Admettez au contraire que ce soient les classes moyennes qui seules

fassent la loi. On peut compter qu'elles ne prodigueront pas les impôts,

parce qu'il n'y a rien de si désastreux qu'une grosse taxe venant à

frapper une petite fortune.

Le gouvernement des classes moyennes me semble devoir être, parmi les

gouvernements libres, je ne dirai pas le plus éclairé, ni surtout le

plus généreux, mais le plus économique.

Je suppose maintenant que la dernière classe soit exclusivement chargée

de faire la loi; je vois bien des chances pour que les charges publiques

augmentent au lieu de décroître, et ceci pour deux raisons:

La plus grande partie de ceux qui votent alors la loi n'ayant aucune

propriété imposable, tout l'argent qu'on dépense dans l'intérêt de la

société semble ne pouvoir que leur profiter sans jamais leur nuire; et

ceux qui ont quelque peu de propriété trouvent aisément les moyens

d'asseoir l'impôt de manière qu'il ne frappe que sur les riches et ne

profite qu'aux pauvres, chose que les riches ne sauraient faire de leur

côté lorsqu'ils sont maîtres du gouvernement.

Les pays où les pauvres[8] seraient exclusivement chargés de faire la

loi ne pourraient donc espérer une grande économie dans les dépenses

publiques: ces dépenses seront toujours considérables, soit parce que

les impôts ne peuvent atteindre ceux qui les votent, soit parce qu'ils

sont assis de manière à ne pas les atteindre. En d'autres termes, le

gouvernement de la démocratie est le seul où celui qui vote l'impôt

puisse échapper à l'obligation de le payer.

[Note 8: On comprend bien que le mot pauvre a ici, comme dans

le reste du chapitre, un sens relatif et non une

signification absolue. Les pauvres d'Amérique, comparés à

ceux d'Europe, pourraient souvent paraître des riches: on a

pourtant raison de les nommer des pauvres, quand on les

oppose à ceux de leurs concitoyens qui sont plus riches

qu'eux.]

En vain objectera-t-on que l'intérêt bien entendu du peuple est de

ménager la fortune des riches, parce qu'il ne tarderait pas à se

ressentir de la gêne qu'il ferait naître. Mais l'intérêt des rois

n'est-il pas aussi de rendre leurs sujets heureux, et celui des nobles

de savoir ouvrir à propos leurs rangs? Si l'intérêt éloigné pouvait

prévaloir sur les passions et les besoins du moment, il n'y aurait

jamais eu de souverains tyranniques ni d'aristocratie exclusive.

L'on m'arrête encore en disant: Qui a jamais imaginé de charger les

pauvres de faire seuls la loi? Qui? Ceux qui ont établi le vote

universel. Est-ce la majorité ou la minorité qui fait la loi? La

majorité sans doute; et si je prouve que les pauvres composent toujours

la majorité, n'aurai-je pas raison d'ajouter que dans les pays où ils

sont appelés à voter, les pauvres font seuls la loi?

Or, il est certain que jusqu'ici, chez toutes les nations du monde, le

plus grand nombre a toujours été composé de ceux qui n'avaient pas de

propriété, ou de ceux dont la propriété était trop restreinte pour

qu'ils pussent vivre dans l'aisance sans travailler. Le vote universel

donne donc réellement le gouvernement de la société aux pauvres.

L'influence fâcheuse que peut quelquefois exercer le pouvoir populaire

sur les finances de l'État se fit bien voir dans certaines républiques

démocratiques de l'antiquité, où le trésor public s'épuisait à secourir

les citoyens indigents, ou à donner des jeux et des spectacles au

peuple.

Il est vrai de dire que le système représentatif était à peu près

inconnu à l'antiquité. De nos jours, les passions populaires se

produisent plus difficilement dans les affaires publiques; on peut

compter cependant qu'à la longue, le mandataire finira toujours par se

conformer à l'esprit de ses commettants et par faire prévaloir leurs

penchants aussi bien que leurs intérêts.

