Le premier journal qui tomba sous mes yeux, en arrivant en A

DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE.

PARIS.--IMPRIMERIE CLAYE ET TAILLEFER

RUE SAINT-BENOÎT, 7.

DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE

PAR

ALEXIS DE TOCQUEVILLE

Membre de l'Institut.

DOUZIÈME ÉDITION

REVUE, CORRIGÉE

et augmentée d'un Avertissement et d'un Examen comparatif de la

Démocratie aux États-Unis et en Suisse.

TOME DEUXIÈME.

PARIS

PAGNERRE, ÉDITEUR

RUE DE SEINE, 14 BIS.

1848

DE LA

DÉMOCRATIE

EN AMÉRIQUE.

Jusqu'à présent j'ai examiné les institutions, j'ai parcouru les lois

écrites, j'ai peint les formes actuelles de la société politique aux

États-Unis.

Mais, au-dessus de toutes les institutions et en dehors de toutes les

formes, réside un pouvoir souverain, celui du peuple, qui les détruit ou

les modifie à son gré.

Il me reste à faire connaître par quelles voies procède ce pouvoir,

dominateur des lois; quels sont ses instincts, ses passions; quels

ressorts secrets le poussent, le retardent, ou le dirigent dans sa

marche irrésistible; quel effet produit sa toute-puissance, et quel

avenir lui est réservé.

CHAPITRE I.

COMMENT ON PEUT DIRE RIGOUREUSEMENT QU'AUX ÉTATS-UNIS C'EST LE PEUPLE

QUI GOUVERNE.

En Amérique, le peuple nomme celui qui fait la loi et celui qui

l'exécute; lui-même forme le jury qui punit les infractions à la loi.

Non seulement les institutions sont démocratiques dans leur principe,

mais encore dans tous leurs développements; ainsi le peuple nomme

_directement_ ses représentants et les choisit en général _tous les

ans_, afin de les tenir plus complétement dans sa dépendance. C'est donc

réellement le peuple qui dirige, et quoique la forme du gouvernement

soit représentative, il est évident que les opinions, les préjugés, les

intérêts, et même les passions du peuple, ne peuvent trouver d'obstacles

durables qui les empêchent de se produire dans la direction journalière

de la société.

Aux États-Unis, comme dans tous les pays où le peuple règne, c'est la

majorité qui gouverne au nom du peuple.

Cette majorité se compose principalement des citoyens paisibles, qui,

soit par goût, soit par intérêt, désirent sincèrement le bien du pays.

Autour d'eux s'agitent sans cesse les partis, qui cherchent à les

attirer dans leur sein et à s'en faire un appui.

CHAPITRE II.

DES PARTIS AUX ÉTATS-UNIS.

Il faut faire une grande division entre les partis. -- Partis qui

sont entre eux comme des nations rivales. -- Partis proprement

dits. -- Différence entre les grands et les petits partis. -- Dans

quels temps ils naissent. -- Leurs divers caractères. --

L'Amérique a eu de grands partis. -- Elle n'en a plus. --

Fédéralistes. -- Républicains. -- Défaite des fédéralistes. --

Difficulté de créer aux États-Unis des partis. -- Ce qu'on fait

pour y parvenir. -- Caractère aristocratique ou démocratique qui

se retrouve dans tous les partis. -- Lutte du général Jackson

contre la banque.

Je dois établir d'abord une grande division entre les partis.

Il est des pays si vastes, que les différentes populations qui les

habitent, quoique réunies sous la même souveraineté, ont des intérêts

contradictoires, d'où naît entre elles une opposition permanente. Les

diverses fractions d'un même peuple ne forment point alors, à proprement

parler, des partis, mais des nations distinctes; et si la guerre civile

vient à naître, il y a conflit entre des peuples rivaux plutôt que lutte

entre des factions.

Mais quand les citoyens diffèrent entre eux sur des points qui

intéressent également toutes les portions du pays, tels, par exemple,

que les principes généraux du gouvernement, alors on voit naître ce que

j'appellerai véritablement des partis.

Les partis sont un mal inhérent aux gouvernements libres; mais ils n'ont

pas dans tous les temps le même caractère et les mêmes instincts.

Il arrive des époques où les nations se sentent tourmentées de maux si

grands, que l'idée d'un changement total dans leur constitution

politique se présente à leur pensée. Il y en a d'autres où le malaise

est plus profond encore, et où l'état social lui-même est compromis.

C'est le temps des grandes révolutions et des grands partis.

Entre ces siècles de désordres et de misères, il s'en rencontre d'autres

où les sociétés se reposent et où la race humaine semble reprendre

haleine. Ce n'est encore là, à vrai dire, qu'une apparence; le temps ne

suspend pas plus sa marche pour les peuples que pour les hommes; les uns

et les autres s'avancent chaque jour vers un avenir qu'ils ignorent; et

lorsque nous les croyons stationnaires, c'est que leurs mouvements nous

échappent. Ce sont des gens qui marchent; ils paraissent immobiles à

ceux qui courent.

Quoi qu'il en soit, il arrive des époques où les changements qui

s'opèrent dans la constitution politique et l'état social des peuples

sont si lents et si insensibles, que les hommes pensent être arrivés à

un état final; l'esprit humain se croit alors fermement assis sur

certaines bases et ne porte pas ses regards au-delà d'un certain

horizon.

C'est le temps des intrigues et des petits partis.

Ce que j'appelle les grands partis politiques sont ceux qui s'attachent

aux principes plus qu'à leurs conséquences; aux généralités et non aux

cas particuliers; aux idées et non aux hommes. Ces partis ont, en

général, des traits plus nobles, des passions plus généreuses, des

convictions plus réelles, une allure plus franche et plus hardie que les

autres. L'intérêt particulier, qui joue toujours le plus grand rôle dans

les passions politiques, se cache ici plus habilement sous le voile de

l'intérêt public; il parvient même quelquefois à se dérober aux regards

de ceux qu'il anime et fait agir.

