On se rappelle combien la question du tarif ou de la liberté du commerce

a agité les esprits en Amérique. Le tarif favorisait ou attaquait non

seulement des opinions, mais des intérêts matériels très puissants. Le

Nord lui attribuait une partie de sa prospérité, le Sud presque toutes

ses misères. On peut dire que pendant long-temps le tarif a fait naître

les seules passions politiques qui aient agité l'Union.

En 1831, lorsque la querelle était le plus envenimée, un citoyen obscur

du Massachusetts imagina de proposer, par la voie des journaux, à tous

les ennemis du tarif d'envoyer des députés à Philadelphie, afin d'aviser

ensemble aux moyens de faire rendre au commerce sa liberté. Cette

proposition circula en peu de jours par la puissance de l'imprimerie,

depuis le Maine jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Les ennemis du tarif

l'adoptèrent avec ardeur. Ils se réunirent de toutes parts et nommèrent

des députés. Le plus grand nombre de ceux-ci étaient des hommes connus,

et quelques uns d'entre eux s'étaient rendus célèbres. La Caroline du

Sud, qu'on a vue depuis prendre les armes dans la même cause, envoya

pour sa part soixante-trois délégués. Le 1er octobre 1831, l'assemblée,

qui, suivant l'habitude américaine, avait pris le nom de convention, se

constitua à Philadelphie; elle comptait plus de deux cents membres. Ses

discussions étaient publiques, et prirent, dès le premier jour, un

caractère tout législatif; on discuta l'étendue des pouvoirs du congrès,

les théories de la liberté du commerce, et enfin les diverses

dispositions du tarif. Au bout de dix jours, l'assemblée se sépara après

avoir rédigé une adresse au peuple américain. Dans cette adresse on

exposait: 1º que le congrès n'avait pas le droit de faire un tarif, et

que le tarif existant était inconstitutionnel; 2º qu'il n'était dans

l'intérêt d'aucun peuple, et en particulier du peuple américain, que le

commerce ne fût pas libre.

Il faut reconnaître que la liberté illimitée de s'associer en matière

politique n'a pas produit jusqu'à présent, aux États-Unis, les résultats

funestes qu'on pourrait peut-être en attendre ailleurs. Le droit

d'association y est une importation anglaise, et il a existé de tout

temps en Amérique. L'usage de ce droit est aujourd'hui passé dans les

habitudes et dans les moeurs.

De notre temps, la liberté d'association est devenue une garantie

nécessaire contre la tyrannie de la majorité. Aux États-Unis, quand une

fois un parti est devenu dominant, toute la puissance publique passe

dans ses mains; ses amis particuliers occupent tous les emplois et

disposent de toutes les forces organisées. Les hommes les plus

distingués du parti contraire ne pouvant franchir la barrière qui les

sépare du pouvoir, il faut bien qu'ils puissent s'établir en dehors, il

faut que la minorité oppose sa force morale tout entière à la puissance

matérielle qui l'opprime. C'est donc un danger qu'on oppose à un danger

plus à craindre.

L'omnipotence de la majorité me paraît un si grand péril pour les

républiques américaines, que le moyen dangereux dont on se sert pour la

borner me semble encore un bien.

Ici j'exprimerai une pensée qui rappellera ce que j'ai dit autre part à

l'occasion des libertés communales: il n'y a pas de pays où les

associations soient plus nécessaires, pour empêcher le despotisme des

partis ou l'arbitraire du prince, que ceux où l'état social est

démocratique. Chez les nations aristocratiques, les corps secondaires

forment des associations naturelles qui arrêtent les abus de pouvoir.

Dans les pays où de pareilles associations n'existent point, si les

particuliers ne peuvent créer artificiellement et momentanément quelque

chose qui leur ressemble, je n'aperçois plus de digue à aucune sorte de

tyrannie, et un grand peuple peut être opprimé impunément par une

poignée de factieux ou par un homme.

La réunion d'une grande convention politique (car il y en a de tous

genres), qui peut souvent devenir une mesure nécessaire, est toujours,

même en Amérique, un événement grave et que les amis de leur pays

n'envisagent qu'avec crainte.

