À quoi comparerai-je, par exemple, notre budget national? Au

budget de l'Union? Mais l'Union s'occupe de beaucoup moins

d'objets que notre gouvernement central, et ses charges

doivent naturellement être beaucoup moindres. Opposerai-je

nos budgets départementaux aux budgets des États particuliers

dont l'Union se compose? Mais en général les États

particuliers veillent à des intérêts plus importants et plus

nombreux que l'administration de nos départements; leurs

dépenses sont donc naturellement plus considérables. Quant

aux budgets des comtés, on ne rencontre rien dans notre

système de finances qui leur ressemble. Ferons-nous rentrer

les dépenses qui y sont portées dans le budget de l'État ou

dans celui des communes? Les dépenses communales existent

dans les deux pays, mais elles ne sont pas toujours

analogues. En Amérique, la commune se charge de plusieurs

soins qu'en France elle abandonne au département ou à l'État.

Que faut-il entendre d'ailleurs par dépenses communales en

Amérique? L'organisation de la commune diffère suivant les

États. Prendrons-nous pour règle ce qui se passe dans la

Nouvelle-Angleterre ou en Géorgie, dans la Pensylvanie ou

dans l'État des Illinois?

Il est facile d'apercevoir, entre certains budgets de deux

pays, une sorte d'analogie; mais les éléments qui les

composent différant toujours plus ou moins, l'on ne saurait

établir entre eux de comparaison sérieuse.]

Inutile d'ailleurs de rechercher ce que les Américains pourraient faire

en pareille matière, puisqu'il est certain que, jusqu'à présent, ils

n'ont rien fait.

Il n'existe donc pas aujourd'hui en Amérique ou en Europe un seul homme

qui puisse nous apprendre ce que paie annuellement chaque citoyen de

l'Union, pour subvenir aux charges de la société[15].

[Note 15: On parviendrait à connaître la somme précise que

chaque citoyen français ou américain verse dans le trésor

public, qu'on n'aurait encore qu'une partie de la vérité.

Les gouvernements ne demandent pas seulement aux

contribuables de l'argent, mais encore des efforts personnels

qui sont appréciables en argent. L'État lève une armée;

indépendamment de la solde que la nation entière se charge de

fournir, il faut encore que le soldat donne son temps, qui a

une valeur plus ou moins grande suivant l'emploi qu'il en

pourrait faire s'il restait libre. J'en dirai autant du

service de la milice. L'homme qui fait partie de la milice

consacre momentanément un temps précieux à la sûreté

publique, et donne réellement à l'État ce que lui même manque

d'acquérir. J'ai cité ces exemples; j'aurais pu en citer

beaucoup d'autres. Le gouvernement de France et celui

d'Amérique perçoivent des impôts de cette nature: ces impôts

pèsent sur les citoyens: mais qui peut en apprécier avec

exactitude le montant dans les deux pays?

Ce n'est pas la dernière difficulté qui vous arrête lorsque

vous voulez comparer les dépenses publiques de l'Union aux

nôtres. L'État se fait en France certaines obligations qu'il

ne s'impose pas en Amérique, et réciproquement. Le

gouvernement français paie le clergé; le gouvernement

américain abandonne ce soin aux fidèles. En Amérique, l'État

se charge des pauvres; en France, il les livre à la charité

du public. Nous faisons à tous nos fonctionnaires un

traitement fixe, les Américains leur permettent de percevoir

certains droits. En France, les prestations en nature n'ont

lieu que sur un petit nombre de routes; aux États-Unis, sur

presque tous les chemins. Nos voies sont ouvertes aux

voyageurs, qui peuvent les parcourir sans rien payer; on

rencontre aux États-Unis beaucoup de routes à barrières.

Toutes ces différences dans la manière dont le contribuable

arrive à acquitter les charges de la société rendent la

comparaison entre ces deux pays très difficile; car il y a

certaines dépenses que les citoyens ne feraient point ou qui

seraient moindres, si l'État ne se chargeait d'agir en leur

nom.]

Concluons qu'il est aussi difficile de comparer avec fruit les dépenses

sociales des Américains aux nôtres, que la richesse de l'Union à celle

de la France. J'ajoute qu'il serait même dangereux de le tenter. Quand

la statistique n'est pas fondée sur des calculs rigoureusement vrais,

elle égare au lieu de diriger. L'esprit se laisse prendre aisément aux

faux airs d'exactitude qu'elle conserve jusque dans ses écarts, et il se

repose sans trouble sur des erreurs qu'on revêt à ses yeux des formes

mathématiques de la vérité.

