Mais ces deux mots ne pourront jamais se trouver unis dans ma pensée.

DE LA MANIÈRE DONT LA DÉMOCRATIE AMÉRICAINE CONDUIT LES AFFAIRES

EXTÉRIEURES DE L'ÉTAT.

Direction donnée à la politique extérieure des États-Unis par

Washington et Jefferson. -- Presque tous les défauts naturels de la

démocratie se font sentir dans la direction des affaires

extérieures, et ses qualités y sont peu sensibles.

Nous avons vu que la constitution fédérale mettait la direction

permanente des intérêts extérieurs de la nation dans les mains du

président et du sénat[18], ce qui place jusqu'à un certain point la

politique générale de l'Union hors de l'influence directe et journalière

du peuple. On ne peut donc pas dire d'une manière absolue que ce soit la

démocratie qui, en Amérique, conduise les affaires extérieures de

l'État.

[Note 18: «Le président, dit la constitution, art. 11, sect.

2, § 2, fera les traités de l'avis et avec le consentement du

sénat.» Le lecteur ne doit pas perdre de vue que le mandat

des sénateurs dure six ans, et qu'étant choisis par les

législateurs de chaque État, ils sont le produit d'une

élection à deux degrés.]

Il y a deux hommes qui ont imprimé à la politique des Américains une

direction qu'on suit encore de nos jours; le premier est Washington, et

Jefferson est le second.

Washington disait, dans cette admirable lettre adressée à ses

concitoyens, et qui forme comme le testament politique de ce grand

homme:

«Étendre nos relations commerciales avec les peuples étrangers, et

établir aussi peu de liens politiques que possible entre eux et nous,

telle doit être la règle de notre politique. Nous devons remplir avec

fidélité les engagements déjà contractés, mais il faut nous garder d'en

former d'autres.

»L'Europe a un certain nombre d'intérêts qui lui sont propres et qui

n'ont pas de rapport, ou qui n'ont qu'un rapport très indirect avec les

nôtres; elle doit donc se trouver fréquemment engagée dans des querelles

qui nous sont naturellement étrangères; nous attacher par des liens

artificiels aux vicissitudes de sa politique, entrer dans les

différentes combinaisons de ses amitiés et de ses haines, et prendre

part aux luttes qui en résultent, serait agir imprudemment.

»Notre isolement et notre éloignement d'elle nous invitent à adopter une

marche contraire et nous permettent de la suivre. Si nous continuons à

former une seule nation, régie par un gouvernement fort, le temps n'est

pas loin où nous n'aurons rien à craindre de personne. Alors nous

pourrons prendre une attitude qui fasse respecter notre neutralité; les

nations belligérantes, sentant l'impossibilité de rien acquérir sur

nous, craindront de nous provoquer sans motifs; et nous serons en

position de choisir la paix ou la guerre, sans prendre d'autres guides

de nos actions que notre intérêt et la justice.

»Pourquoi abandonnerions-nous les avantages que nous pouvons tirer d'une

situation si favorable? Pourquoi quitterions-nous un terrain qui nous

est propre, pour aller nous établir sur un terrain qui nous est

étranger? Pourquoi, enfin, liant notre destinée à celle d'une portion

quelconque de l'Europe, exposerions-nous notre paix et notre prospérité

à l'ambition, aux rivalités, aux intérêts ou aux caprices des peuples

qui l'habitent?

»Notre vraie politique est de ne contracter d'alliance permanente avec

aucune nation étrangère; autant du moins que nous sommes encore libres

de ne pas le faire, car je suis bien loin de vouloir qu'on manque aux

engagements existants. L'honnêteté est toujours la meilleure politique;

c'est une maxime que je tiens pour également applicable aux affaires des

nations et à celles des individus. Je pense donc qu'il faut exécuter

dans toute leur étendue les engagements que nous avons déjà contractés;

mais je crois inutile et imprudent d'en contracter d'autres.

Plaçons-nous toujours de manière à faire respecter notre position, et

des alliances temporaires suffiront pour nous permettre de faire face à

tous les dangers.»