Ceci se vit bien clairement dans la convention de 1831, où tous les

efforts des hommes distingués qui faisaient partie de l'assemblée

tendirent à en modérer le langage et à en restreindre l'objet. Il est

probable que la convention de 1831 exerça en effet une grande influence

sur l'esprit des mécontents, et les prépara à la révolte ouverte qui eut

lieu en 1832 contre les lois commerciales de l'Union.

On ne peut se dissimuler que la liberté illimitée d'association, en

matière politique, ne soit, de toutes les libertés, la dernière qu'un

peuple puisse supporter. Si elle ne le fait pas tomber dans l'anarchie,

elle la lui fait pour ainsi dire toucher à chaque instant. Cette

liberté, si dangereuse, offre cependant sur un point des garanties; dans

les pays où les associations sont libres, les sociétés secrètes sont

inconnues. En Amérique, il y a des factieux, mais point de

conspirateurs.

* * * * *

Des différentes manières dont on entend le droit d'association en

Europe et aux États-Unis, et de l'usage différent qu'on en fait.

Après la liberté d'agir seul, la plus naturelle à l'homme est celle de

combiner ses efforts avec les efforts de ses semblables et d'agir en

commun. Le droit d'association me paraît donc presque aussi inaliénable

de sa nature que la liberté individuelle. Le législateur ne saurait

vouloir le détruire sans attaquer la société elle-même. Cependant s'il

est des peuples chez lesquels la liberté de s'unir n'est que

bienfaisante et féconde en prospérité, il en est d'autres aussi qui, par

leurs excès, la dénaturent, et d'un élément de vie font une cause de

destruction. Il m'a semblé que la comparaison des voies diverses que

suivent les associations, dans les pays où la liberté est comprise, et

dans ceux où cette liberté se change en licence, serait tout à la fois

utile aux gouvernements et aux partis.

La plupart des Européens voient encore dans l'association une arme de

guerre qu'on forme à la hâte pour aller l'essayer aussitôt sur un champ

de bataille.

On s'associe bien dans le but de parler, mais la pensée prochaine d'agir

préoccupe tous les esprits. Une association, c'est une armée; on y parle

pour se compter et s'animer, et puis on marche à l'ennemi. Aux yeux de

ceux qui la composent, les ressources légales peuvent paraître des

moyens, mais elles ne sont jamais l'unique moyen de réussir.

Telle n'est point la manière dont on entend le droit d'association aux

États-Unis. En Amérique, les citoyens qui forment la minorité

s'associent, d'abord pour constater leur nombre, et affaiblir ainsi

l'empire moral de la majorité; le second objet des associés est de

mettre au concours et de découvrir de cette manière les arguments les

plus propres à faire impression sur la majorité; car ils ont toujours

l'espérance d'attirer à eux cette dernière, et de disposer ensuite, en

son nom, du pouvoir.

Les associations politiques aux États-Unis sont donc paisibles dans leur

objet et légales dans leurs moyens; et lorsqu'elles prétendent ne

vouloir triompher que par les lois, elles disent en général la vérité.

La différence qui se remarque sur ce point entre les Américains et nous

tient à plusieurs causes.

Il existe en Europe des partis qui diffèrent tellement de la majorité,

qu'ils ne peuvent espérer de s'en faire jamais un appui, et ces mêmes

partis se croient assez forts par eux-mêmes pour lutter contre elle.

Quand un parti de cette espèce forme une association, il ne veut point

convaincre, mais combattre. En Amérique, les hommes qui sont placés très

loin de la majorité par leur opinion ne peuvent rien contre son pouvoir:

tous les autres espèrent la gagner.

L'exercice du droit d'association devient donc dangereux en proportion

de l'impossibilité où sont les grands partis de devenir la majorité.

Dans un pays comme les États-Unis, où les opinions ne diffèrent que par

des nuances, le droit d'association peut rester pour ainsi dire sans

limites.

Ce qui nous porte encore à ne voir dans la liberté d'association que le

droit de faire la guerre aux gouvernants, c'est notre inexpérience en

fait de liberté. La première idée qui se présente à l'esprit d'un parti

comme à celle d'un homme, quand les forces lui viennent, c'est l'idée de

la violence: l'idée de la persuasion n'arrive que plus tard; elle naît

de l'expérience.

