Comme toutes les passions irréfléchies, cet amour du pays pousse à de

grands efforts passagers plutôt qu'à la continuité des efforts. Après

avoir sauvé l'État en temps de crise, il le laisse souvent dépérir au

sein de la paix.

Lorsque les peuples sont encore simples dans leurs moeurs et fermes dans

leur croyance; quand la société repose doucement sur un ordre de choses

ancien, dont la légitimité n'est point contestée, on voit régner cet

amour instinctif de la patrie.

Il en est un autre plus rationnel que celui-là; moins généreux, moins

ardent peut-être, mais plus fécond et plus durable; celui-ci naît des

lumières; il se développe à l'aide des lois, il croît avec l'exercice

des droits, et il finit, en quelque sorte, par se confondre avec

l'intérêt personnel. Un homme comprend l'influence qu'a le bien-être du

pays sur le sien propre; il sait que la loi lui permet de contribuer à

produire ce bien-être, et il s'intéresse à la prospérité de son pays,

d'abord comme une chose qui lui est utile, et ensuite comme à son

ouvrage.

Mais il arrive quelquefois, dans la vie des peuples, un moment où les

coutumes anciennes sont changées, les moeurs détruites, les croyances

ébranlées, le prestige des souvenirs évanoui, et où, cependant, les

lumières sont restées incomplètes, et les droits politiques mal assurés

ou restreints. Les hommes alors n'aperçoivent plus la patrie que sous

un jour faible et douteux; ils ne la placent plus ni dans le sol, qui

est devenu à leurs yeux une terre inanimée, ni dans les usages de leurs

aïeux, qu'on leur a appris à regarder comme un joug; ni dans la

religion, dont ils doutent; ni dans les lois qu'ils ne font pas, ni dans

le législateur qu'ils craignent et méprisent. Ils ne la voient donc

nulle part, pas plus sous ses propres traits que sous aucun autre, et

ils se retirent dans un égoïsme étroit et sans lumière. Ces hommes

échappent aux préjugés sans reconnaître l'empire de la raison; ils n'ont

ni le patriotisme instinctif de la monarchie, ni le patriotisme réfléchi

de la république; mais ils se sont arrêtés entre les deux, au milieu de

la confusion et des misères.

Que faire en un pareil état? Reculer. Mais les peuples ne reviennent pas

plus aux sentiments de leur jeunesse, que les hommes aux goûts innocents

de leur premier âge; ils peuvent les regretter, mais non les faire

renaître. Il faut donc marcher en avant, et se hâter d'unir aux yeux du

peuple l'intérêt individuel à l'intérêt du pays, car l'amour

désintéressé de la patrie fuit sans retour.

Je suis assurément loin de prétendre que pour arriver à ce résultat on

doive accorder tout-à-coup l'exercice des droits politiques à tous les

hommes; mais je dis que le plus puissant moyen, et peut-être le seul qui

nous reste, d'intéresser les hommes au sort de leur patrie, c'est de les

faire participer à son gouvernement. De nos jours, l'esprit de cité me

semble inséparable de l'exercice des droits politiques; et je pense que

désormais on verra augmenter ou diminuer en Europe le nombre des

citoyens, en proportion de l'extension de ses droits.

D'où vient qu'aux États-Unis, où les habitants sont arrivés d'hier sur

le sol qu'ils occupent, où ils n'y ont apporté ni usages, ni souvenirs;

où ils s'y rencontrent pour la première fois sans se connaître; où, pour

le dire en un mot, l'instinct de la patrie peut à peine exister; d'où

vient que chacun s'intéresse aux affaires de sa commune, de son canton,

et de l'État tout entier comme aux siennes mêmes? C'est que chacun, dans

sa sphère, prend une part active au gouvernement de la société.

L'homme du peuple, aux États-Unis, a compris l'influence qu'exerce la

prospérité générale sur son bonheur, idée si simple et cependant si peu

connue du peuple. De plus, il s'est accoutumé à regarder cette

prospérité comme son ouvrage. Il voit donc dans la fortune publique la

sienne propre, et il travaille au bien de l'État, non seulement par

devoir ou par orgueil, mais j'oserais presque dire par cupidité.