Abandonnons donc les chiffres, et tâchons de trouver nos preuves

ailleurs.

Un pays présente-t-il l'aspect de la prospérité matérielle; après avoir

payé l'État, le pauvre y conserve-t-il des ressources et le riche du

superflu; l'un et l'autre y paraissent-ils satisfaits de leur sort, et

cherchent-ils chaque jour à l'améliorer encore, de telle sorte que les

capitaux ne manquant jamais à l'industrie, l'industrie à son tour ne

manque point aux capitaux: tels sont les signes auxquels, faute de

documents positifs, il est possible de recourir, pour connaître si les

charges publiques qui pèsent sur un peuple sont proportionnées à sa

richesse.

L'observateur qui s'en tiendrait à ces témoignages jugerait sans doute

que l'Américain des États-Unis donne à l'État une moins forte part de

son revenu que le Français.

Mais comment pourrait-on concevoir qu'il en fût autrement?

Une partie de la dette française est le résultat de deux invasions;

l'Union n'a point à en craindre. Notre position nous oblige à tenir

habituellement une nombreuse armée sous les armes; l'isolement de

l'Union lui permet de n'avoir que 6,000 soldats. Nous entretenons près

de 300 vaisseaux; les Américains n'en ont que 52[16]. Comment l'habitant

de l'Union pourrait-il payer à l'État autant que l'habitant de la

France?

[Note 16: Voyez les budgets détaillés du ministère de la

marine en France, et, pour l'Amérique, le _National calendar_

de 1833, p. 228.]

Il n'y a donc point de parallèle à établir entre les finances de pays si

diversement placés.

C'est en examinant ce qui se passe dans l'Union, et non en comparant

l'Union à la France, que nous pouvons juger si la démocratie américaine

est véritablement économe.

Je jette les yeux sur chacune des diverses républiques dont se forme la

confédération, et je découvre que leur gouvernement manque souvent de

persévérance dans ses desseins, et qu'il n'exerce point une surveillance

continue sur les hommes qu'il emploie. J'en tire naturellement cette

conséquence qu'il doit souvent dépenser inutilement l'argent des

contribuables, ou en consacrer plus qu'il n'est nécessaire à ses

entreprises.

Je vois que, fidèle à son origine populaire, il fait de prodigieux

efforts pour satisfaire les besoins des classes inférieures de la

société, leur ouvrir les chemins du pouvoir, et répandre dans leur sein

le bien-être et les lumières. Il entretient les pauvres, distribue

chaque année des millions aux écoles, paie tous les services, et

rétribue avec générosité ses moindres agents. Si une pareille manière de

gouverner me semble utile et raisonnable, je suis obligé de reconnaître

qu'elle est dispendieuse.

Je vois le pauvre qui dirige les affaires publiques et dispose des

ressources nationales; et je ne saurais croire que, profitant des

dépenses de l'État, il n'entraîne pas souvent l'État dans de nouvelles

dépenses.

Je conclus donc, sans avoir recours à des chiffres incomplets, et sans

vouloir établir des comparaisons hasardées, que le gouvernement

démocratique des Américains n'est pas, comme on le prétend quelquefois,

un gouvernement à bon marché; et je ne crains pas de prédire que, si de

grands embarras venaient un jour assaillir les peuples des États-Unis,

on verrait chez eux les impôts s'élever aussi haut que dans la plupart

des aristocraties ou des monarchies de l'Europe.

DE LA CORRUPTION ET DES VICES DES GOUVERNANTS DANS LA DÉMOCRATIE; DES

EFFETS QUI EN RÉSULTENT SUR LA MORALITÉ PUBLIQUE.

Dans les aristocraties, les gouvernants cherchent quelquefois à

corrompre. -- Souvent, dans les démocraties, ils se montrent

eux-mêmes corrompus. -- Dans leurs premières, les vices attaquent

directement la moralité du peuple. -- Ils exercent sur lui, dans

les secondes, une influence indirecte qui est plus redoutable

encore.

L'aristocratie et la démocratie se renvoient mutuellement le reproche de

faciliter la corruption; il faut distinguer:

Dans les gouvernements aristocratiques, les hommes qui arrivent aux

affaires sont des gens riches qui ne désirent que du pouvoir. Dans les

démocraties, les hommes d'État sont pauvres et ont leur fortune à

faire.