Les profusions de la démocratie sont, du reste, moins à craindre à

proportion que le peuple devient propriétaire, parce qu'alors, d'une

part, le peuple a moins besoin de l'argent des riches, et que, de

l'autre, il rencontre plus de difficultés à ne pas se frapper lui-même

en établissant l'impôt. Sous ce rapport, le vote universel serait moins

dangereux en France qu'en Angleterre, où presque toute la propriété

imposable est réunie en quelques mains. L'Amérique, où la grande

majorité des citoyens possède, se trouve dans une situation plus

favorable que la France.

Il est d'autres causes encore qui peuvent élever la somme des dépenses

publiques dans les démocraties.

Lorsque l'aristocratie gouverne, les hommes qui conduisent les affaires

de l'État échappent par leur position même à tous les besoins; contents

de leur sort, ils demandent surtout à la société de la puissance et de

la gloire; et, placés au-dessus de la foule obscure des citoyens, ils

n'aperçoivent pas toujours clairement comment le bien-être général doit

concourir à leur propre grandeur. Ce n'est pas qu'ils voient sans pitié

les souffrances du pauvre; mais ils ne sauraient ressentir ses misères

comme s'ils les partageaient eux-mêmes; pourvu que le peuple semble

s'accommoder de sa fortune, ils se tiennent donc pour satisfaits, et

n'attendent rien de plus du gouvernement. L'aristocratie songe à

maintenir plus qu'à perfectionner.

Quand, au contraire, la puissance publique est entre les mains du

peuple, le souverain cherche partout le mieux, parce qu'il se sent mal.

L'esprit d'amélioration s'étend alors à mille objets divers; il descend

à des détails infinis, et surtout il s'applique à des espèces

d'améliorations qu'on ne saurait obtenir qu'en payant; car il s'agit de

rendre meilleure la condition du pauvre qui ne peut s'aider lui-même.

Il existe de plus dans les sociétés démocratiques une agitation sans but

précis; il y règne une sorte de fièvre permanente qui se tourne en

innovation de tout genre, et les innovations sont presque toujours

coûteuses.

Dans les monarchies et dans les aristocraties, les ambitieux flattent le

goût naturel qui porte le souverain vers la renommée et vers le pouvoir,

et le poussent souvent ainsi à de grandes dépenses.

Dans les démocraties, où le souverain est nécessiteux, on ne peut guère

acquérir sa bienveillance qu'en accroissant son bien-être; ce qui ne

peut presque jamais se faire qu'avec de l'argent.

De plus, quand le peuple commence lui-même à réfléchir sur sa position,

il lui naît une foule de besoins qu'il n'avait pas ressentis d'abord, et

qu'on ne peut satisfaire qu'en recourant aux ressources de l'État. De là

vient qu'en général les charges publiques semblent s'accroître avec la

civilisation, et qu'on voit les impôts s'élever à mesure que les

lumières s'étendent.

Il est enfin une dernière cause qui rend souvent le gouvernement

démocratique plus cher qu'un autre. Quelquefois la démocratie veut

mettre de l'économie dans ses dépenses, mais elle ne peut y parvenir,

parce qu'elle n'a pas l'art d'être économe.

Comme elle change fréquemment de vues et plus fréquemment encore

d'agents, il arrive que ses entreprises sont mal conduites, ou restent

inachevées: dans le premier cas, l'État fait des dépenses

disproportionnées à la grandeur du but qu'il veut atteindre; dans le

second, il fait des dépenses improductives.

DES INSTINCTS DE LA DÉMOCRATIE AMÉRICAINE DANS LA FIXATION DU TRAITEMENT

DES FONCTIONNAIRES.

Dans les démocraties, ceux qui instituent les grands traitements

n'ont pas de chance d'en profiter. -- Tendance de la démocratie

américaine à élever le traitement des fonctionnaires secondaires

et à baisser celui des principaux. -- Pourquoi il en est

ainsi. -- Tableau comparatif du traitement des fonctionnaires

publics aux États-Unis et en France.

Il y a une grande raison qui porte, en général, les démocraties à

économiser sur les traitements des fonctionnaires publics.