Précédemment Washington avait énoncé cette belle et juste idée: «La

nation qui se livre à des sentiments habituels d'amour ou de haine

envers une autre, devient en quelque sorte esclave. Elle est esclave de

sa haine ou de son amour.»

La conduite politique de Washington fut toujours dirigée d'après ces

maximes. Il parvint à maintenir son pays en paix, lorsque tout le reste

de l'univers était en guerre, et il établit comme point de doctrine que

l'intérêt bien entendu des Américains était de ne jamais prendre parti

dans les querelles intérieures de l'Europe.

Jefferson alla plus loin encore, et il introduisit dans la politique de

l'Union cette autre maxime: «Que les Américains ne devaient jamais

demander de priviléges aux nations étrangères, afin de n'être pas

obligés eux-mêmes d'en accorder.»

Ces deux principes, que leur évidente justesse mit facilement à la

portée de la foule, ont extrêmement simplifié la politique extérieure

des États-Unis.

L'Union ne se mêlant pas des affaires de l'Europe, n'a pour ainsi dire

point d'intérêts extérieurs à débattre, car elle n'a pas encore de

voisins puissants en Amérique. Placée par sa situation autant que par sa

volonté en dehors des passions de l'Ancien-Monde, elle n'a pas plus à

s'en garantir qu'à les épouser. Quant à celles du Nouveau-Monde,

l'avenir les cache encore.

L'Union est libre d'engagements antérieurs; elle profite donc de

l'expérience des vieux peuples de l'Europe, sans être obligée, comme

eux, de tirer parti du passé, et de l'accommoder au présent; ainsi

qu'eux, elle n'est pas forcée d'accepter un immense héritage que lui ont

légué ses pères; mélange de gloire et de misère, d'amitiés et de haines

nationales. La politique extérieure des États-Unis est éminemment

expectante; elle consiste bien plus à s'abstenir qu'à faire.

Il est donc bien difficile de savoir, quant à présent, quelle habileté

développera la démocratie américaine dans la conduite des affaires

extérieures de l'État. Sur ce point, ses adversaires comme ses amis

doivent suspendre leur jugement.

Quant à moi, je ne ferai pas difficulté de le dire: c'est dans la

direction des intérêts extérieurs de la société que les gouvernements

démocratiques me paraissent décidément inférieurs aux autres.

L'expérience, les moeurs et l'instruction finissent presque toujours par

créer chez la démocratie cette sorte de sagesse pratique de tous les

jours, et cette science des petits événements de la vie qu'on nomme le

bon sens. Le bon sens suffit au train ordinaire de la société; et chez

un peuple dont l'éducation est faite, la liberté démocratique appliquée

aux affaires intérieures de l'État produit plus de biens que les erreurs

du gouvernement de la démocratie ne sauraient amener de maux. Mais il

n'en est pas toujours ainsi dans les rapports de peuple à peuple.

La politique extérieure n'exige l'usage de presque aucune des qualités

qui sont propres à la démocratie, et commande au contraire le

développement de presque toutes celles qui lui manquent. La démocratie

favorise l'accroissement des ressources intérieures de l'État; elle

répand l'aisance, développe l'esprit public, fortifie le respect à la

loi dans les différentes classes de la société; toutes choses qui n'ont

qu'une influence indirecte sur la position d'un peuple vis-à-vis d'un

autre. Mais la démocratie ne saurait que difficilement coordonner les

détails d'une grande entreprise, s'arrêter à un dessein et le suivre

ensuite obstinément à travers les obstacles. Elle est peu capable de

combiner des mesures en secret et d'attendre patiemment leur résultat.

Ce sont là des qualités qui appartiennent plus particulièrement à un

homme ou à une aristocratie. Or, ce sont précisément ces qualités qui

font qu'à la longue un peuple, comme individu, finit par dominer.

Si au contraire vous faites attention aux défauts naturels de

l'aristocratie, vous trouverez que l'effet qu'ils peuvent produire n'est

presque point sensible dans la direction des affaires extérieures de

l'État. Le vice capital qu'on reproche à l'aristocratie, c'est de ne

travailler que pour elle seule, et non pour la masse. Dans la politique

extérieure, il est très rare que l'aristocratie ait un intérêt distinct

de celui du peuple.