Il s'ensuit que, dans les États aristocratiques, les gouvernants sont

peu accessibles à la corruption et n'ont qu'un goût très modéré pour

l'argent, tandis que le contraire arrive chez les peuples démocratiques.

Mais, dans les aristocraties, ceux qui veulent arriver à la tête des

affaires disposant de grandes richesses, et le nombre de ceux qui

peuvent les y faire parvenir étant souvent circonscrit entre certaines

limites, le gouvernement se trouve en quelque sorte à l'enchère. Dans

les démocraties, au contraire, ceux qui briguent le pouvoir ne sont

presque jamais riches, et le nombre de ceux qui concourent à le donner

est très grand. Peut-être dans les démocraties n'y a-t-il pas moins

d'hommes à vendre, mais on n'y trouve presque point d'acheteurs; et,

d'ailleurs, il faudrait acheter trop de monde à la fois pour atteindre

le but.

Parmi les hommes qui ont occupé le pouvoir en France depuis quarante

ans, plusieurs ont été accusés d'avoir fait fortune aux dépens de l'État

et de ses alliés; reproche qui a été rarement adressé aux hommes publics

de l'ancienne monarchie. Mais, en France, il est presque sans exemple

qu'on achète le vote d'un électeur à prix d'argent, tandis que la chose

se fait notoirement et publiquement en Angleterre.

Je n'ai jamais ouï dire qu'aux États-Unis on employât ses richesses à

gagner les gouvernés; mais souvent j'ai vu mettre en doute la probité

des fonctionnaires publics. Plus souvent encore j'ai entendu attribuer

leurs succès à de basses intrigues ou à des manoeuvres coupables.

Si donc les hommes qui dirigent les aristocraties cherchent quelquefois

à corrompre, les chefs des démocraties se montrent eux-mêmes corrompus.

Dans les unes on attaque directement la moralité du peuple; on exerce

dans les autres, sur la conscience publique, une action indirecte qu'il

faut plus redouter encore.

Chez les peuples démocratiques, ceux qui sont à la tête de l'État étant

presque toujours en butte à des soupçons fâcheux, donnent en quelque

sorte l'appui du gouvernement aux crimes dont on les accuse. Ils

présentent ainsi de dangereux exemples à la vertu qui lutte encore, et

fournissent des comparaisons glorieuses au vice qui se cache.

En vain dirait-on que les passions déshonnêtes se rencontrent dans tous

les rangs; qu'elles montent souvent sur le trône par droit de naissance;

qu'ainsi on peut rencontrer des hommes fort méprisables à la tête des

nations aristocratiques comme au sein des démocraties.

Cette réponse ne me satisfait point: il se découvre, dans la corruption

de ceux qui arrivent par hasard au pouvoir, quelque chose de grossier et

de vulgaire qui la rend contagieuse pour la foule; il règne, au

contraire, jusque dans la dépravation des grands seigneurs, un certain

raffinement aristocratique, un air de grandeur qui souvent empêche

qu'elle ne se communique.

Le peuple ne pénétrera jamais dans le labyrinthe obscur de l'esprit de

cour; il découvrira toujours avec peine la bassesse qui se cache sous

l'élégance des manières, la recherche des goûts et les grâces du

langage. Mais voler le trésor public, ou vendre à prix d'argent les

faveurs de l'État, le premier misérable comprend cela et peut se flatter

d'en faire autant à son tour.

Ce qu'il faut craindre d'ailleurs, ce n'est pas tant la vue de

l'immoralité des grands que celle de l'immoralité menant à la grandeur.

Dans la démocratie, les simples citoyens voient un homme qui sort de

leurs rangs et qui parvient en peu d'années à la richesse et à la

puissance; ce spectacle excite leur surprise et leur envie; ils

recherchent comment celui qui était hier leur égal est aujourd'hui

revêtu du droit de les diriger. Attribuer son élévation à ses talents ou

à ses vertus est incommode, car c'est avouer qu'eux-mêmes sont moins

vertueux et moins habiles que lui. Ils en placent donc la principale

cause dans quelques uns de ses vices, et souvent ils ont raison de le

faire. Il s'opère ainsi je ne sais quel odieux mélange entre les idées

de bassesse et de pouvoir, d'indignité et de succès, d'utilité et de

déshonneur.

DE QUELS EFFORTS LA DÉMOCRATIE EST CAPABLE.