Dans les démocraties, ceux qui instituent les traitements étant en très

grand nombre, ont très peu de chances d'arriver jamais à les toucher.

Dans les aristocraties, au contraire, ceux qui instituent les grands

traitements ont presque toujours le vague espoir d'en profiter. Ce sont

des capitaux qu'ils se créent pour eux-mêmes, ou tout au moins des

ressources qu'ils préparent à leurs enfants.

Il faut avouer pourtant que la démocratie ne se montre très

parcimonieuse qu'envers ses principaux agents.

En Amérique, les fonctionnaires d'un ordre secondaire sont plus payés

qu'ailleurs, mais les hauts fonctionnaires le sont beaucoup moins.

Ces effets contraires sont produits par la même cause; le peuple, dans

les deux cas, fixe le salaire des fonctionnaires publics; il pense à ses

propres besoins, et cette comparaison l'éclaire. Comme il vit lui-même

dans une grande aisance, il lui semble naturel que ceux dont il se sert

la partagent[9]. Mais quand il en arrive à fixer le sort des grands

officiers de l'État, sa règle lui échappe, et il ne procède plus qu'au

hasard.

[Note 9: L'aisance dans laquelle vivent les fonctionnaires

secondaires aux États-Unis tient encore à une autre cause;

celle-ci est étrangère aux instincts généraux de la

démocratie: toute espèce de carrière privée est fort

productive; l'État ne trouverait pas de fonctionnaires

secondaires s'il ne consentait à les bien payer. Il est donc

dans la position d'une entreprise commerciale, obligée, quels

que soient ses goûts économiques, de soutenir une concurrence

onéreuse.]

Le pauvre ne se fait pas une idée distincte des besoins que peuvent

ressentir les classes supérieures de la société. Ce qui paraîtrait une

somme modique à un riche, lui paraît une somme prodigieuse, à lui qui se

contente du nécessaire; et il estime que le gouverneur de l'État, pourvu

de ses deux mille écus, doit encore se trouver heureux et exciter

l'envie[10].

[Note 10: L'État de l'Ohio, qui compte un million

d'habitants, ne donne au gouverneur que 1,200 dollars de

salaire ou 6,504 francs.]

Que si vous entreprenez de lui faire entendre que le représentant d'une

grande nation doit paraître avec une certaine splendeur aux yeux des

étrangers, il vous comprendra tout d'abord; mais lorsque, venant à

penser à sa simple demeure et aux modestes fruits de son pénible

labeur, il songera à tout ce qu'il pourrait exécuter lui-même avec ce

même salaire que vous jugez insuffisant, il se trouvera surpris et comme

effrayé à la vue de tant de richesses.

Ajoutez à cela que le fonctionnaire secondaire est presque au niveau du

peuple, tandis que l'autre le domine. Le premier peut donc encore

exciter son intérêt; mais l'autre commence à faire naître son envie.

Ceci se voit bien clairement aux États-Unis, où les salaires semblent en

quelque sorte décroître à mesure que le pouvoir des fonctionnaires est

plus grand[11].

[Note 11: Pour rendre cette vérité sensible aux yeux, il

suffit d'examiner les traitements de quelques uns des agents

du gouvernement fédéral. J'ai cru devoir placer en regard le

salaire attaché en France aux fonctions analogues, afin que

la comparaison achève d'éclairer le lecteur.

ÉTATS-UNIS.

MINISTÈRE DES FINANCES (treasury department).

fr.

L'huissier (messager) 3,734

Le commis le moins payé 5,420

Le commis le plus payé 8,672

Le secrétaire-général (chief clerk) 10,840

Le ministre (secretary of state) 32,520

Le chef du gouvernement (le président) 135,000

FRANCE.

MINISTÈRE DES FINANCES.