Les petits partis au contraire sont en général sans foi politique. Comme

ils ne se sentent pas élevés et soutenus par de grands objets, leur

caractère est empreint d'un égoïsme qui se produit ostensiblement à

chacun de leurs actes. Ils s'échauffent toujours à froid; leur langage

est violent, mais leur marche est timide et incertaine. Les moyens

qu'ils emploient sont misérables comme le but même qu'ils se proposent.

De là vient que quand un temps de calme succède à une révolution

violente, les grands hommes semblent disparaître tout-à-coup et les âmes

se renfermer en elles-mêmes.

Les grands partis bouleversent la société, les petits l'agitent; les uns

la déchirent et les autres la dépravent; les premiers la sauvent

quelquefois en l'ébranlant, les seconds la troublent toujours sans

profit.

L'Amérique a eu de grands partis; aujourd'hui ils n'existent plus: elle

y a beaucoup gagné en bonheur, mais non en moralité.

Lorsque la guerre de l'indépendance eut pris fin, et qu'il s'agit

d'établir les bases du nouveau gouvernement, la nation se trouva divisée

entre deux opinions. Ces opinions étaient aussi anciennes que le monde,

et on les retrouve sous différentes formes et revêtues de noms divers

dans toutes les sociétés libres. L'une voulait restreindre le pouvoir

populaire, l'autre l'étendre indéfiniment.

La lutte entre ces deux opinions ne prit jamais chez les Américains le

caractère de violence qui l'a souvent signalée ailleurs. En Amérique,

les deux partis étaient d'accord sur les points les plus essentiels.

Aucun des deux, pour vaincre, n'avait à détruire un ordre ancien, ni à

bouleverser tout un état social. Aucun des deux, par conséquent, ne

rattachait un grand nombre d'existences individuelles au triomphe de ses

principes. Mais ils touchaient à des intérêts immatériels du premier

ordre, tels que l'amour de l'égalité et de l'indépendance. C'en était

assez pour soulever de violentes passions.

Le parti qui voulait restreindre le pouvoir populaire chercha surtout à

faire l'application de ses doctrines à la Constitution de l'Union, ce

qui lui valut le nom de _fédéral_.

L'autre, qui se prétendait l'amant exclusif de la liberté, prit le titre

de Républicain.

L'Amérique est la terre de la démocratie. Les fédéralistes furent donc

toujours en minorité; mais ils comptaient dans leurs rangs presque tous

les grands hommes que la guerre de l'indépendance avait fait naître, et

leur puissance morale était très étendue. Les circonstances leur furent

d'ailleurs favorables. La ruine de la première confédération fit

craindre au peuple de tomber dans l'anarchie, et les fédéralistes

profitèrent de cette disposition passagère. Pendant dix ou douze ans,

ils dirigèrent les affaires et purent appliquer, non tous leurs

principes, mais quelques uns d'entre eux; car le courant opposé devenait

de jour en jour trop violent pour qu'on osât lutter contre lui.

En 1801, les républicains s'emparèrent enfin du gouvernement. Thomas

Jefferson fut nommé président: il leur apporta l'appui d'un nom célèbre,

d'un grand talent et d'une immense popularité.

Les fédéralistes ne s'étaient jamais maintenus que par des moyens

artificiels et à l'aide de ressources momentanées; c'étaient la vertu ou

les talents de leurs chefs, ainsi que le bonheur des circonstances, qui

les avaient poussés au pouvoir. Quand les républicains y arrivèrent à

leur tour, le parti contraire fut comme enveloppé au milieu d'une

inondation subite. Une immense majorité se déclara contre lui, et il se

vit sur-le-champ en si petite minorité, qu'aussitôt il désespéra de

lui-même. Depuis ce moment, le parti républicain ou démocratique a

marché de conquêtes en conquêtes, et s'est emparé de la société tout

entière.

Les fédéralistes se sentant vaincus sans ressources et se voyant isolés

au milieu de la nation, se divisèrent; les uns se joignirent aux

vainqueurs; les autres déposèrent leur bannière et changèrent de nom. Il

y a déjà un assez grand nombre d'années qu'ils ont entièrement cessé

d'exister comme parti.

Le passage des fédéralistes au pouvoir est, à mon avis, l'un des

événements les plus heureux qui aient accompagné la naissance de la

grande union américaine. Les fédéralistes luttaient contre la pente

irrésistible de leur siècle et de leur pays. Quelle que fût la bonté ou

le vice de leurs théories, elles avaient le tort d'être inapplicables

dans leur entier à la société qu'ils voulaient régir; ce qui est arrivé

sous Jefferson serait donc arrivé tôt ou tard. Mais leur gouvernement

laissa du moins à la nouvelle république le temps de s'asseoir, et lui

permit ensuite de supporter sans inconvénient le développement rapide

des doctrines qu'ils avaient combattues. Un grand nombre de leurs

principes finit d'ailleurs par s'introduire dans le symbole de leurs

adversaires; et la constitution fédérale, qui subsiste encore de notre

temps, est un monument durable de leur patriotisme et de leur sagesse.

Ainsi donc, de nos jours, on n'aperçoit point aux États-Unis de grands

partis politiques. On y rencontre bien des partis qui menacent l'avenir

de l'Union; mais il n'en existe pas qui paraissent s'attaquer à la forme

actuelle du gouvernement et à la marche générale de la société. Les

partis qui menacent l'Union reposent, non sur des principes, mais sur

des intérêts matériels. Ces intérêts constituent dans les différentes

provinces d'un si vaste empire des nations rivales plutôt que des

partis. C'est ainsi qu'on a vu dernièrement le Nord soutenir le système

des prohibitions commerciales, et le Sud prendre les armes en faveur de

la liberté du commerce, par la seule raison que le Nord est

manufacturier et le Sud cultivateur, et que le système restrictif agit

au profit de l'un et au détriment de l'autre.