Les Anglais, qui sont divisés entre eux d'une manière si profonde, font

rarement abus du droit d'association, parce qu'ils en ont un plus long

usage.

On a de plus, parmi nous, un goût tellement passionné pour la guerre,

qu'il n'est pas d'entreprise si insensée, dût-elle bouleverser l'État,

dans laquelle on ne s'estimât glorieux de mourir les armes à la main.

Mais de toutes les causes qui concourent aux États-Unis à modérer les

violences de l'association politique, la plus puissante peut-être est

le vote universel. Dans les pays où le vote universel est admis, la

majorité n'est jamais douteuse, parce que nul parti ne saurait

raisonnablement s'établir comme le représentant de ceux qui n'ont point

voté. Les associations savent donc, et tout le monde sait qu'elles ne

représentent point la majorité. Ceci résulte du fait même de leur

existence; car, si elles la représentaient, elles changeraient

elles-mêmes la loi au lieu d'en demander la réforme.

La force morale du gouvernement qu'elles attaquent s'en trouve très

augmentée; la leur, fort affaiblie.

En Europe, il n'y a presque point d'associations qui ne prétendent ou ne

croient représenter les volontés de la majorité. Cette prétention ou

cette croyance augmente prodigieusement leur force, et sert

merveilleusement à légitimer leurs actes. Car quoi de plus excusable que

la violence pour faire triompher la cause opprimée du droit?

C'est ainsi que dans l'immense complication des lois humaines il arrive

quelquefois que l'extrême liberté corrige les abus de la liberté, et que

l'extrême démocratie prévient les dangers de la démocratie.

En Europe, les associations se considèrent en quelque sorte comme le

conseil législatif et exécutif de la nation, qui elle-même ne peut

élever la voix; partant de cette idée, elles agissent et commandent. En

Amérique, où elles ne représentent aux yeux de tous qu'une minorité dans

la nation, elles parlent et pétitionnent.

Les moyens dont se servent les associations en Europe sont d'accord avec

le but qu'elles se proposent.

Le but principal de ces associations étant d'agir et non de parler, de

combattre et non de convaincre, elles sont naturellement amenées à se

donner une organisation qui n'a rien de civil, et à introduire dans leur

sein les habitudes et les maximes militaires: aussi les voit-on

centraliser, autant qu'elles le peuvent, la direction de leurs forces,

et remettre le pouvoir de tous dans les mains d'un très petit nombre.

Les membres de ces associations répondent à un mot d'ordre comme des

soldats en campagne; ils professent le dogme de l'obéissance passive, ou

plutôt, en s'unissant, ils ont fait d'un seul coup le sacrifice entier

de leur jugement et de leur libre arbitre: aussi règne-t-il souvent dans

le sein de ces associations une tyrannie plus insupportable que celle

qui s'exerce dans la société au nom du gouvernement qu'on attaque.

Cela diminue beaucoup leur force morale. Elles perdent ainsi le

caractère sacré qui s'attache à la lutte des opprimés contre les

oppresseurs. Car celui qui consent à obéir servilement en certains cas à

quelques uns de ses semblables, qui leur livre sa volonté et leur soumet

jusqu'à sa pensée, comment celui-là peut-il prétendre qu'il veut être

libre?

Les Américains ont aussi établi un gouvernement au sein des

associations; mais c'est, si je puis m'exprimer ainsi, un gouvernement

civil. L'indépendance individuelle y trouve sa part: comme dans la

société, tous les hommes y marchent en même temps vers le même but;

mais chacun n'est pas tenu d'y marcher exactement par les mêmes voies.

On n'y fait point le sacrifice de sa volonté et de sa raison; mais on

applique sa volonté et sa raison à faire réussir une entreprise

commune.

CHAPITRE V.

DU GOUVERNEMENT DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE.

Je sais que je marche ici sur un terrain brûlant. Chacun des mots de ce

chapitre doit froisser en quelques points les différents partis qui

divisent mon pays. Je n'en dirai pas moins toute ma pensée.