On n'a pas besoin d'étudier les institutions et l'histoire des

Américains pour connaître la vérité de ce qui précède, les moeurs vous

en avertissent assez. L'Américain prenant part à tout ce qui se fait

dans son pays, se croit intéressé à défendre tout ce qu'on y critique;

car ce n'est pas seulement son pays qu'on attaque alors, c'est lui-même:

aussi voit-on son orgueil national recourir à tous les artifices et

descendre à toutes les puérilités de la vanité individuelle.

Il n'y a rien de plus gênant dans l'habitude de la vie que ce

patriotisme irritable des Américains. L'étranger consentirait bien à

louer beaucoup dans leur pays; mais il voudrait qu'on lui permît de

blâmer quelque chose, et c'est ce qu'on lui refuse absolument.

L'Amérique est donc un pays de liberté, où, pour ne blesser personne,

l'étranger ne doit parler librement ni des particuliers, ni de l'État,

ni des gouvernés, ni des gouvernants, ni des entreprises publiques, ni

des entreprises privées; de rien enfin de ce qu'on y rencontre, sinon

peut-être du climat et du sol; encore trouve-t-on des Américains prêts à

défendre l'un et l'autre, comme s'ils avaient concouru à les former.

De nos jours, il faut savoir prendre son parti, et oser choisir entre le

patriotisme de tous et le gouvernement du petit nombre; car on ne peut

réunir à la fois la force et l'activité sociales que donne le premier,

avec les garanties de tranquillité que fournit quelquefois le second.

DE L'IDÉE DES DROITS AUX ÉTATS-UNIS.

Il n'y a pas de grands peuples sans idée des droits. -- Quel est le

moyen de donner au peuple l'idée des droits. -- Respect des droits

aux États-Unis. -- D'où il naît.

Après l'idée générale de la vertu, je n'en sais pas de plus belle que

celle des droits, ou plutôt ces deux idées se confondent. L'idée des

droits n'est autre chose que l'idée de la vertu introduite dans le monde

politique.

C'est avec l'idée des droits que les hommes ont défini ce qu'étaient la

licence et la tyrannie. Éclairé par elle, chacun a pu se montrer

indépendant sans arrogance et soumis sans hardiesse. L'homme qui obéit à

la violence se plie et s'abaisse; mais quand il se soumet au droit de

commander qu'il reconnaît à son semblable, il s'élève en quelque sorte

au-dessus de celui même qui lui commande. Il n'est pas de grands hommes

sans vertu; sans respect des droits il n'y a pas de grand peuple: on

peut presque dire qu'il n'y a pas de société; car qu'est-ce qu'une

réunion d'êtres rationnels et intelligents dont la force est le seul

lien?

Je me demande quel est, de nos jours, le moyen d'inculquer aux hommes

l'idée des droits, et de le faire pour ainsi dire tomber sous leur sens;

et je n'en vois qu'un seul, c'est de leur donner à tous le paisible

exercice de certains droits: on voit bien cela chez les enfants, qui

sont des hommes, à la force et à l'expérience près. Lorsque l'enfant

commence à se mouvoir au milieu des objets extérieurs, l'instinct le

porte à mettre à son usage tout ce qui se rencontre sous ses mains; il

n'a pas d'idée de la propriété des autres, pas même de celle de

l'existence; mais à mesure qu'il est averti du prix des choses, et qu'il

découvre qu'on peut à son tour l'en dépouiller, il devient plus

circonspect, et finit par respecter dans ses semblables ce qu'il veut

qu'on respecte en lui.

Ce qui arrive à l'enfant pour ses jouets, arrive plus tard à l'homme

pour tous les objets qui lui appartiennent. Pourquoi en Amérique, pays

de démocratie par excellence, personne ne fait-il entendre contre la

propriété en général ces plaintes qui souvent retentissent en Europe?

Est-il besoin de le dire? c'est qu'en Amérique il n'y a point de

prolétaires. Chacun ayant un bien particulier à défendre, reconnaît en

principe le droit de propriété.

