Nous sommes les esclaves de nos habitudes, de notre caractère, de notre
réputation. Quand Jacques n’était pas là, je feignais des migraines et
laissais Michelle libre de suivre ou de ne pas suivre la bande joyeuse.
Quand Jacques eut complété la bande, je ne pus pas ne pas continuer
d’agir comme j’agissais, et de feindre encore des migraines pour
échapper à ce qu’on nomme des parties de plaisir, et d’accorder à
Michelle la même liberté. Mais ce que furent alors pour moi ses
escapades, je ne me sens pas le courage de l’analyser ici. A cette heure
où je n’ai pas recouvré le sang-froid nécessaire, j’aurais honte de tout
confier au papier bienveillant, même pour moi seul. Et j’aurais peur
d’offenser Michelle, ma chère Michelle, qui ne mérita peut-être jamais
les soupçons les plus légers. Mais Jacques était trop séduisant. Il
l’était avec trop d’assurance à la fois et de simplicité. Je crois qu’il
n’a pas voulu séduire Michelle. Il est moralement trop propre pour que
je le suspecte. Oserai-je, cependant, écrire qu’il pouvait séduire
malgré lui? Tous les raisonnements chancellent devant mes présomptions.
Écrirai-je que, Jacques ayant repris sa place dans la bande joyeuse où,
d’ailleurs, il n’était pas d’une joie excessive, Michelle se montrait
moins loquace, au retour de ses escapades? Et le silence n’est-il pas
quelquefois plus grave que de graves paroles? Or, si Jacques était trop
séduisant, Michelle est trop franche, et de la même façon, avec
assurance et simplicité. J’ai donc peut-être le droit de me demander
pourquoi elle évitait de parler de Jacques. Tous les éloges qu’elle
m’eût faits de lui, toute la sympathie qu’elle lui eût vouée
ouvertement, toute l’amitié qu’elle n’eût pas dissimulée, tout valait
mieux pour moi que son silence. Le silence, pour un aveugle, est plein
d’embûches.