À défaut des grands partis, les États-Unis fourmillent de petits, et

l'opinion publique se fractionne à l'infini sur des questions de

détails. On ne saurait imaginer la peine qu'on s'y donne pour créer des

partis; ce n'est pas chose aisée de notre temps. Aux États-Unis, point

de haine religieuse, parce que la religion est universellement respectée

et qu'aucune secte n'est dominante; point de haine de classes, parce que

le peuple est tout, et que nul n'ose encore lutter avec lui; enfin point

de misères publiques à exploiter, parce que l'état matériel du pays

offre une si immense carrière à l'industrie, qu'il suffit de laisser

l'homme à lui-même pour qu'il fasse des prodiges. Il faut bien pourtant

que l'ambition parvienne à créer des partis, car il est difficile de

renverser celui qui tient le pouvoir, par la seule raison qu'on veut

prendre sa place. Toute l'habileté des hommes politiques consiste donc à

composer des partis: un homme politique, aux États-Unis, cherche d'abord

à discerner son intérêt, et à voir quels sont les intérêts analogues qui

pourraient se grouper autour du sien; il s'occupe ensuite à découvrir

s'il n'existerait pas par hasard, dans le monde, une doctrine ou un

principe qu'on pût placer convenablement à la tête de la nouvelle

association, pour lui donner le droit de se produire et de circuler

librement. C'est comme qui dirait le privilége du roi que nos pères

imprimaient jadis sur la première feuille de leurs ouvrages, et qu'ils

incorporaient au livre, bien qu'il n'en fît point partie.

Ceci fait, on introduit la nouvelle puissance dans le monde politique.

Pour un étranger, presque toutes les querelles domestiques des

Américains paraissent, au premier abord, incompréhensibles ou puériles,

et l'on ne sait si l'on doit prendre en pitié un peuple qui s'occupe

sérieusement de semblables misères, ou lui envier le bonheur de pouvoir

s'en occuper.

Mais lorsqu'on vient à étudier avec soin les instincts secrets qui, en

Amérique, gouvernent les factions, on découvre aisément que la plupart

d'entre elles se rattachent plus ou moins à l'un ou à l'autre des deux

grands partis qui divisent les hommes, depuis qu'il y a des sociétés

libres. À mesure qu'on pénètre plus profondément dans la pensée intime

de ces partis, on s'aperçoit que les uns travaillent à resserrer l'usage

de la puissance publique, les autres à l'étendre.

Je ne dis point que les partis américains aient toujours pour but

ostensible ni même pour but caché de faire prévaloir l'aristocratie ou

la démocratie dans le pays; je dis que les passions aristocratiques ou

démocratiques se retrouvent aisément au fond de tous les partis; et que,

bien qu'elles s'y dérobent aux regards, elles en forment comme le point

sensible et l'âme.

Je citerai un exemple récent: le président attaque la banque des

États-Unis; le pays s'émeut et se divise; les classes éclairées se

rangent en général du côté de la banque, le peuple en faveur du

président. Pensez-vous que le peuple a su discerner les raisons de son

opinion au milieu des détours d'une question si difficile, et où les

hommes expérimentés hésitent? Nullement. Mais la banque est un grand

établissement qui a une existence indépendante; le peuple, qui détruit

ou élève toutes les puissances, ne peut rien sur elle, cela l'étonne. Au

milieu du mouvement universel de la société, ce point immobile choque

ses regards, et il veut voir s'il ne parviendra pas à le mettre en

branle comme le reste.

DES RESTES DU PARTI ARISTOCRATIQUE AUX ÉTATS-UNIS.

Opposition secrète des riches à la démocratie. -- Ils se retirent

dans la vie privée. -- Goût qu'ils montrent dans l'intérieur de

leur demeure pour les plaisirs exclusifs et le luxe. -- Leur

simplicité au-dehors. -- Leur condescendance affectée pour le

peuple.

Il arrive quelquefois, chez un peuple divisé d'opinions, que l'équilibre

entre les partis venant à se rompre, l'un d'eux acquiert une

prépondérance irrésistible. Il brise tous les obstacles, accable son

adversaire, et exploite la société entière à son profit. Les vaincus,

désespérant alors du succès, se cachent ou se taisent. Il se fait une

immobilité et un silence universels. La nation semble réunie dans une

même pensée. Le parti vainqueur se lève et dit: «J'ai rendu la paix au

pays, on me doit des actions de grâces.»

Mais sous cette unanimité apparente, se cachent encore des divisions

profondes et une opposition réelle.

C'est ce qui arriva en Amérique: quand le parti démocratique eut obtenu

la prépondérance, on le vit s'emparer de la direction exclusive des

affaires. Depuis, il n'a cessé de modeler les moeurs et les lois sur ses

désirs.

De nos jours, on peut dire qu'aux États-Unis les classes riches de la

société sont presque entièrement hors des affaires politiques, et que la

richesse, loin d'y être un droit, y est une cause réelle de défaveur et

un obstacle pour parvenir au pouvoir.

Les riches aiment donc mieux abandonner la lice, que d'y soutenir une

lutte souvent inégale contre les plus pauvres de leurs concitoyens. Ne

pouvant pas prendre dans la vie publique un rang analogue à celui qu'ils

occupent dans la vie privée, ils abandonnent la première pour se

concentrer dans la seconde. Ils forment au milieu de l'État comme une

société particulière qui a ses goûts et ses jouissances à part.

Le riche se soumet à cet état de choses comme à un mal irrémédiable; il

évite même avec grand soin de montrer qu'il le blesse; on l'entend donc

vanter en public les douceurs du gouvernement républicain et les

avantages des formes démocratiques. Car, après le fait de haïr leurs

ennemis, qu'y a-t-il de plus naturel aux hommes que de les flatter?

Voyez-vous cet opulent citoyen? ne dirait-on pas un juif du moyen-âge

qui craint de laisser soupçonner ses richesses? Sa mise est simple, sa

démarche est modeste; entre les quatre murailles de sa demeure on adore

le luxe; il ne laisse pénétrer dans ce sanctuaire que quelques hôtes

choisis qu'il appelle insolemment ses égaux. On ne rencontre point de

noble en Europe qui se montre plus exclusif que lui dans ses plaisirs,

plus envieux des moindres avantages qu'une position privilégiée assure.

Mais le voici qui sort de chez lui pour aller travailler dans un réduit

poudreux qu'il occupe au centre de la ville et des affaires, et où

chacun est libre de venir l'aborder. Au milieu du chemin, son cordonnier

vient à passer, et ils s'arrêtent: tous deux se mettent alors à

discourir. Que peuvent-ils dire? Ces deux citoyens s'occupent des

affaires de l'État, et ils ne se quitteront pas sans s'être serré la

main.