En Europe, nous avons peine à juger le véritable caractère et les

instincts permanents de la démocratie, parce qu'en Europe il y a lutte

entre deux principes contraires, et qu'on ne sait pas précisément quelle

part il faut attribuer aux principes eux-mêmes, ou aux passions que le

combat a fait naître.

Il n'en est pas de même en Amérique. Là, le peuple domine sans

obstacles; il n'a pas de périls à craindre ni d'injures à venger.

En Amérique, la démocratie est donc livrée à ses propres pentes. Ses

allures sont naturelles et tous ses mouvements sont libres. C'est là

qu'il faut la juger. Et pour qui cette étude serait-elle intéressante et

profitable, si ce n'était pour nous, qu'un mouvement irrésistible

entraîne chaque jour, et qui marchons en aveugles, peut-être vers le

despotisme, peut-être vers la république, mais à coup sûr vers un état

social démocratique?

DU VOTE UNIVERSEL.

J'ai dit précédemment que tous les États de l'Union avaient admis le

vote universel. On le retrouve chez des populations placées à différents

degrés de l'échelle sociale. J'ai eu occasion de voir ses effets dans

des lieux divers et parmi des races d'hommes que leur langue, leur

religion ou leurs moeurs rendent presque étrangères les unes aux autres:

à la Louisiane comme dans la Nouvelle-Angleterre, à la Géorgie comme au

Canada. J'ai remarqué que le vote universel était loin de produire, en

Amérique, tous les biens et tous les maux qu'on en attend en Europe, et

que ses effets étaient en général autres qu'on ne les suppose.

DES CHOIX DU PEUPLE, ET DES INSTINCTS DE LA DÉMOCRATIE AMÉRICAINE DANS

SES CHOIX.

Aux États-Unis les hommes les plus remarquables sont rarement

appelés à la direction des affaires publiques. -- Causes de ce

phénomène. -- L'envie qui anime les classes inférieures de France

contre les supérieurs n'est pas un sentiment français, mais

démocratique. -- Pourquoi, en Amérique, les hommes distingués

s'écartent souvent d'eux-mêmes de la carrière politique.

Bien des gens, en Europe, croient sans le dire, ou disent sans le

croire, qu'un des grands avantages du vote universel est d'appeler à la

direction des affaires des hommes dignes de la confiance publique. Le

peuple ne saurait gouverner lui-même, dit-on, mais il veut toujours

sincèrement le bien de l'État, et son instinct ne manque guère de lui

désigner ceux qu'un même désir anime et qui sont les plus capables de

tenir en main le pouvoir.

Pour moi, je dois le dire, ce que j'ai vu en Amérique ne m'autorise

point à penser qu'il en soit ainsi. À mon arrivée aux États-Unis, je fus

frappé de surprise en découvrant à quel point le mérite était commun

parmi les gouvernés, et combien il l'était peu chez les gouvernants.

C'est un fait constant que, de nos jours, aux États-Unis, les hommes les

plus remarquables sont rarement appelés aux fonctions publiques, et l'on

est obligé de reconnaître qu'il en a été ainsi à mesure que la

démocratie a dépassé toutes ses anciennes limites. Il est évident que la

race des hommes d'État américains s'est singulièrement rapétissée depuis

un demi-siècle.

On peut indiquer plusieurs causes de ce phénomène.

Il est impossible, quoi qu'on fasse, d'élever les lumières du peuple

au-dessus d'un certain niveau. On aura beau faciliter les abords des

connaissances humaines, améliorer les méthodes d'enseignement et mettre

la science à bon marché, on ne fera jamais que les hommes s'instruisent

et développent leur intelligence sans y consacrer du temps.