Dans le monde politique, il en est de même. En Amérique, l'homme du

peuple a conçu une haute idée des droits politiques, parce qu'il a des

droits politiques; il n'attaque pas ceux d'autrui pour qu'on ne viole

pas les siens. Et tandis qu'en Europe ce même homme méconnaît jusqu'à

l'autorité souveraine, l'Américain se soumet sans murmurer au pouvoir du

moindre de ses magistrats.

Cette vérité paraît jusque dans les plus petits détails de l'existence

des peuples. En France, il y a peu de plaisirs exclusivement réservés

aux classes supérieures de la société; le pauvre est admis presque

partout où le riche peut entrer: aussi le voit-on se conduire avec

décence et respecter tout ce qui sert à des jouissances qu'il partage.

En Angleterre, où la richesse a le privilége de la joie comme le

monopole du pouvoir, on se plaint que quand le pauvre parvient à

s'introduire furtivement dans le lieu destiné aux plaisirs du riche, il

aime à y causer des dégâts inutiles: comment s'en étonner? on a pris

soin qu'il n'ait rien à perdre.

Le gouvernement de la démocratie fait descendre l'idée des droits

politiques jusqu'au moindre des citoyens, comme la division des biens

met l'idée du droit de propriété en général à la portée de tous les

hommes. C'est là un de ses plus grands mérites à mes yeux.

Je ne dis point que ce soit chose aisée que d'apprendre à tous les

hommes à se servir des droits politiques; je dis seulement que, quand

cela peut être, les effets qui en résultent sont grands.

Et j'ajoute que s'il est un siècle où une pareille entreprise doive être

tentée, ce siècle est le nôtre.

Ne voyez-vous pas que les religions s'affaiblissent et que la notion

divine des droits disparaît? Ne découvrez-vous point que les moeurs

s'altèrent, et qu'avec elles s'efface la notion morale des droits?

N'apercevez-vous pas de toutes parts les croyances qui font place aux

raisonnements, et les sentiments aux calculs? Si, au milieu de cet

ébranlement universel, vous ne parvenez à lier l'idée des droits à

l'intérêt personnel qui s'offre comme le seul point immobile dans le

coeur humain, que vous restera-t-il donc pour gouverner le monde, sinon

la peur?

Lors donc qu'on me dit que les lois sont faibles, et les gouvernés

turbulents; que les passions sont vives, et la vertu sans pouvoir, et

que dans cette situation il ne faut point songer à augmenter les droits

de la démocratie; je réponds que c'est à cause de ces choses mêmes que

je crois qu'il faut y songer; et, en vérité, je pense que les

gouvernements y sont plus intéressés encore que la société, car les

gouvernements périssent, et la société ne saurait mourir. Du reste, je

ne veux point abuser de l'exemple de l'Amérique.

En Amérique, le peuple a été revêtu de droits politiques à une époque où

il lui était difficile d'en faire un mauvais usage, parce que les

citoyens étaient en petit nombre et simples de moeurs. En grandissant,

les Américains n'ont point accru pour ainsi dire les pouvoirs de la

démocratie; ils ont plutôt étendu ses domaines.

On ne peut douter que le moment où l'on accorde des droits politiques à

un peuple qui en a été privé jusqu'alors, ne soit un moment de crise,

crise souvent nécessaire, mais toujours dangereuse.

L'enfant donne la mort quand il ignore le prix de la vie; il enlève la

propriété d'autrui avant de connaître qu'on peut lui ravir la sienne.

L'homme du peuple, à l'instant où on lui accorde des droits politiques,

se trouve, par rapport à ses droits, dans la même position que l'enfant

vis-à-vis de toute la nature, et c'est le cas de lui appliquer ce mot

célèbre: _Homo puer robustus._

Cette vérité se découvre en Amérique même. Les États où les citoyens

jouissent le plus anciennement de leurs droits sont ceux où ils savent

encore le mieux s'en servir.

On ne saurait trop le dire: il n'est rien de plus fécond en merveilles

que l'art d'être libre; mais il n'y a rien de plus dur que

l'apprentissage de la liberté. Il n'en est pas de même du despotisme. Le

despotisme se présente souvent comme le réparateur de tous les maux

soufferts; il est l'appui du bon droit, le soutien des opprimés et le

fondateur de l'ordre. Les peuples s'endorment au sein de la prospérité

momentanée qu'il fait naître; et lorsqu'ils se réveillent, ils sont

misérables. La liberté, au contraire, naît d'ordinaire au milieu des

orages, elle s'établit péniblement parmi les discordes civiles, et ce

n'est que quand elle est déjà vieille qu'on peut connaître ses

bienfaits.