Au fond de cet enthousiasme de convention et au milieu de ces formes

obséquieuses envers le pouvoir dominant, il est facile d'apercevoir dans

les riches un grand dégoût pour les institutions démocratiques de leur

pays. Le peuple est un pouvoir qu'ils craignent et qu'ils méprisent. Si

le mauvais gouvernement de la démocratie amenait un jour une crise

politique; si la monarchie se présentait jamais aux États-Unis comme une

chose praticable, on découvrirait bientôt la vérité de ce que j'avance.

Les deux grandes armes qu'emploient les partis pour réussir sont les

_journaux_ et les associations.

CHAPITRE III.

DE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE AUX ÉTATS-UNIS.

Difficulté de restreindre la liberté de la presse. -- Raisons

particulières qu'ont certains peuples de tenir à cette liberté. --

La liberté de la presse est une conséquence nécessaire de la

souveraineté du peuple comme on l'entend en Amérique. -- Violence

du langage de la presse périodique aux États-Unis. -- La presse

périodique a des instincts qui lui sont propres; l'exemple des

États-Unis le prouve. -- Opinion des Américains sur la répression

judiciaire des délits de la presse. -- Pourquoi la presse est

moins puissante aux États-Unis qu'en France.

La liberté de la presse ne fait pas seulement sentir son pouvoir sur les

opinions politiques, mais encore sur toutes les opinions des hommes.

Elle ne modifie pas seulement les lois, mais les moeurs. Dans une autre

partie de cet ouvrage, je chercherai à déterminer le degré d'influence

qu'a exercée la liberté de la presse sur la société civile aux

États-Unis; je tâcherai de discerner la direction qu'elle a donnée aux

idées, les habitudes qu'elle a fait prendre à l'esprit et aux sentiments

des Américains. En ce moment, je ne veux examiner que les effets

produits par la liberté de la presse dans le monde politique.

J'avoue que je ne porte point à la liberté de la presse cet amour

complet et instantané qu'on accorde aux choses souverainement bonnes de

leur nature. Je l'aime par la considération des maux qu'elle empêche

bien plus que pour les biens qu'elle fait.

Si quelqu'un me montrait, entre l'indépendance complète et

l'asservissement entier de la pensée, une position intermédiaire où je

pusse espérer me tenir, je m'y établirais peut-être; mais qui découvrira

cette position intermédiaire? Vous partez de la licence de la presse, et

vous marchez vers l'ordre: que faites-vous? vous soumettez d'abord les

écrivains aux jurés; mais les jurés acquittent, et ce qui n'était que

l'opinion d'un homme isolé devient l'opinion du pays. Vous avez donc

fait trop et trop peu; il faut encore marcher. Vous livrez les auteurs à

des magistrats permanents; mais les juges sont obligés d'entendre avant

que de condamner; ce qu'on eût craint d'avouer dans le livre, on le

proclame impunément dans le plaidoyer; ce qu'on eût dit obscurément dans

un écrit se trouve ainsi répété dans mille autres. L'expression est la

forme extérieure, et si je puis m'exprimer ainsi, le corps de la pensée,

mais elle n'est pas la pensée elle-même. Vos tribunaux arrêtent le

corps, mais l'âme leur échappe et glisse subtilement entre leurs mains.

Vous avez donc fait trop et trop peu; il faut continuer à marcher. Vous

abandonnez enfin les écrivains à des censeurs; fort bien! nous

approchons. Mais la tribune politique n'est-elle pas libre? Vous n'avez

donc encore rien fait; je me trompe, vous avez accru le mal.

Prendriez-vous, par hasard, la pensée pour une de ces puissances

matérielles qui s'accroissent par le nombre de leurs agents?

compterez-vous les écrivains comme les soldats d'une armée? Au rebours

de toutes les puissances matérielles, le pouvoir de la pensée s'augmente

souvent par le petit nombre même de ceux qui l'expriment. La parole d'un

homme puissant, qui pénètre seule au milieu des passions d'une assemblée

muette, a plus de pouvoir que les cris confus de mille orateurs; et pour

peu qu'on puisse parler librement dans un seul lieu public, c'est comme

si on parlait publiquement dans chaque village. Il vous faut donc

détruire la liberté de parler comme celle d'écrire; cette fois, vous

voici dans le port: chacun se tait. Mais où êtes-vous arrivé? Vous étiez

parti des abus de la liberté, et je vous retrouve sous les pieds d'un

despote.

Vous avez été de l'extrême indépendance à l'extrême servitude, sans

rencontrer, sur un si long espace, un seul lieu où vous puissiez vous

poser.

Il y a des peuples qui, indépendamment des raisons générales que je

viens d'énoncer, en ont de particulières qui doivent les attacher à la

liberté de la presse.

Chez certaines nations qui se prétendent libres, chacun des agents du

pouvoir peut impunément violer la loi sans que la constitution du pays

donne aux opprimés le droit de se plaindre devant la justice. Chez ces

peuples il ne faut plus considérer l'indépendance de la presse comme

l'une des garanties, mais comme la seule garantie qui reste de la

liberté et de la sécurité des citoyens.

Si donc les hommes qui gouvernent ces nations parlaient d'enlever son

indépendance à la presse, le peuple entier pourrait leur répondre:

Laissez-nous poursuivre vos crimes devant les juges ordinaires, et

peut-être que nous consentirons alors à ne point en appeler au tribunal

de l'opinion.

Dans un pays où règne ostensiblement le dogme de la souveraineté du

peuple, la censure n'est pas seulement un danger, mais encore une grande

absurdité.

Lorsqu'on accorde à chacun un droit à gouverner la société, il faut bien

lui reconnaître la capacité de choisir entre les différentes opinions

qui agitent ses contemporains, et d'apprécier les différents faits dont

la connaissance peut le guider.