Huissier du ministre 1,500

Le commis le moins payé 1,000 à 1,800

Le commis le plus payé 3,200 à 3,600

Le secrétaire-général 20,000

Le ministre 80,000

Le chef du gouvernement (le roi) 12,000,000

J'ai peut-être eu tort de prendre la France pour point de

comparaison. En France, où les instincts démocratiques

pénètrent tous les jours davantage dans le gouvernement, on

aperçoit déjà une forte tendance qui porte les Chambres à

élever les petits traitements et surtout à abaisser les

grands. Ainsi le ministre de finances qui, en 1834, reçoit

80,000 fr., en recevait 160,000 sous l'Empire; les directeurs

généraux des finances, qui en reçoivent 20,000, en recevaient

alors 50,000.]

Sous l'empire de l'aristocratie, il arrive au contraire que les hauts

fonctionnaires reçoivent de très grands émoluments, tandis que les

petits ont souvent à peine de quoi vivre. Il est facile de trouver la

raison de ce fait dans des causes analogues à celles que nous avons

indiquées plus haut.

Si la démocratie ne conçoit pas les plaisirs du riche ou les envie, de

son côté l'aristocratie ne comprend point les misères du pauvre, ou

plutôt elle les ignore. Le pauvre n'est point, à proprement parler, le

semblable du riche; c'est un être d'une autre espèce. L'aristocratie

s'inquiète donc assez peu du sort de ses agents inférieurs. Elle ne

hausse leurs salaires que quand ils refusent de la servir à trop bas

prix.

C'est la tendance parcimonieuse de la démocratie envers les principaux

fonctionnaires qui lui a fait attribuer de grands penchants économiques

qu'elle n'a pas.

Il est vrai que la démocratie donne à peine de quoi vivre honnêtement à

ceux qui la gouvernent, mais elle dépense des sommes énormes pour

secourir les besoins ou faciliter les jouissances du peuple[12]. Voilà

un emploi meilleur du produit de l'impôt, non une économie.

[Note 12: Voyez entre autres, dans les budgets américains, ce

qu'il en coûte pour l'entretien des indigents et pour

l'instruction gratuite.

En 1831, on a dépensé dans l'État de New-York, pour le

soutien des indigents, la somme de 1,290,000 francs. Et la

somme consacrée à l'instruction publique est estimée s'élever

à 5,420,000 francs au moins. (_William's New-York annal

register_, 1832, p. 205 et 243.)

L'État de New-York n'avait en 1830 que 1,900,000 habitants,

ce qui ne forme pas le double de la population du département

du Nord.]

En général, la démocratie donne peu aux gouvernants et beaucoup aux

gouvernés. Le contraire se voit dans les aristocraties, où l'argent de

l'État profite surtout à la classe qui mène les affaires.

DIFFICULTÉ DE DISCERNER LES CAUSES QUI PORTENT LE GOUVERNEMENT AMÉRICAIN

À L'ÉCONOMIE.

Celui qui recherche dans les faits l'influence réelle qu'exercent les

lois sur le sort de l'humanité, est exposé à de grandes méprises, car il

n'y a rien de si difficile à apprécier qu'un fait.

Un peuple est naturellement léger et enthousiaste; un autre réfléchi et

calculateur. Ceci tient à sa constitution physique elle-même ou à des

causes éloignées que j'ignore.

On voit des peuples qui aiment la représentation, le bruit et la joie,

et qui ne regrettent pas un million dépensé en fumée. On en voit

d'autres qui ne prisent que les plaisirs solitaires et qui semblent

honteux de paraître contents.

Dans certains pays, on attache un grand prix à la beauté des édifices.

Dans certains autres, on ne met aucune valeur aux objets d'art, et l'on

méprise ce qui ne rapporte rien. Il en est enfin où l'on aime la

renommée, et d'autres où l'on place avant tout l'argent.

Indépendamment des lois, toutes ces causes influent d'une manière très

puissante sur la conduite des finances de l'État.

S'il n'est jamais arrivé aux Américains de dépenser l'argent du peuple

en fêtes publiques, ce n'est point seulement parce que, chez eux, le

peuple vote l'impôt, c'est parce que le peuple n'aime pas à se réjouir.

S'ils repoussent les ornements de leur architecture et ne prisent que

les avantages matériels et positifs, ce n'est pas seulement parce qu'ils

forment une nation démocratique, c'est aussi parce qu'ils sont un peuple

commerçant.

