due,

elle expose son légitime pouvoir.

Lorsqu'une religion ne cherche à fonder son empire que sur le désir

d'immortalité qui tourmente également le coeur de tous les hommes, elle

peut viser à l'universalité; mais quand elle vient à s'unir à un

gouvernement, il lui faut adopter des maximes qui ne sont applicables

qu'à certains peuples. Ainsi donc, en s'alliant à un pouvoir politique,

la religion augmente sa puissance sur quelques uns, et perd l'espérance

de régner sur tous.

Tant qu'une religion ne s'appuie que sur des sentiments qui sont la

consolation de toutes les misères, elle peut attirer à elle le coeur du

genre humain. Mêlée aux passions amères de ce monde, on la contraint

quelquefois à défendre des alliés que lui a donnés l'intérêt plutôt que

l'amour; et il lui faut repousser comme adversaires des hommes qui

souvent l'aiment encore, tout en combattant ceux auxquels elle s'est

unie. La religion ne saurait donc partager la force matérielle des

gouvernants, sans se charger d'une partie des haines qu'ils font naître.

Les puissances politiques qui paraissent le mieux établies n'ont pour

garantie de leur durée que les opinions d'une génération, les intérêts

d'un siècle, souvent la vie d'un homme. Une loi peut modifier l'état

social qui semble le plus définitif et le mieux affermi, et avec lui

tout change.

Les pouvoirs de la société sont tous plus ou moins fugitifs, ainsi que

nos années sur la terre; ils se succèdent avec rapidité comme les divers

soins de la vie; et l'on n'a jamais vu de gouvernement qui se soit

appuyé sur une disposition invariable du coeur humain, ni qui ait pu se

fonder sur un intérêt immortel.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 13 / 28 段