La souveraineté du peuple et la liberté de la presse sont donc deux

choses entièrement corrélatives; la censure et le vote universel sont au

contraire deux choses qui se contredisent et ne peuvent se rencontrer

long-temps dans les institutions politiques d'un même peuple. Parmi les

douze millions d'hommes qui vivent sur le territoire des États-Unis, il

n'en est pas _un seul_ qui ait encore osé proposer de restreindre la

liberté de la presse.

Le premier journal qui tomba sous mes yeux, en arrivant en Amérique,

contenait l'article suivant, que je traduis fidèlement:

«Dans toute cette affaire, le langage tenu par Jackson (le

président) a été celui d'un despote sans coeur, occupé uniquement

à conserver son pouvoir. L'ambition est son crime, et il y

trouvera sa peine. Il a pour vocation l'intrigue, et l'intrigue

confondra ses desseins et lui arrachera sa puissance. Il gouverne

par la corruption, et ses manoeuvres coupables tourneront à sa

confusion et à sa honte. Il s'est montré dans l'arène politique

comme un joueur sans pudeur et sans frein. Il a réussi; mais

l'heure de la justice approche; bientôt il lui faudra rendre ce

qu'il a gagné, jeter loin de lui son détrompeur, et finir dans

quelque retraite où il puisse blasphémer en liberté contre sa

folie; car le repentir n'est point une vertu qu'il ait été donné

à son coeur de jamais connaître.»

(_Vincenne's Gazette._)

Bien des gens en France s'imaginent que la violence de la presse tient

parmi nous à l'instabilité de l'état social, à nos passions politiques,

et au malaise général qui en est la suite. Ils attendent donc sans cesse

une époque où la société reprenant une assiette tranquille, la presse à

son tour deviendra calme. Pour moi, j'attribuerais volontiers aux causes

indiquées plus haut l'extrême ascendant qu'elle a sur nous; mais je ne

pense point que ces causes influent beaucoup sur son langage. La presse

périodique me paraît avoir des instincts et des passions à elle,

indépendamment des circonstances au milieu desquelles elle agit. Ce qui

se passe en Amérique achève de me le prouver.

L'Amérique est peut-être, en ce moment, le pays du monde qui renferme

dans son sein le moins de germes de révolution. En Amérique, cependant,

la presse a les mêmes goûts destructeurs qu'en France, et la même

violence sans les mêmes causes de colère. En Amérique, comme en France,

elle est cette puissance extraordinaire, si étrangement mélangée de

biens et de maux, que sans elle la liberté ne saurait vivre, et qu'avec

elle l'ordre peut à peine se maintenir.

Ce qu'il faut dire, c'est que la presse a beaucoup moins de pouvoir aux

États-Unis que parmi nous. Rien pourtant n'est plus rare dans ce pays

que de voir une poursuite judiciaire dirigée contre elle. La raison en

est simple: les Américains, en admettant parmi eux le dogme de la

souveraineté du peuple, en ont fait l'application sincère. Ils n'ont

point eu l'idée de fonder, avec des éléments qui changent tous les

jours, des constitutions dont la durée fût éternelle. Attaquer les lois

existantes n'est donc pas criminel, pourvu qu'on ne veuille point s'y

soustraire par la violence.

Ils croient d'ailleurs que les tribunaux sont impuissants pour modérer

la presse, et que la souplesse des langages humains échappant sans cesse

à l'analyse judiciaire, les délits de cette nature se dérobent en

quelque sorte devant la main qui s'étend pour les saisir. Ils pensent

qu'afin de pouvoir agir efficacement sur la presse, il faudrait trouver

un tribunal qui, non seulement fût dévoué à l'ordre existant, mais

encore pût se placer au-dessus de l'opinion publique qui s'agite autour

de lui; un tribunal qui jugeât sans admettre la publicité, prononçât

sans motiver ses arrêts, et punît l'intention plus encore que les

paroles. Quiconque aurait le pouvoir de créer et de maintenir un

semblable tribunal, perdrait son temps à poursuivre la liberté de la

presse; car alors il serait maître absolu de la société elle-même, et

pourrait se débarrasser des écrivains en même temps que de leurs écrits.

En matière de presse, il n'y a donc réellement pas de milieu entre la

servitude et la licence. Pour recueillir les biens inestimables

qu'assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux

inévitables qu'elle fait naître. Vouloir obtenir les uns en échappant

aux autres, c'est se livrer à l'une de ces illusions dont se bercent

d'ordinaire les nations malades, alors que, fatiguées de luttes et

épuisées d'efforts, elles cherchent les moyens de faire coexister à la

fois, sur le même sol, des opinions ennemies et des principes

contraires.

Le peu de puissance des journaux en Amérique tient à plusieurs causes,

dont voici les principales:

La liberté d'écrire, comme toutes les autres, est d'autant plus

redoutable qu'elle est plus nouvelle; un peuple qui n'a jamais entendu

traiter devant lui les affaires de l'État, croit le premier tribun qui

se présente. Parmi les Anglo-Américains, cette liberté est aussi

ancienne que la fondation des colonies; la presse d'ailleurs, qui sait

si bien enflammer les passions humaines, ne peut cependant les créer à

elle toute seule. Or, en Amérique, la vie politique est active, variée,

agitée même, mais elle est rarement troublée par des passions profondes;

il est rare que celles-ci se soulèvent quand les intérêts matériels ne

sont pas compromis, et aux États-Unis ces intérêts prospèrent. Pour

juger de la différence qui existe sur ce point entre les

Anglo-Américains et nous, je n'ai qu'à jeter les yeux sur les journaux

des deux peuples. En France, les annonces commerciales ne tiennent qu'un

espace fort restreint, les nouvelles mêmes sont peu nombreuses; la

partie vitale d'un journal, c'est celle où se trouvent les discussions

politiques. En Amérique, les trois quarts de l'immense journal qui est

placé sous vos yeux sont remplis par des annonces, le reste est occupé

le plus souvent par des nouvelles politiques ou de simples anecdotes; de

loin en loin seulement, on aperçoit dans un coin ignoré l'une de ces

discussions brûlantes qui sont parmi nous la pâture journalière des

lecteurs.

Toute puissance augmente l'action de ses forces à mesure qu'elle en

centralise la direction; c'est là une loi générale de la nature que

l'examen démontre à l'observateur, et qu'un instinct plus sûr encore a

toujours fait connaître aux moindres despotes.