Le plus ou moins de facilité que rencontre le peuple à vivre sans

travailler, forme donc la limite nécessaire de ses progrès

intellectuels. Cette limite est placée plus loin dans certains pays,

moins loin dans certains autres; mais pour qu'elle n'existât point, il

faudrait que le peuple n'eût point à s'occuper des soins matériels de la

vie, c'est-à-dire qu'il ne fût plus le peuple. Il est donc aussi

difficile de concevoir une société où tous les hommes soient très

éclairés, qu'un État où tous les citoyens soient riches; ce sont là deux

difficultés corrélatives. J'admettrai sans peine que la masse des

citoyens veut très sincèrement le bien du pays; je vais même plus loin,

et je dis que les classes inférieures de la société me semblent mêler,

en général, à ce désir moins de combinaisons d'intérêt personnel que les

classes élevées; mais ce qui leur manque toujours, plus ou moins, c'est

l'art de juger des moyens tout en voulant sincèrement la fin. Quelle

longue étude, que de notions diverses sont nécessaires pour se faire une

idée exacte du caractère d'un seul homme! Les plus grands génies s'y

égarent, et la multitude y réussirait! Le peuple ne trouve jamais le

temps et les moyens de se livrer à ce travail. Il lui faut toujours

juger à la hâte et s'attacher au plus saillant des objets. De là vient

que les charlatans de tous genres savent si bien le secret de lui

plaire, tandis que, le plus souvent, ses véritables amis y échouent.

Du reste, ce n'est pas toujours la capacité qui manque à la démocratie

pour choisir les hommes de mérite, mais le désir et le goût.

Il ne faut pas se dissimuler que les institutions démocratiques

développent à un très haut degré le sentiment de l'envie dans le coeur

humain. Ce n'est point tant parce qu'elles offrent à chacun des moyens

de s'égaler aux autres, mais parce que ces moyens défaillent sans cesse

à ceux qui les emploient. Les institutions démocratiques réveillent et

flattent la passion de l'égalité sans pouvoir jamais la satisfaire

entièrement. Cette égalité complète s'échappe tous les jours des mains

du peuple au moment où il croit la saisir, et fuit, comme dit Pascal,

d'une fuite éternelle; le peuple s'échauffe à la recherche de ce bien

d'autant plus précieux qu'il est assez près pour être connu, assez loin

pour n'être point goûté. La chance de réussir l'émeut, l'incertitude du

succès l'irrite; il s'agite, il se lasse, il s'aigrit. Tout ce qui le

dépasse par quelque endroit lui paraît alors un obstacle à ses désirs,

et il n'y a pas de supériorité si légitime dont la vue ne fatigue ses

yeux.

Beaucoup de gens s'imaginent que cet instinct secret qui porte chez nous

les classes inférieures à écarter autant qu'elles le peuvent les

supérieures de la direction des affaires, ne se découvre qu'en France;

c'est une erreur: l'instinct dont je parle n'est point français, il est

démocratique; les circonstances politiques ont pu lui donner un

caractère particulier d'amertume, mais elles ne l'ont pas fait naître.

Aux États-Unis, le peuple n'a point de haine pour les classes élevées de

la société; mais il se sent peu de bienveillance pour elles, et les

tient avec soin en dehors du pouvoir; il ne craint pas les grands

talents, mais il les goûte peu. En général, on remarque que tout ce qui

s'élève sans son appui obtient difficilement sa faveur.

Tandis que les instincts naturels de la démocratie portent le peuple à

écarter les hommes distingués du pouvoir, un instinct non moins fort

porte ceux-ci à s'éloigner de la carrière politique, où il leur est si

difficile de rester complétement eux-mêmes et de marcher sans s'avilir.

C'est cette pensée qui est fort naïvement exprimée par le chancelier

Kent. L'auteur célèbre dont je parle, après avoir donné de grands

éloges à cette portion de la constitution qui accorde au pouvoir

exécutif la nomination des juges, ajoute. «Il est probable, en effet,

que les hommes les plus propres à remplir ces places auraient trop de

réserve dans les manières, et trop de sévérité dans les principes, pour

pouvoir jamais réunir la majorité des suffrages à une élection qui

reposerait sur le vote universel.» (_Kent's commentaries_, v. I, p.

272.) Voilà ce qu'on imprimait sans contradiction en Amérique dans

l'année 1830.

Il m'est démontré que ceux qui regardent le vote universel comme une

garantie de la bonté des choix, se font une illusion complète. Le vote

universel a d'autres avantages, mais non celui-là.