La pente qui entraîne la démocratie à obéir, en politique, à des

sentiments plutôt qu'à des raisonnements, et à abandonner un dessein

long-temps mûri pour la satisfaction d'une passion momentanée, se fit

bien voir en Amérique lorsque la révolution française éclata. Les plus

simples lumières de la raison suffisaient alors, comme aujourd'hui, pour

faire concevoir aux Américains que leur intérêt n'était point de

s'engager dans la lutte qui allait ensanglanter l'Europe, et dont les

États-Unis ne pouvaient souffrir aucun dommage.

Les sympathies du peuple en faveur de la France se déclarèrent cependant

avec tant de violence, qu'il ne fallut rien moins que le caractère

inflexible de Washington et l'immense popularité dont il jouissait pour

empêcher qu'on ne déclarât la guerre à l'Angleterre. Et, encore, les

efforts que fit l'austère raison de ce grand homme pour lutter contre

les passions généreuses, mais irréfléchies, de ses concitoyens,

faillirent-ils lui enlever la seule récompense qu'il se fût jamais

réservée, l'amour de son pays. La majorité se prononça contre sa

politique; maintenant le peuple entier l'approuve[19].

[Note 19: Voyez le cinquième volume de la _Vie de

Washington_, par Marshall. «Dans un gouvernement constitué

comme l'est celui des États-Unis, dit-il, page 314, le

premier magistrat ne peut, quelle que soit sa fermeté,

opposer long-temps une digue au torrent de l'opinion

populaire; et celle qui prévalait alors semblait mener à la

guerre. En effet, dans la session du congrès tenu à cette

époque, on s'aperçut très fréquemment que Washington avait

perdu la majorité dans la chambre des représentants.» En

dehors, la violence du langage dont on se servait contre lui

était extrême: dans une réunion politique, on ne craignit pas

de le comparer indirectement au traître Arnold (page 265).

«Ceux qui tenaient au parti de l'opposition, dit encore

Marshall (page 355), prétendirent que les partisans de

l'administration composaient une faction aristocratique qui

était soumise à l'Angleterre, et qui, voulant établir la

monarchie, était par conséquent ennemie de la France; une

faction dont les membres constituaient une sorte de noblesse,

qui avait pour titres les actions de la Banque, et qui

craignait tellement toute mesure qui pouvait influer sur les

fonds, qu'elle était insensible aux affronts que l'honneur et

l'intérêt de la nation commandaient également de repousser.»]

Si la constitution et la faveur publique n'eussent pas donné à

Washington la direction des affaires extérieures de l'État, il est

certain que la nation aurait précisément fait alors ce qu'elle condamne

aujourd'hui.

Presque tous les peuples qui ont agi fortement sur le monde, ceux qui

ont conçu, suivi et exécuté de grands desseins, depuis les Romains

jusqu'aux Anglais, étaient dirigés par une aristocratie, et comment s'en

étonner?

Ce qu'il y a de plus fixe au monde dans ses vues, c'est une

aristocratie. La masse du peuple peut être séduite par son ignorance ou

ses passions; on peut surprendre l'esprit d'un roi et le faire vaciller

dans ses projets; et d'ailleurs un roi n'est point immortel. Mais un

corps aristocratique est trop nombreux pour être capté, trop peu

nombreux pour céder aisément à l'enivrement de passions irréfléchies. Un

corps aristocratique est un homme ferme et éclairé qui ne meurt point.

CHAPITRE VI.

QUELS SONT LES AVANTAGES RÉELS QUE LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE RETIRE DU

GOUVERNEMENT DE LA DÉMOCRATIE.

Avant de commencer le présent chapitre, je sens le besoin de rappeler au

lecteur ce que j'ai déjà indiqué plusieurs fois dans le cours de ce

livre.

La constitution politique des États-Unis me paraît l'une des formes que

la démocratie peut donner à son gouvernement; mais je ne considère pas

les institutions américaines comme les seules ni comme les meilleures

qu'un peuple démocratique doive adopter.