En France, la presse réunit deux espèces de centralisations distinctes.

Presque tout son pouvoir est concentré dans un même lieu, et pour ainsi

dire dans les mêmes mains, car ses organes sont en très petit nombre.

Ainsi constitué au milieu d'une nation sceptique, le pouvoir de la

presse doit être presque sans bornes. C'est un ennemi avec qui un

gouvernement peut faire des trèves plus ou moins longues, mais en face

duquel il lui est difficile de vivre long-temps.

Ni l'une ni l'autre des deux espèces de centralisations dont je viens de

parler n'existent en Amérique.

Les États-Unis n'ont point de capitale: les lumières comme la puissance

sont disséminées dans toutes les parties de cette vaste contrée; les

rayons de l'intelligence humaine, au lieu de partir d'un centre commun,

s'y croisent donc en tous sens; les Américains n'ont placé nulle part la

direction générale de la pensée, non plus que celle des affaires.

Ceci tient à des circonstances locales qui ne dépendent point des

hommes; mais voici qui vient des lois:

Aux États-Unis, il n'y a pas de patentes pour les imprimeurs, de timbre

ni d'enregistrement pour les journaux; enfin la règle des cautionnements

est inconnue.

Il résulte de là que la création d'un journal est une entreprise simple

et facile; peu d'abonnés suffisent pour que le journaliste puisse

couvrir ses frais: aussi le nombre des écrits périodiques ou

semi-périodiques, aux États-Unis, dépasse-t-il toute croyance. Les

Américains les plus éclairés attribuent à cette incroyable dissémination

des forces de la presse son peu de puissance; c'est un axiome de la

science politique aux États-Unis, que le seul moyen de neutraliser les

effets des journaux est d'en multiplier le nombre. Je ne saurais me

figurer qu'une vérité aussi évidente ne soit pas encore devenue chez

nous plus vulgaire. Que ceux qui veulent faire des révolutions à l'aide

de la presse cherchent à ne lui donner que quelques puissants organes,

je le comprends sans peine; mais que les partisans officiels de l'ordre

établi et les soutiens naturels des lois existantes croient atténuer

l'action de la presse en la concentrant, voilà ce que je ne saurais

absolument concevoir. Les gouvernements d'Europe me semblent agir

vis-à-vis de la presse de la même façon qu'agissaient jadis les

chevaliers envers leurs adversaires: ils ont remarqué par leur propre

usage que la centralisation était une arme puissante, et ils veulent en

pourvoir leur ennemi, afin sans doute d'avoir plus de gloire à lui

résister.

Aux États-Unis, il n'y a presque pas de bourgade qui n'ait son journal.

On conçoit sans peine que, parmi tant de combattants, on ne peut

établir ni discipline, ni unité d'action: aussi voit-on chacun lever sa

bannière. Ce n'est pas que tous les journaux politiques de l'Union se

soient rangés pour ou contre l'administration; mais ils l'attaquent et

la défendent par cent moyens divers. Les journaux ne peuvent donc pas

établir aux États-Unis de ces grands courants d'opinions qui soulèvent

ou débordent les plus puissantes digues. Cette division des forces de la

presse produit encore d'autres effets non moins remarquables: la

création d'un journal étant chose facile, tout le monde peut s'en

occuper; d'un autre côté, la concurrence fait qu'un journal ne peut

espérer de très grands profits; ce qui empêche les hautes capacités

industrielles de se mêler de ces sortes d'entreprises. Les journaux

fussent-ils d'ailleurs la source des richesses, comme ils sont

excessivement nombreux, les écrivains de talent ne pourraient suffire à

les diriger. Les journalistes, aux États-Unis, ont donc en général une

position peu élevée, leur éducation n'est qu'ébauchée, et la tournure de

leurs idées est souvent vulgaire. Or, en toutes choses la majorité fait

loi; elle établit de certaines allures auxquelles chacun ensuite se

conforme; l'ensemble de ces habitudes communes s'appelle un esprit: il y

a l'esprit du barreau, l'esprit de cour. L'esprit du journaliste, en

France, est de discuter d'une manière violente, mais élevée, et souvent

éloquente, les grands intérêts de l'État; s'il n'en est pas toujours

ainsi, c'est que toute règle a ses exceptions. L'esprit du journaliste,

en Amérique, est de s'attaquer grossièrement, sans apprêt et sans art,

aux passions de ceux auxquels il s'adresse, de laisser là les principes

pour saisir les hommes; de suivre ceux-ci dans leur vie privée, et de

mettre à nu leurs faiblesses et leurs vices.

Il faut déplorer un pareil abus de la pensée; plus tard, j'aurai

occasion de rechercher quelle influence exercent les journaux sur le

goût et la moralité du peuple américain; mais, je le répète, je ne

m'occupe en ce moment que du monde politique. On ne peut se dissimuler

que les effets politiques de cette licence de la presse ne contribuent

indirectement au maintien de la tranquillité publique. Il en résulte que

les hommes qui ont déjà une position élevée dans l'opinion de leurs

concitoyens, n'osent point écrire dans les journaux, et perdent ainsi

l'arme la plus redoutable dont ils puissent se servir pour remuer à leur

profit les passions populaires[1]. Il en résulte surtout que les vues

personnelles exprimées par les journalistes ne sont pour ainsi dire

d'aucun poids aux yeux des lecteurs. Ce qu'ils cherchent dans un

journal, c'est la connaissance des faits; ce n'est qu'en altérant ou en

dénaturant ces faits que le journaliste peut acquérir à son opinion

quelque influence.

[Note 1: Ils n'écrivent dans les journaux que dans les cas

rares où ils veulent s'adresser au peuple et parler en leur

propre nom: lorsque, par exemple, on a répandu sur leur

compte des imputations calomnieuses, et qu'ils désirent

rétablir la vérité de faits.]