DU RESPECT POUR LA LOI AUX ÉTATS-UNIS.

Respect des Américains pour la loi. -- Amour paternel qu'ils

ressentent pour elle. -- Intérêt personnel que chacun trouve à

augmenter la puissance de la loi.

Il n'est pas toujours loisible d'appeler le peuple entier, soit

directement, soit indirectement, à la confection de la loi; mais on ne

saurait nier que, quand cela est praticable, la loi n'en acquière une

grande autorité. Cette origine populaire, qui nuit souvent à la bonté et

à la sagesse de la législation, contribue singulièrement à sa puissance.

Il y a dans l'expression des volontés de tout un peuple une force

prodigieuse. Quand elle se découvre au grand jour, l'imagination même de

ceux qui voudraient lutter contre elle en est comme accablée.

La vérité de ceci est bien connue des partis.

Aussi les voit-on contester la majorité partout où ils le peuvent. Quand

elle leur manque parmi ceux qui ont voté, ils la placent parmi ceux qui

se sont abstenus de voter, et lorsque là encore elle vient à leur

échapper, ils la retrouvent au sein de ceux qui n'avaient pas le droit

de voter.

Aux États-Unis, excepté les esclaves, les domestiques et les indigents

nourris par les communes, il n'est personne qui ne soit électeur, et qui

à ce titre ne concoure indirectement à la loi. Ceux qui veulent attaquer

les lois sont donc réduits à faire ostensiblement l'une de ces deux

choses: ils doivent ou changer l'opinion de la nation, ou fouler aux

pieds ses volontés.

Ajoutez à cette première raison cette autre plus directe et plus

puissante, qu'aux États-Unis chacun trouve une sorte d'intérêt

personnel à ce que tous obéissent aux lois; car celui qui aujourd'hui ne

fait pas partie de la majorité, sera peut-être demain dans ses rangs; et

ce respect qu'il professe maintenant pour les volontés du législateur,

il aura bientôt occasion de l'exiger pour les siennes. Quelque fâcheuse

que soit la loi, l'habitant des États-Unis s'y soumet donc sans peine,

non seulement comme à l'ouvrage du plus grand nombre, mais encore comme

au sien propre; il la considère sous le point de vue d'un contrat dans

lequel il aurait été partie.

On ne voit donc pas, aux États-Unis, une foule nombreuse et toujours

turbulente, qui, regardant la loi comme un ennemi naturel, ne jette sur

elle que des regards de crainte et de soupçons. Il est impossible, au

contraire, de ne point apercevoir que toutes les classes montrent une

grande confiance dans la législation qui régit le pays, et ressentent

pour elle une sorte d'amour paternel.

Je me trompe en disant toutes les classes. En Amérique, l'échelle

européenne des pouvoirs étant renversée, les riches se trouvent dans une

position analogue à celle des pauvres en Europe; ce sont eux qui souvent

se défient de la loi. Je l'ai dit ailleurs: l'avantage réel du

gouvernement démocratique n'est pas de garantir les intérêts de tous,

ainsi qu'on l'a prétendu quelquefois, mais seulement de protéger ceux du

plus grand nombre. Aux États-Unis, où le pauvre gouverne, les riches ont

toujours à craindre qu'il n'abuse contre eux de son pouvoir.