En faisant connaître quels biens les Américains retirent du gouvernement

de la démocratie, je suis donc loin de prétendre ni de penser que de

pareils avantages ne puissent être obtenus qu'à l'aide des mêmes lois.

DE LA TENDANCE GÉNÉRALE DES LOIS SOUS L'EMPIRE DE LA DÉMOCRATIE

AMÉRICAINE, ET DE L'INSTINCT DE CEUX QUI LES APPLIQUENT.

Les vices de la démocratie se voient tout d'un coup. -- Ses

avantages ne s'aperçoivent qu'à la longue. -- La démocratie

américaine est souvent inhabile, mais la tendance générale de ses

lois est profitable. -- Les fonctionnaires publics, sous la

démocratie américaine, n'ont point d'intérêts permanents qui

diffèrent de ceux du plus grand nombre. -- Ce qui en résulte.

Les vices et les faiblesses du gouvernement de la démocratie se voient

sans peine; on les démontre par des faits patents, tandis que son

influence salutaire s'exerce d'une manière insensible, et pour ainsi

dire occulte. Ses défauts frappent du premier abord, mais ses qualités

ne se découvrent qu'à la longue.

Les lois de la démocratie américaine sont souvent défectueuses ou

incomplètes; il leur arrive de violer des droits acquis, ou d'en

sanctionner de dangereux: fussent-elles bonnes, leur fréquence serait

encore un grand mal. Tout ceci s'aperçoit au premier coup d'oeil.

D'où vient donc que les républiques américaines se maintiennent et

prospèrent?

On doit distinguer soigneusement, dans les lois, le but qu'elles

poursuivent, de la manière dont elles marchent vers ce but; leur bonté

absolue de celle qui n'est que relative.

Je suppose que l'objet du législateur soit de favoriser les intérêts du

petit nombre aux dépens de ceux du grand; ses dispositions sont

combinées de façon à obtenir le résultat qu'il se propose dans le moins

de temps et avec le moins d'efforts possibles. La loi sera bien faite,

et son but mauvais; elle sera dangereuse en proportion de son efficacité

même.

Les lois de la démocratie tendent en général au bien du plus grand

nombre, car elles émanent de la majorité de tous les citoyens, laquelle

peut se tromper, mais ne saurait avoir un intérêt contraire à elle-même.

Celles de l'aristocratie tendent au contraire à monopoliser dans les

mains du petit nombre la richesse et le pouvoir, parce que

l'aristocratie forme toujours de sa nature une minorité.

On peut donc dire, d'une manière générale, que l'objet de la démocratie,

dans sa législation, est plus utile à l'humanité que l'objet de

l'aristocratie dans la sienne.

Mais là finissent ses avantages.

L'aristocratie est infiniment plus habile dans la science du

législateur, que ne saurait l'être la démocratie. Maîtresse d'elle-même,

elle n'est point sujette à des entraînements passagers; elle a de longs

desseins qu'elle sait mûrir jusqu'à ce que l'occasion favorable se

présente. L'aristocratie procède savamment; elle connaît l'art de faire

converger en même temps, vers un même point, la force collective de

toutes ses lois.

Il n'en est pas ainsi de la démocratie: ses lois sont presque toujours

défectueuses ou intempestives.

Les moyens de la démocratie sont donc plus imparfaits que ceux de

l'aristocratie: souvent elle travaille, sans le vouloir, contre

elle-même; mais son but est plus utile.

Imaginez une société que la nature, ou sa constitution, ait organisée de

manière à supporter l'action passagère de mauvaises lois, et qui puisse

attendre sans périr le résultat de la _tendance générale_ des lois, et

vous concevrez que le gouvernement de la démocratie, malgré ses défauts,

soit encore de tous le plus propre à faire prospérer cette société.

C'est précisément là ce qui arrive aux États-Unis; je répète ici ce que

j'ai déjà exprimé ailleurs: le grand privilége des Américains est de

pouvoir faire des fautes réparables.

Je dirai quelque chose d'analogue sur les fonctionnaires publics.