Réduite à ces seules ressources, la presse exerce encore un immense

pouvoir en Amérique. Elle fait circuler la vie politique dans toutes les

portions de ce vaste territoire. C'est elle dont l'oeil toujours ouvert

met sans cesse à nu les secrets ressorts de la politique, et force les

hommes publics à venir tour à tour comparaître devant le tribunal de

l'opinion. C'est elle qui rallie les intérêts autour de certaines

doctrines et formule le symbole des partis; c'est par elle que ceux-ci

se parlent sans se voir, s'entendent sans être mis en contact. Lorsqu'un

grand nombre des organes de la presse parvient à marcher dans la même

voie, leur influence à la longue devient presque irrésistible, et

l'opinion publique, frappée toujours du même côté, finit par céder sous

leurs coups.

Aux États-Unis, chaque journal a individuellement peu de pouvoir; mais

la presse périodique est encore, après le peuple, la première des

puissances(_A_).

* * * * *

Que les opinions qui s'établissent sous l'empire de la liberté de

la presse aux États-Unis sont souvent plus tenaces que celles qui

se forment ailleurs sous l'empire de la censure.

Aux États-Unis, la démocratie amène sans cesse des hommes nouveaux à la

direction des affaires; le gouvernement met donc peu de suite et d'ordre

dans ses mesures. Mais les principes généraux du gouvernement y sont

plus stables que dans beaucoup d'autres pays, et les opinions

principales qui règlent la société s'y montrent plus durables. Quand une

idée a pris possession de l'esprit du peuple américain, qu'elle soit

juste ou déraisonnable, rien n'est plus difficile que de l'en extirper.

Le même fait a été observé en Angleterre, le pays de l'Europe où l'on a

vu pendant un siècle la liberté la plus grande de penser et les préjugés

les plus invincibles.

J'attribue cet effet à la cause même qui, au premier abord, semblerait

devoir l'empêcher de se produire, à la liberté de la presse. Les peuples

chez lesquels existe cette liberté s'attachent à leurs opinions par

orgueil autant que par conviction. Ils les aiment, parce qu'elles leur

semblent justes, et aussi parce qu'elles sont de leur choix, et ils y

tiennent, non seulement comme à une chose vraie, mais encore comme à une

chose qui leur est propre.

Il y a plusieurs autres raisons encore.

Un grand homme a dit que l'_ignorance était aux deux bouts de la

science_. Peut-être eût-il été plus vrai de dire que les convictions

profondes ne se trouvent qu'aux deux bouts, et qu'au milieu est le

doute. On peut considérer, en effet, l'intelligence humaine dans trois

états distincts et souvent successifs.

L'homme croit fermement, parce qu'il adopte sans approfondir. Il doute

quand les objections se présentent. Souvent il parvient à résoudre tous

ses doutes, et alors il recommence à croire. Cette fois, il ne saisit

plus la vérité au hasard et dans les ténèbres; mais il la voit face à

face et marche directement à sa lumière[2].

[Note 2: Encore je ne sais si cette conviction réfléchie et

maîtresse d'elle élève jamais l'homme au degré d'ardeur et de

dévouement qu'inspirent les croyances dogmatiques.]

Lorsque la liberté de la presse trouve les hommes dans le premier état,

elle leur laisse pendant long-temps encore cette habitude de croire

fermement sans réfléchir; seulement elle change chaque jour l'objet de

leurs croyances irréfléchies. Sur tout l'horizon intellectuel, l'esprit

de l'homme continue donc à ne voir qu'un point à la fois; mais ce point

varie sans cesse. C'est le temps des révolutions subites. Malheur aux

générations qui, les premières, admettent tout-à-coup la liberté de la

presse!

Bientôt cependant le cercle des idées nouvelles est à peu près parcouru.

L'expérience arrive, et l'homme se plonge dans un doute et dans une

méfiance universelle.

On peut compter que la majorité des hommes s'arrêtera toujours dans l'un

de ces deux états: elle croira sans savoir pourquoi, ou ne saura pas

précisément ce qu'il faut croire.

Quant à cette autre espèce de conviction réfléchie et maîtresse

d'elle-même qui naît de la science et s'élève du milieu même des

agitations du doute, il ne sera jamais donné qu'aux efforts d'un très

petit nombre d'hommes de l'atteindre.

Or, on a remarqué que, dans les siècles de ferveur religieuse, les

hommes changeaient quelquefois de croyance; tandis que dans les siècles

de doute, chacun gardait obstinément la sienne. Il en arrive ainsi dans

la politique, sous le règne de la liberté de la presse. Toutes les

théories sociales ayant été contestées et combattues tour à tour, ceux

qui se sont fixés à l'une d'elles la gardent, non pas tant parce qu'ils

sont sûrs qu'elle est bonne, que parce qu'ils ne sont pas sûrs qu'il y

en ait une meilleure.

Dans ces siècles, on ne se fait pas tuer si aisément pour ses opinions;

mais on ne les change point, et il s'y rencontre, tout à la fois, moins

de martyrs et d'apostats.

Ajoutez à cette raison cette autre plus puissante encore: dans le doute

des opinions, les hommes finissent par s'attacher uniquement aux

instincts et aux intérêts matériels, qui sont bien plus visibles, plus

saisissables et plus permanents de leur nature que les opinions.

C'est une question très difficile à décider que celle de savoir qui

gouverne le mieux, de la démocratie, ou de l'aristocratie. Mais il est

clair que la démocratie gêne l'un, et que l'aristocratie opprime

l'autre.

C'est là une vérité qui s'établit d'elle-même et qu'on n'a pas besoin de

discuter: vous êtes riche et je suis pauvre.

CHAPITRE IV.

DE L'ASSOCIATION POLITIQUE AUX ÉTATS-UNIS.

Usage journalier que les Anglo-Américains font du droit

d'association. -- Trois genres d'associations politiques. --

Comment les Américains appliquent le système représentatif aux

associations. -- Dangers qui en résultent pour l'État. -- Grande

convention de 1831 relative au tarif. -- Caractère législatif de

cette convention. -- Pourquoi l'exercice illimité du droit

d'association n'est pas aussi dangereux aux États-Unis

qu'ailleurs. -- Pourquoi on peut l'y considérer comme nécessaire.

-- Utilité des associations chez les peuples démocratiques.

L'Amérique est le pays du monde où l'on a tiré le plus de parti de

l'association, et où l'on a appliqué ce puissant moyen d'action à une

plus grande diversité d'objets.