Cette disposition de l'esprit des riches peut produire un mécontentement

sourd; mais la société n'en est pas violemment troublée; car la même

raison qui empêche le riche d'accorder sa confiance au législateur,

l'empêche de braver ses commandements. Il ne fait pas la loi parce qu'il

est riche, et il n'ose la violer à cause de sa richesse. Chez les

nations civilisées, il n'y a en général que ceux qui n'ont rien à perdre

qui se révoltent. Ainsi donc, si les lois de la démocratie ne sont pas

toujours respectables, elles sont presque toujours respectées; car ceux

qui en général violent les lois ne peuvent manquer d'obéir à celles

qu'ils ont faites et dont ils profitent, et les citoyens qui pourraient

avoir intérêt à les enfreindre sont portés par caractère et par position

à se soumettre aux volontés quelconques du législateur. Au reste, le

peuple, en Amérique, n'obéit pas seulement à la loi parce qu'elle est

son ouvrage, mais encore parce qu'il peut la changer, quand par hasard

elle le blesse; il s'y soumet d'abord comme à un mal qu'il s'est imposé

à lui-même, et ensuite comme à un mal passager.

ACTIVITÉ QUI RÈGNE DANS TOUTES LES PARTIES DU CORPS POLITIQUE AUX

ÉTATS-UNIS; INFLUENCE QU'ELLE EXERCE SUR LA SOCIÉTÉ.

Il est plus difficile de concevoir l'activité politique qui règne

aux États-Unis que la liberté ou l'égalité qu'on y rencontre. -- Le

grand mouvement qui agite sans cesse les législatures n'est qu'un

épisode, un prolongement de ce mouvement universel. -- Difficulté

que trouve l'Américain à ne s'occuper que de ses propres

affaires. -- L'agitation politique se propage dans la société

civile. -- Activité industrielle des Américains venant en partie de

cette cause. -- Avantages indirects que retire la société du

gouvernement de la démocratie.

Quand on passe d'un pays libre dans un autre qui ne l'est pas, on est

frappé d'un spectacle fort extraordinaire: là, tout est activité et

mouvement; ici, tout semble calme et immobile. Dans l'un, il n'est

question que d'amélioration et de progrès; on dirait que la société,

dans l'autre, après avoir acquis tous les biens, n'aspire qu'à se

reposer pour en jouir. Cependant, le pays qui se donne tant d'agitation

pour être heureux est en général plus riche et plus prospère que celui

qui paraît si satisfait de son sort. Et en les considérant l'un et

l'autre, on a peine à concevoir comment tant de besoins nouveaux se font

sentir chaque jour dans le premier, tandis qu'on semble en éprouver si

peu dans le second.

Si cette remarque est applicable aux pays libres qui ont conservé la

forme monarchique et à ceux où l'aristocratie domine, elle l'est bien

plus encore aux républiques démocratiques. Là, ce n'est plus une portion

du peuple qui entreprend d'améliorer l'état de la société; le peuple

entier se charge de ce soin. Il ne s'agit pas seulement de pourvoir aux

besoins et aux commodités d'une classe, mais de toutes les classes en

même temps.

Il n'est pas impossible de concevoir l'immense liberté dont jouissent

les Américains; on peut aussi se faire une idée de leur extrême égalité;

mais ce qu'on ne saurait comprendre sans en avoir déjà été le témoin,

c'est l'activité politique qui règne aux États-Unis.

À peine êtes-vous descendu sur le sol de l'Amérique, que vous vous

trouvez au milieu d'une sorte de tumulte; une clameur confuse s'élève de

toutes parts; mille voix parviennent en même temps à votre oreille;

chacun d'elles exprime quelques besoins sociaux. Autour de vous tout se

remue: ici, le peuple d'un quartier est réuni pour savoir si l'on doit

bâtir une église; là, on travaille au choix d'un représentant; plus

loin, les députés d'un canton se rendent en toute hâte à la ville, afin

d'aviser à certaines améliorations locales; dans un autre endroit, ce

sont les cultivateurs d'un village qui abandonnent leurs sillons pour

aller discuter le plan d'une route ou d'une école. Des citoyens

s'assemblent, dans le seul but de déclarer qu'ils désapprouvent la

marche du gouvernement; tandis que d'autres se réunissent afin de

proclamer que les hommes en place sont les pères de la patrie. En voici

d'autres encore qui, regardant l'ivrognerie comme la source principale

des maux de l'État, viennent s'engager solennellement à donner l'exemple

de la tempérance[20].

[Note 20: Les sociétés de tempérance sont des associations

dont les membres s'engagent à s'abstenir de liqueurs fortes.