Il est facile de voir que la démocratie américaine se trompe souvent

dans le choix des hommes auxquels elle confie le pouvoir; mais il n'est

pas aussi aisé de dire pourquoi l'État prospère en leurs mains.

Remarquez d'abord que si, dans un État démocratique, les gouvernants

sont moins honnêtes ou moins capables, les gouvernés sont plus éclairés

et plus attentifs.

Le peuple, dans les démocraties, occupé comme il l'est sans cesse de ses

affaires, et jaloux de ses droits, empêche ses représentants de

s'écarter d'une certaine ligne générale que son intérêt lui trace.

Remarquez encore que si le magistrat démocratique use plus mal qu'un

autre du pouvoir, il le possède en général moins long-temps.

Mais il y a une raison plus générale que celle-là, et plus

satisfaisante.

Il importe sans doute au bien des nations que les gouvernants aient des

vertus ou des talents; mais ce qui, peut-être, leur importe encore

davantage, c'est que les gouvernants n'aient pas d'intérêts contraires à

la masse des gouvernés; car, dans ce cas, les vertus pourraient devenir

presque inutiles, et les talents funestes.

J'ai dit qu'il importait que les gouvernants n'aient point d'intérêts

contraires ou différents de la masse des gouvernés; je n'ai point dit

qu'il importait qu'ils eussent des intérêts semblables à ceux de _tous_

les gouvernés, car je ne sache point que la chose se soit encore

rencontrée.

On n'a point découvert jusqu'ici de forme politique qui favorisât

également le développement et la prospérité de toutes les classes dont

la société se compose. Ces classes ont continué à former comme autant de

nations distinctes dans la même nation, et l'expérience a prouvé qu'il

était presque aussi dangereux de s'en remettre complétement à aucune

d'elles du sort des autres, que de faire d'un peuple l'arbitre des

destinées d'un autre peuple. Lorsque les riches seuls gouvernent,

l'intérêt des pauvres est toujours en péril; et lorsque les pauvres font

la loi, celui des riches court de grands hasards. Quel est donc

l'avantage de la démocratie? L'avantage réel de la démocratie n'est pas,

comme on l'a dit, de favoriser la prospérité de tous, mais seulement de

servir au bien-être du plus grand nombre.

Ceux qu'on charge, aux États-Unis, de diriger les affaires du public,

sont souvent inférieurs en capacité et en moralité aux hommes que

l'aristocratie porterait au pouvoir; mais leur intérêt se confond et

s'identifie avec celui de la majorité de leurs concitoyens. Ils peuvent

donc commettre de fréquentes infidélités et de graves erreurs, mais ils

ne suivront jamais systématiquement une tendance hostile à cette

majorité; et il ne saurait leur arriver d'imprimer au gouvernement une

allure exclusive et dangereuse.

La mauvaise administration d'un magistrat, sous la démocratie, est

d'ailleurs un fait isolé qui n'a d'influence que pendant la courte durée

de cette administration. La corruption et l'incapacité ne sont pas des

intérêts communs qui puissent lier entre eux les hommes d'une manière

permanente.

Un magistrat corrompu, ou incapable, ne combinera pas ses efforts avec

un autre magistrat, par la seule raison que ce dernier est incapable et

corrompu comme lui, et ces deux hommes ne travailleront jamais de

concert à faire fleurir la corruption et l'incapacité chez leurs

arrière-neveux. L'ambition et les manoeuvres de l'un serviront, au

contraire, à démasquer l'autre. Les vices du magistrat, dans les

démocraties, lui sont en général tout personnels.

Mais les hommes publics, sous le gouvernement de l'aristocratie, ont un

intérêt de classe qui, s'il se confond quelquefois avec celui de la

majorité, en reste souvent distinct. Cet intérêt forme entre eux un lien

commun et durable; il les invite à unir et à combiner leurs efforts vers

un but qui n'est pas toujours le bonheur du plus grand nombre: il ne lie

pas seulement les gouvernants les uns aux autres; ils les unit encore à

une portion considérable de gouvernés; car beaucoup de citoyens, sans

être revêtus d'aucun emploi, font partie de l'aristocratie.

Le magistrat aristocratique rencontre donc un appui constant dans la

société, en même temps qu'il en trouve un dans le gouvernement.