L'Union n'a lutté qu'une seule fois pour son

existence. -- Enthousiasme au commencement de la

guerre. -- Refroidissement à la fin. -- Difficulté d'établir en

Amérique la conscription ou l'inscription maritime. -- Pourquoi un

peuple démocratique est moins capable qu'un autre de grands

efforts continus.

Je préviens le lecteur que je parle ici d'un gouvernement qui suit les

volontés réelles du peuple, et non d'un gouvernement qui se borne

seulement à commander au nom du peuple.

Il n'y a rien de si irrésistible qu'un pouvoir tyrannique qui commande

au nom du peuple, parce qu'étant revêtu de la puissance morale qui

appartient aux volontés du plus grand nombre, il agit en même temps avec

la décision, la promptitude et la ténacité qu'aurait un seul homme.

Il est assez difficile de dire de quel degré d'effort est capable un

gouvernement démocratique en temps de crise nationale.

On n'a jamais vu jusqu'à présent de grande république démocratique. Ce

serait faire injure aux républiques que d'appeler de ce nom l'oligarchie

qui régnait sur la France en 1793. Les États-Unis seuls présentent ce

spectacle nouveau.

Or, depuis un demi-siècle que l'Union est formée, son existence n'a été

mise en question qu'une seule fois, lors de la guerre de l'indépendance.

Au commencement de cette longue guerre, il y eut des traits

extraordinaires d'enthousiasme pour le service de la patrie[17]. Mais à

mesure que la lutte se prolongeait, on voyait reparaître l'égoïsme

individuel: l'argent n'arrivait plus au trésor public; les hommes ne se

présentaient plus à l'armée; le peuple voulait encore l'indépendance,

mais il reculait devant les moyens de l'obtenir. «En vain nous avons

multiplié les taxes et essayé de nouvelles méthodes de les lever, dit

Hamilton dans le Fédéraliste (nº 12); l'attente publique a toujours été

déçue, et le trésor des États est resté vide. Les formes démocratiques

de l'administration, qui sont inhérentes à la nature démocratique de

notre gouvernement, venant à se combiner avec la rareté du numéraire que

produisait l'état languissant de notre commerce, ont jusqu'à présent

rendu inutiles tous les efforts qu'on a pu tenter pour lever des sommes

considérables. Les différentes législatures ont enfin compris la folie

de semblables essais.»

[Note 17: L'un des plus singuliers, à mon avis, fut la

résolution par laquelle les Américains renoncèrent

momentanément à l'usage du thé. Ceux qui savent que les

hommes tiennent plus en général à leurs habitudes qu'à leur

vie, s'étonneront sans doute de ce grand et obscur sacrifice

obtenu de tout un peuple.]

Depuis cette époque, les États-Unis n'ont pas eu une seule guerre

sérieuse à soutenir.

Pour juger quels sacrifices savent s'imposer les démocraties, il faut

donc attendre le temps où la nation américaine sera obligée de mettre

dans les mains de son gouvernement la moitié du revenu des biens, comme

l'Angleterre, ou devra jeter à la fois le vingtième de sa population sur

les champs de bataille, ainsi que l'a fait la France.

En Amérique, la conscription est inconnue; on y enrôle les hommes à prix

d'argent. Le recrutement forcé est tellement contraire aux idées, et si

étranger aux habitudes du peuple des États-Unis, que je doute qu'on osât

jamais l'introduire dans les lois. Ce qu'on appelle en France la

conscription forme assurément le plus lourd de tous nos impôts; mais,

sans la conscription, comment pourrions-nous soutenir une grande guerre

continentale?

Les Américains n'ont point adopté chez eux la presse des Anglais. Ils

n'ont rien qui ressemble à notre inscription maritime. La marine de

l'État, comme la marine marchande, se recrute à l'aide d'engagements

volontaires.

Or, il n'est pas facile de concevoir qu'un peuple puisse soutenir une

grande guerre maritime sans recourir à l'un des deux moyens indiqués

plus haut: aussi l'Union, qui a déjà combattu sur mer avec gloire,

n'a-t-elle jamais eu cependant des flottes nombreuses, et l'armement du

petit nombre de ses vaisseaux lui a-t-il toujours coûté très cher.

J'ai entendu des hommes d'État américains avouer que l'Union aura peine

à maintenir son rang sur les mers, si elle ne recourt pas à la presse ou

à l'inscription maritime; mais la difficulté est d'obliger le peuple,

qui gouverne, à souffrir la presse ou l'inscription maritime.