À mon passage aux États-Unis, les sociétés de tempérance

comptaient déjà plus de 270,000 membres, et leur effet avait

été de diminuer, dans le seul État de Pensylvanie, la

consommation des liqueurs fortes de 500,000 gallons par

année.]

Le grand mouvement politique qui agite sans cesse les législatures

américaines, le seul dont on s'aperçoive au-dehors, n'est qu'un épisode

et une sorte de prolongement de ce mouvement universel qui commence dans

les derniers rangs du peuple, et gagne ensuite, de proche en proche,

toutes les classes des citoyens. On ne saurait travailler plus

laborieusement à être heureux.

Il est difficile de dire quelle place occupent les soins de la politique

dans la vie d'un homme aux États-Unis. Se mêler du gouvernement de la

société et en parler, c'est la plus grande affaire et pour ainsi dire

le seul plaisir qu'un Américain connaisse. Ceci s'aperçoit jusque dans

les moindres habitudes de sa vie: les femmes elles-mêmes se rendent

souvent aux assemblées publiques, et se délassent, en écoutant des

discours politiques, des ennuis du ménage. Pour elles, les clubs

remplacent jusqu'à un certain point les spectacles. Un Américain ne sait

pas converser, mais il discute; il ne discourt pas, mais il disserte. Il

vous parle toujours comme à une assemblée; et s'il lui arrive par hasard

de s'échauffer, il dira: Messieurs, en s'adressant à son interlocuteur.

Dans certain pays, l'habitant n'accepte qu'avec une sorte de répugnance

les droits politiques que la loi lui accorde; il semble que ce soit lui

dérober son temps que de l'occuper des intérêts communs, et il aime à se

renfermer dans un égoïsme étroit dont quatre fossés surmontés d'une haie

forment l'exacte limite.

Du moment, au contraire, où l'Américain serait réduit à ne s'occuper que

de ses propres affaires, la moitié de son existence lui serait ravie; il

sentirait comme un vide immense dans ses jours, et il deviendrait

incroyablement malheureux[21].

[Note 21: Le même fait fut déjà observé à Rome sous les

premiers Césars.

Montesquieu remarque quelque part que rien n'égala le

désespoir de certains citoyens romains qui, après les

agitations d'une existence politique, rentrèrent tout-à-coup

dans le calme de la vie privée.]

Je suis persuadé que si le despotisme parvient jamais à s'établir en

Amérique, il trouvera plus de difficultés encore à vaincre les habitudes

que la liberté a fait naître, qu'à surmonter l'amour même de la liberté.

Cette agitation sans cesse renaissante, que le gouvernement de la

démocratie a introduite dans le monde politique, passe ensuite dans la

société civile. Je ne sais si, à tout prendre, ce n'est pas là le plus

grand avantage du gouvernement démocratique, et je le loue bien plus à

cause de ce qu'il fait faire que de ce qu'il fait.

Il est incontestable que le peuple dirige souvent fort mal les affaires

publiques; mais le peuple ne saurait se mêler des affaires publiques

sans que le cercle de ses idées ne vienne à s'étendre, et sans qu'on ne

voie son esprit sortir de sa routine ordinaire. L'homme du peuple qui

est appelé au gouvernement de la société conçoit une certaine estime de

lui-même. Comme il est alors une puissance, des intelligences très

éclairées se mettent au service de la sienne. On s'adresse sans cesse à

lui pour s'en faire un appui, et en cherchant à le tromper de mille

manières différentes, on l'éclaire. En politique, il prend part à des

entreprises qu'il n'a pas conçues, mais qui lui donnent le goût général

des entreprises. On lui indique tous les jours de nouvelles

améliorations à faire à la propriété commune; il sent naître le désir

d'améliorer celle qui lui est personnelle. Il n'est ni plus vertueux ni

plus heureux peut-être, mais plus éclairé et plus actif que ses

devanciers. Je ne doute pas que les institutions démocratiques, jointes

à la nature physique du pays, ne soient la cause, non pas directe, comme

tant de gens le disent, mais la cause indirecte du prodigieux mouvement

d'industrie qu'on remarque aux États-Unis. Ce ne sont pas les lois qui

le font naître, mais le peuple apprend à le produire en faisant la loi.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 7 / 28 段