Cet objet commun, qui, dans les aristocraties, unit les magistrats à

l'intérêt d'une partie de leurs contemporains, les identifie encore et

les soumet pour ainsi dire à celui des races futures. Ils travaillent

pour l'avenir aussi bien que pour le présent. Le magistrat

aristocratique est donc poussé tout à la fois vers un même point, par

les passions des gouvernés, par les siennes, propres, et je pourrais

presque dire par les passions de sa postérité.

Comment s'étonner s'il ne résiste point? Aussi voit-on souvent, dans les

aristocraties, l'esprit de classe entraîner ceux mêmes qu'il ne corrompt

pas, et faire qu'à leur insu ils accommodent peu à peu la société à leur

usage, et la préparent pour leurs descendants.

Je ne sais s'il a jamais existé une aristocratie aussi libérale que

celle d'Angleterre, et qui ait, sans interruption, fourni au

gouvernement du pays des hommes aussi dignes et aussi éclairés.

Il est cependant facile de reconnaître que dans la législation anglaise

le bien du pauvre a fini par être souvent sacrifié à celui du riche, et

les droits du plus grand nombre aux priviléges de quelques uns: aussi

l'Angleterre, de nos jours, réunit-elle dans son sein tout ce que la

fortune a de plus extrême, et l'on y rencontre des misères qui égalent

presque sa puissance et sa gloire.

Aux États-Unis, où les fonctionnaires publics n'ont point d'intérêts de

classe à faire prévaloir, la marche générale et continue du gouvernement

est bienfaisante, quoique les gouvernants soient souvent inhabiles, et

quelquefois méprisables.

Il y a donc, au fond des institutions démocratiques, une tendance cachée

qui fait souvent concourir les hommes à la prospérité générale, malgré

leurs vices ou leurs erreurs, tandis que dans les institutions

aristocratiques, il se découvre quelquefois une pente secrète qui, en

dépit des talents et des vertus, les entraîne à contribuer aux misères

de leurs semblables. C'est ainsi qu'il peut arriver que, dans les

gouvernements aristocratiques, les hommes publics fassent le mal sans

le vouloir, et que dans les démocraties ils produisent le bien sans en

avoir la pensée.

DE L'ESPRIT PUBLIC AUX ÉTATS-UNIS.

Amour instinctif de la patrie. -- Patriotisme réfléchi. -- Leurs

différents caractères. -- Que les peuples doivent tendre de toutes

leurs forces vers le second quand le premier disparaît. -- Efforts

qu'ont faits les Américains pour y parvenir. -- L'intérêt de

l'individu intimement lié à celui du pays.

Il existe un amour de la patrie qui a principalement sa source dans ce

sentiment irréfléchi, désintéressé et indéfinissable, qui lie le coeur

de l'homme aux lieux où l'homme a pris naissance. Cet amour instinctif

se confond avec le goût des coutumes anciennes, avec le respect des

aïeux et la mémoire du passé; ceux qui l'éprouvent chérissent leur pays

comme on aime la maison paternelle. Ils aiment la tranquillité dont ils

y jouissent; ils tiennent aux paisibles habitudes qu'ils y ont

contractées; ils s'attachent aux souvenirs qu'elle leur présente, et

trouvent même quelque douceur à y vivre dans l'obéissance. Souvent cet

amour de la patrie est encore exalté par le zèle religieux, et alors on

lui voit faire des prodiges. Lui-même est une sorte de religion; il ne

raisonne point, il croit, il sent, il agit. Des peuples se sont

rencontrés qui ont, en quelque façon, personnifié la patrie, et qui

l'ont entrevue dans le prince. Ils ont donc transporté en lui une partie

des sentiments dont le patriotisme se compose; ils se sont enorgueillis

de ses triomphes, et ont été fiers de sa puissance. Il fut un temps,

sous l'ancienne monarchie, où les Français éprouvaient une sorte de joie

en se sentant livrés sans recours à l'arbitraire du monarque, et

disaient avec orgueil: «Nous vivons sous le plus puissant roi du monde.»

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 6 / 28 段