Il est incontestable que les peuples libres déploient en général, dans

les dangers, une énergie infiniment plus grande que ceux qui ne le sont

pas; mais je suis porté à croire que ceci est surtout vrai des peuples

libres chez lesquels domine l'élément aristocratique. La démocratie me

paraît bien plus propre à diriger une société paisible, ou à faire au

besoin un subit et vigoureux effort, qu'à braver pendant long-temps les

grands orages de la vie politique des peuples. La raison en est simple:

les hommes s'exposent aux dangers et aux privations par enthousiasme,

mais ils n'y restent long-temps exposés que par réflexion. Il y a dans

ce qu'on appelle le courage instinctif lui-même, plus de calcul qu'on ne

pense; et quoique les passions seules fassent faire en général les

premiers efforts, c'est en vue du résultat qu'on les continue. On risque

une partie de ce qui est cher pour sauver le reste.

Or, c'est cette perception claire de l'avenir, fondée sur les lumières

et l'expérience, qui doit souvent manquer à la démocratie. Le peuple

sent bien plus qu'il ne raisonne; et si les maux actuels sont grands, il

est à craindre qu'il oublie les maux plus grands qui l'attendent

peut-être en cas de défaite.

Il y a encore une autre cause qui doit rendre les efforts d'un

gouvernement démocratique moins durables que les efforts d'une

aristocratie.

Le peuple, non seulement voit moins clairement que les hautes classes ce

qu'il peut espérer ou craindre de l'avenir, mais encore il souffre bien

autrement qu'elles des maux du présent. Le noble, en exposant sa

personne, court autant de chances de gloire que de périls. En livrant à

l'État la plus grande partie de son revenu, il se prive momentanément de

quelques uns des plaisirs de la richesse; mais, pour le pauvre, la mort

est sans prestige, et l'impôt qui gêne le riche attaque souvent chez lui

les sources de la vie.

Cette faiblesse relative des républiques démocratiques, en temps de

crise, est peut-être le plus grand obstacle qui s'oppose à ce qu'une

pareille république se fonde en Europe. Pour que la république

démocratique subsistât sans peine chez un peuple européen, il faudrait

qu'elle s'établît en même temps chez tous les autres.

Je crois que le gouvernement de la démocratie doit, à la longue,

augmenter les forces réelles de la société; mais il ne saurait réunir à

la fois, sur un point et dans un temps donné, autant de forces qu'un

gouvernement aristocratique ou qu'une monarchie absolue. Si un pays

démocratique restait soumis pendant un siècle au gouvernement

républicain, on peut croire qu'au bout du siècle il serait plus riche,

plus peuplé et plus prospère que les États despotiques qui l'avoisinent;

mais pendant ce siècle, il aurait plusieurs fois couru le risque d'être

conquis par eux.

DU POUVOIR QU'EXERCE EN GÉNÉRAL LA DÉMOCRATIE AMÉRICAINE SUR ELLE-MÊME.

Que le peuple américain ne se prête qu'à la longue, et

quelquefois se refuse à faire ce qui est utile à son

bien-être. -- Faculté qu'ont les Américains de faire des fautes

réparables.

Cette difficulté que trouve la démocratie à vaincre les passions et à

faire taire les besoins du moment en vue de l'avenir, se remarque aux

États-Unis dans les moindres choses.

Le peuple, entouré de flatteurs, parvient difficilement à triompher de

lui-même. Chaque fois qu'on veut obtenir de lui qu'il s'impose une

privation ou une gêne, même dans un but que sa raison approuve, il

commence presque toujours par s'y refuser. On vante avec raison

l'obéissance que les Américains accordent aux lois. Il faut ajouter

qu'en Amérique la législation est faite par le peuple et pour le peuple.

Aux États-Unis, la loi se montre donc favorable à ceux qui, partout

ailleurs, ont le plus d'intérêt à la violer. Ainsi il est permis de

croire qu'une loi gênante, dont la majorité ne sentirait pas l'utilité

actuelle, ne serait pas portée ou ne serait pas obéie.

Aux États-Unis, il n'existe pas de législation relative aux banqueroutes

frauduleuses. Serait-ce qu'il n'y a pas de banqueroutes? Non, c'est au

contraire parce qu'il y en a beaucoup. La crainte d'être poursuivi comme

banqueroutier surpasse, dans l'esprit de la majorité, la crainte d'être

ruiné par les banqueroutes; et il se fait dans la conscience publique

une sorte de tolérance coupable pour le délit que chacun

individuellement condamne.