DES CAUSES QUI PEUVENT CORRIGER EN PARTIE CES INSTINCTS DE LA

DÉMOCRATIE.

Effets contraires produits sur les peuples comme sur les hommes

par les grands périls. -- Pourquoi l'Amérique a vu tant d'hommes

remarquables à la tête de ses affaires il y a cinquante ans. --

Influence qu'exercent les lumières et les moeurs sur les choix du

peuple. -- Exemple de la Nouvelle-Angleterre. -- États du

Sud-Ouest. -- Comment certaines lois influent sur les choix du

peuple. -- Élection à deux degrés. -- Ses effets dans la

composition du sénat.

Lorsque de grands périls menacent l'État, on voit souvent le peuple

choisir avec bonheur les citoyens les plus propres à le sauver.

On a remarqué que l'homme dans un danger pressant restait rarement à son

niveau habituel; il s'élève bien au-dessus, ou tombe au-dessous. Ainsi

arrive-t-il aux peuples eux-mêmes. Les périls extrêmes, au lieu

d'élever une nation, achèvent quelquefois de l'abattre; ils soulèvent

ses passions sans les conduire, et troublent son intelligence, loin de

l'éclairer. Les Juifs s'égorgeaient encore au milieu des débris fumants

du temple. Mais il est plus commun de voir, chez les nations comme chez

les hommes, les vertus extraordinaires naître de l'imminence même des

dangers. Les grands caractères paraissent alors en relief comme ces

monuments que cachait l'obscurité de la nuit, et qu'on voit se dessiner

tout-à-coup à la lueur d'un incendie. Le génie ne dédaigne plus de se

reproduire de lui-même, et le peuple, frappé de ses propres périls,

oublie pour un temps ses passions envieuses. Il n'est pas rare de voir

alors sortir de l'urne électorale des noms célèbres. J'ai dit plus haut

qu'en Amérique les hommes d'État de nos jours semblent fort inférieurs à

ceux qui parurent, il y a cinquante ans, à la tête des affaires. Ceci ne

tient pas seulement aux lois, mais aux circonstances. Quand l'Amérique

luttait pour la plus juste des causes, celle d'un peuple échappant au

joug d'un autre peuple; lorsqu'il s'agissait de faire entrer une nation

nouvelle dans le monde, toutes les âmes s'élevaient pour atteindre à la

hauteur du but de leurs efforts. Dans cette excitation générale, les

hommes supérieurs couraient au-devant du peuple, et le peuple, les

prenant dans ses bras, les plaçait à sa tête. Mais de pareils événements

sont rares; c'est sur l'allure ordinaire des choses qu'il faut juger.

Si des événements passagers parviennent quelquefois à combattre les

passions de la démocratie, les lumières, et surtout les moeurs, exercent

sur ses penchants une influence non moins puissante, mais plus durable.

On s'en aperçoit bien aux États-Unis.

Dans la Nouvelle-Angleterre, où l'éducation et la liberté sont filles de

la morale et de la religion; où la société, déjà ancienne et depuis

long-temps assise, a pu se former des maximes et des habitudes; le

peuple, en même temps qu'il échappe à toutes les supériorités que la

richesse et la naissance ont jamais créées parmi les hommes, s'est

habitué à respecter les supériorités intellectuelles et morales, et à

s'y soumettre sans déplaisir: aussi voit-on que la démocratie dans la

Nouvelle-Angleterre fait de meilleurs choix que partout ailleurs.

À mesure, au contraire, qu'on descend vers le midi, dans les États où le

lien social est moins ancien et moins fort, où l'instruction s'est moins

répandue, et où les principes de la morale, de la religion et de la

liberté se sont combinés d'une manière moins heureuse, on aperçoit que

les talents et les vertus deviennent de plus en plus rares parmi les

gouvernants.

Lorsqu'on pénètre enfin dans les nouveaux États du sud-ouest, où le

corps social, formé d'hier, ne présente encore qu'une agglomération

d'aventuriers ou de spéculateurs, on est confondu de voir en quelles

mains la puissance publique est remise, et l'on se demande par quelle

force indépendante de la législation et des hommes, l'État peut y croire

et la société y prospérer.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 2 / 28 段