Les habitudes de la vie privée se sont continuées dans la vie publique;

et il faut bien distinguer chez eux les économies qui dépendent des

institutions, de celles qui découlent des habitudes et des moeurs.

PEUT-ON COMPARER LES DÉPENSES PUBLIQUES DES ÉTATS-UNIS À CELLES DE

FRANCE?

Deux points à établir pour apprécier l'étendue des charges

publiques: la richesse nationale et l'impôt. -- On ne connaît pas

exactement la fortune et les charges de la France. -- Pourquoi on

ne peut espérer de connaître la fortune et les charges de

l'Union. -- Recherches de l'auteur pour apprendre le montant des

impôts dans la Pensylvanie. -- Signes généraux auxquels on peut

reconnaître l'étendue des charges d'un peuple. -- Résultat de cet

examen pour l'Union.

On s'est beaucoup occupé dans ces derniers temps à comparer les dépenses

publiques des États-Unis aux nôtres. Tous ces travaux ont été sans

résultats, et peu de mots suffiront, je crois, pour prouver qu'ils

devaient l'être.

Afin de pouvoir apprécier l'étendue des charges publiques chez un

peuple, deux opérations sont nécessaires: il faut d'abord apprendre

quelle est la richesse de ce peuple, et ensuite quelle portion de cette

richesse il consacre aux dépenses de l'État. Celui qui rechercherait le

montant des taxes, sans montrer l'étendue des ressources qui doivent y

pourvoir, se livrerait à un travail improductif; car ce n'est pas la

dépense, mais le rapport de la dépense au revenu qu'il est intéressant

de connaître.

Le même impôt que supporte aisément un contribuable riche, achèvera de

réduire un pauvre à la misère.

La richesse des peuples se compose de plusieurs éléments: les fonds

immobiliers forment le premier, les biens mobiliers constituent le

second.

Il est difficile de connaître l'étendue des terres cultivables que

possède une nation, et leur valeur naturelle ou acquise. Il est plus

difficile encore d'estimer tous les biens mobiliers dont un peuple

dispose. Ceux-là échappent, par leur diversité et par leur nombre, à

presque tous les efforts de l'analyse.

Aussi voyons-nous que les nations les plus anciennement civilisées de

l'Europe, celles même chez lesquelles l'administration est centralisée,

n'ont point établi jusqu'à présent d'une manière précise l'état de leur

fortune.

En Amérique, on n'a pas même conçu l'idée de le tenter. Et comment

pourrait-on se flatter d'y réussir dans ce pays nouveau où la société

n'a pas encore pris une assiette tranquille et définitive, où le

gouvernement national ne trouve pas à sa disposition, comme le nôtre,

une multitude d'agents dont il puisse commander et diriger simultanément

les efforts; où la statistique enfin n'est point cultivée, parce qu'il

ne s'y rencontre personne qui ait la faculté de réunir des documents ou

le temps de les parcourir?

Ainsi donc les éléments constitutifs de nos calculs ne sauraient être

obtenus. Nous ignorons la fortune comparative de la France et de

l'Union. La richesse de l'une n'est pas encore connue, et les moyens

d'établir celle de l'autre n'existent point.

Mais je veux bien consentir, pour un moment, à écarter ce terme

nécessaire de la comparaison; je renonce à savoir quel est le rapport de

l'impôt au revenu, et je me borne à vouloir établir quel est l'impôt.

Le lecteur va reconnaître qu'en rétrécissant le cercle de mes recherches

je n'ai pas rendu ma tâche plus aisée.

Je ne doute point que l'administration centrale de France, aidée de tous

les fonctionnaires dont elle dispose, ne parvînt à découvrir exactement

le montant des taxes directes ou indirectes qui pèsent sur les citoyens.

Mais ces travaux, qu'un particulier ne peut entreprendre, le

gouvernement français lui-même ne les a point encore achevés, ou du

moins il n'a pas fait connaître leurs résultats. Nous savons quelles

sont les charges de l'État; le total des dépenses départementales nous

est connu; nous ignorons ce qui se passe dans les communes: nul ne

saurait donc dire, quant à présent, à quelle somme s'élèvent les

dépenses publiques en France.