Dans les nouveaux États du Sud-Ouest, les citoyens se font presque

toujours justice à eux-mêmes, et les meurtres s'y renouvellent sans

cesse. Cela vient de ce que les habitudes du peuple sont trop rudes, et

les lumières trop peu répandues dans ces déserts, pour qu'on sente

l'utilité d'y donner force à la loi: on y préfère encore les duels aux

procès.

Quelqu'un me disait un jour, à Philadelphie, que presque tous les

crimes, en Amérique, étaient causés par l'abus des liqueurs fortes, dont

le bas peuple pouvait user à volonté, parce qu'on les lui vendait à vil

prix. D'où vient, demandai-je, que vous ne mettez pas un droit sur

l'eau-de-vie?--Nos législateurs y ont bien souvent pensé, répliqua-t-il,

mais l'entreprise est difficile. On craint une révolte; et d'ailleurs,

les membres qui voteraient une pareille loi seraient bien sûrs de n'être

pas réélus.--Ainsi donc, repris-je, chez vous les buveurs sont en

majorité, et la tempérance est impopulaire.

Quand on fait remarquer ces choses aux hommes d'État, ils se bornent à

vous répondre: Laissez faire le temps; le sentiment du mal éclairera le

peuple et lui montrera ses besoins. Cela est souvent vrai: si la

démocratie a plus de chances de se tromper qu'un roi ou un corps de

nobles, elle a aussi plus de chances de revenir à la vérité, une fois

que la lumière lui arrive, parce qu'il n'y a pas, en général, dans son

sein d'intérêts contraires à celui du plus grand nombre, et qui luttent

contre la raison. Mais la démocratie ne peut obtenir la vérité que de

l'expérience, et beaucoup de peuples ne sauraient attendre, sans périr,

les résultats de leurs erreurs.

Le grand privilége des Américains n'est donc pas seulement d'être plus

éclairés que d'autres, mais d'avoir la faculté de faire des fautes

réparables.

Ajoutez que, pour mettre facilement à profit l'expérience du passé, il

faut que la démocratie soit déjà parvenue à un certain degré de

civilisation et de lumières.

On voit des peuples dont l'éducation première a été si vicieuse, et dont

le caractère présente un si étrange mélange de passions, d'ignorance et

de notions erronées de toutes choses, qu'ils ne sauraient d'eux-mêmes

discerner la cause de leurs misères; ils succombent sous des maux qu'ils

ignorent.

J'ai parcouru de vastes contrées habitées jadis par de puissantes

nations indiennes qui aujourd'hui n'existent plus; j'ai habité chez des

tribus déjà mutilées qui chaque jour voient décroître leur nombre et

disparaître l'éclat de leur gloire sauvage; j'ai entendu ces Indiens

eux-mêmes prévoir le destin final réservé à leur race. Il n'y a pas

d'Européen, cependant, qui n'aperçoive ce qu'il faudrait faire pour

préserver ces peuples infortunés d'une destruction inévitable. Mais eux

ne le voient point; ils sentent les maux qui, chaque année, s'accumulent

sur leurs têtes, et ils périront jusqu'au dernier en rejetant le

remède. Il faudrait employer la force pour les contraindre à vivre.

On s'étonne en apercevant les nouvelles nations de l'Amérique du Sud

s'agiter, depuis un quart de siècle, au milieu de révolutions sans cesse

renaissantes, et chaque jour on s'attend à les voir rentrer dans ce

qu'on appelle leur _état naturel_. Mais qui peut affirmer que les

révolutions ne soient pas, de notre temps, l'état le plus naturel des

Espagnols de l'Amérique du Sud? Dans ce pays, la société se débat au

fond d'un abîme dont ses propres efforts ne peuvent la faire sortir.

Le peuple qui habite cette belle moitié d'un hémisphère semble

obstinément attaché à se déchirer les entrailles; rien ne saurait l'en

détourner. L'épuisement le fait un instant tomber dans le repos, et le

repos le rend bientôt à de nouvelles fureurs. Quand je viens à le

considérer dans cet état alternatif de misères et de crimes, je suis

tenté de croire que pour lui le despotisme serait un bienfait.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 5 / 28 段