Indépendamment des associations permanentes créées par la loi sous le

nom de communes, de villes et de comtés, il y en a une multitude

d'autres qui ne doivent leur naissance et leur développement qu'à des

volontés individuelles.

L'habitant des États-Unis apprend dès sa naissance qu'il faut s'appuyer

sur soi-même pour lutter contre les maux et les embarras de la vie; il

ne jette sur l'autorité sociale qu'un regard défiant et inquiet, et n'en

appelle à son pouvoir que quand il ne peut s'en passer. Ceci commence à

s'apercevoir dès l'école, où les enfants se soumettent, jusque dans

leurs jeux, à des règles qu'ils ont établies, et punissent entre eux des

délits par eux-mêmes définis. Le même esprit se retrouve dans tous les

actes de la vie sociale. Un embarras survient dans la vie publique, le

passage est interrompu, la circulation arrêtée; les voisins

s'établissent aussitôt en corps délibérant; de cette assemblée

improvisée sortira un pouvoir exécutif qui remédiera au mal, avant que

l'idée d'une autorité préexistante à celle des intéressés se soit

présentée à l'imagination de personne. S'agit-il de plaisir, on

s'associera pour donner plus de splendeur et de régularité à la fête. On

s'unit enfin pour résister à des ennemis tout intellectuels, on combat

en commun l'intempérance. Aux États-Unis, on s'associe dans des buts de

sécurité publique, de commerce et d'industrie, de morale et de religion.

Il n'y a rien que la volonté humaine désespère d'atteindre par l'action

libre de la puissance collective des individus.

J'aurai occasion, plus tard, de parler des effets que produit

l'association dans la vie civile. Je dois me renfermer en ce moment dans

le monde politique.

Le droit d'association étant reconnu, les citoyens peuvent en user de

différentes manières.

Une association consiste seulement dans l'adhésion publique que donnent

un certain nombre d'individus à telles ou telles doctrines, et dans

l'engagement qu'ils contractent de concourir d'une certaine façon à les

faire prévaloir. Le droit de s'associer ainsi se confond presque avec la

liberté d'écrire; déjà cependant l'association possède plus de puissance

que la presse. Quand une opinion est représentée par une association,

elle est obligée de prendre une forme plus nette et plus précise. Elle

compte ses partisans et les compromet dans sa cause. Ceux-ci apprennent

eux-mêmes à se connaître les uns les autres, et leur ardeur s'accroît de

leur nombre. L'association réunit en faisceau les efforts des esprits

divergents, et les pousse avec vigueur vers un seul but clairement

indiqué par elle.

Le second degré dans l'exercice du droit d'association est de pouvoir

s'assembler. Quand on laisse une association politique placer sur

certains points importants du pays des foyers d'action, son activité en

devient plus grande et son influence plus étendue. Là, les hommes se

voient; les moyens d'exécution se combinent, les opinions se déploient

avec cette force et cette chaleur que ne peut jamais atteindre la pensée

écrite.

Il est enfin dans l'exercice du droit d'association, en matière

politique, un dernier degré: les partisans d'une même opinion peuvent se

réunir en colléges électoraux, et nommer des mandataires pour les aller

représenter dans une assemblée centrale. C'est à proprement parler le

système représentatif appliqué à un parti.

Ainsi, dans le premier cas, les hommes qui professent une même opinion

établissent entre eux un lien purement intellectuel; dans le second, ils

se réunissent en petites assemblées qui ne représentent qu'une fraction

du parti; dans le troisième enfin, ils forment comme une nation à part

dans la nation, un gouvernement dans le gouvernement. Leurs mandataires,

semblables aux vrais mandataires de la majorité, représentent à eux

seuls toute la force collective de leurs partisans; ainsi que ces

derniers, ils arrivent avec une apparence de nationalité et toute la

puissance morale qui en résulte. Il est vrai qu'ils n'ont pas comme eux

le droit de faire la loi; mais ils ont le pouvoir d'attaquer celle qui

existe et de formuler d'avance celle qui doit exister.

Je suppose un peuple qui ne soit pas parfaitement habitué à l'usage de

la liberté, ou chez lequel fermentent des passions politiques profondes.

À côté de la majorité qui fait les lois, je place une minorité qui se

charge seulement des _considérants_ et s'arrête au _dispositif_; et je

ne puis m'empêcher de croire que l'ordre public est exposé à de grands

hasards.

Entre prouver qu'une loi est meilleure en soi qu'une autre, et prouver

qu'on doit la substituer à cette autre, il y a loin sans doute. Mais où

l'esprit des hommes éclairés voit encore une grande distance,

l'imagination de la foule n'en aperçoit déjà plus. Il arrive d'ailleurs

des temps où la nation se partage presque également entre deux partis,

dont chacun prétend représenter la majorité. Près du pouvoir qui dirige,

s'il vient à s'établir un pouvoir dont l'autorité morale soit presque

aussi grande, peut-on croire qu'il se borne long-temps à parler sans

agir?

S'arrêtera-t-il toujours devant cette considération métaphysique, que le

but des associations est de diriger les opinions et non de les

contraindre, de conseiller la loi, non de la faire?

Plus j'envisage l'indépendance de la presse dans ses principaux effets,

plus je viens à me convaincre que chez les modernes l'indépendance de

la presse est l'élément capital, et pour ainsi dire constitutif de la

liberté. Un peuple qui veut rester libre a donc le droit d'exiger qu'à

tout prix on la respecte. Mais la liberté _illimitée_ d'association en

matière politique ne saurait être entièrement confondue avec la liberté

d'écrire. L'une est tout à la fois moins nécessaire et plus dangereuse

que l'autre. Une nation peut y mettre des bornes sans cesser d'être

maîtresse d'elle-même; elle doit quelquefois le faire pour continuer à

l'être.

En Amérique, la liberté de s'associer dans des buts politiques est

illimitée.

Un exemple fera mieux connaître que tout ce que je pourrais ajouter,

jusqu'à quel degré on la tolère.

De la Démocratie en Amérique, tome deuxième · 第 1 / 28 段