Si je retourne maintenant à l'Amérique, j'aperçois les difficultés qui

deviennent plus nombreuses et plus insurmontables. L'Union me fait

connaître avec exactitude quel est le montant de ses charges; je puis me

procurer les budgets particuliers des vingt-quatre États dont elle se

compose; mais qui m'apprendra ce que dépensent les citoyens pour

l'administration du comté et de la commune[13]?

[Note 13: Les Américains, comme on le voit, ont quatre

espèces de budgets: l'Union a le sien; les États, les comtés

et les communes ont également le leur. Pendant mon séjour en

Amérique, j'ai fait de grandes recherches pour connaître le

montant des dépenses publiques dans les communes et dans les

comtés des principaux États de l'Union. J'ai pu facilement

obtenir le budget des plus grandes communes, mais il m'a été

impossible de me procurer celui des petites. Je ne puis donc

me former aucune idée exacte des dépenses communales. Pour ce

qui concerne les dépenses des comtés, je possède quelques

documents qui, bien qu'incomplets, sont peut-être de nature à

mériter la curiosité du lecteur. Je dois à l'obligeance de M.

Richard, ancien maire de Philadelphie, les budgets de treize

comtés de la Pensylvanie pour l'année 1830. Ce sont ceux de

Libanon, Centre, Franklin, Lafayette, Montgommery, La

Luzerne, Dauphin, Buttler, Alléghany, Colombia,

Northumberland, Northampton, Philadelphie. Il s'y trouvait,

en 1830, 495,207 habitants. Si l'on jette les yeux sur une

carte de la Pensylvanie, on verra que ces treize comtés sont

dispersés dans toutes les directions et soumis à toutes les

causes générales qui peuvent influer sur l'état du pays; de

telle sorte qu'il serait impossible de dire pourquoi ils ne

fourniraient pas une idée exacte de l'état financier des

comtés de la Pensylvanie. Or, ces mêmes comtés ont dépensé

pendant l'année 1830, 1,800,221 francs, ce qui donne 3 fr. 64

cent, par habitant. J'ai calculé que chacun de ces mêmes

habitants, durant l'année 1830, avait consacré aux besoins de

l'Union fédérale 12 fr. 70 cent., et 3 fr. 80 cent. à ceux de

la Pensylvanie; d'où il résulte que dans l'année 1830 ces

mêmes citoyens ont donné à la société, pour subvenir à toutes

les dépenses publiques (excepté les dépenses communales), la

somme de 20 fr. 14 cent. Ce résultat est doublement

incomplet, comme on le voit, puisqu'il ne s'applique qu'à une

seule année et à une partie des charges publiques; mais il a

le mérite d'être certain.]

L'autorité fédérale ne peut s'étendre jusqu'à obliger les gouvernements

provinciaux à nous éclairer sur ce point; et ces gouvernements

voulussent-ils eux-mêmes nous prêter simultanément leur concours, je

doute qu'ils fussent en état de nous satisfaire. Indépendamment de la

difficulté naturelle de l'entreprise, l'organisation politique du pays

s'opposerait encore au succès de leurs efforts. Les magistrats de la

commune et du comté ne sont point nommés par les administrateurs de

l'État, et ne dépendent point de ceux-ci. Il est donc permis de croire

que si l'État voulait obtenir les renseignements qui nous sont

nécessaires, il rencontrerait de grands obstacles dans la négligence des

fonctionnaires inférieurs dont il serait obligé de se servir[14].

[Note 14: Ceux qui ont voulu établir un parallèle entre les

dépenses des Américains et les nôtres ont bien senti qu'il

était impossible de comparer le total des dépenses publiques

de la France au total des dépenses publiques de l'Union; mais

ils ont cherché à comparer entre elles des portions détachées

de ces dépenses. Il est facile de prouver que cette seconde

manière d'opérer n'est pas moins défectueuse que la première.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 4 / 28 段