Michelle, Michelle aimée, ma chère Michelle, tu ne liras pas ces pages.
N’importe! Je m’adresse à toi comme si tu devais me lire. Michelle, je
viens de consigner, dans mes feuillets douloureux, des choses pénibles
et le fond même de ma peine. Je ne suis peut-être que la victime de mon
imagination. Je te supplie de ne pas me condamner. Je fus, je suis très
malheureux. Rappelle-toi, Michelle. Rappelle-toi l’artilleur blessé pour
qui tu fus, à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz, quand il avait le bras
brisé, une infirmière compatissante. C’est sur tes yeux que son regard
s’est posé, lorsqu’il reprit l’usage de ses sens. C’est peut-être à
cause de tes yeux qu’il t’aima tout de suite. Et lorsqu’il t’aima,
Michelle, ma chère Michelle, parce qu’il est timide, ce fier soldat que
tu admirais, il n’osa plus te regarder. Maladroit que je fus! Je n’osais
plus te regarder. Un matin, j’ai osé regarder furtivement tes mains: j’y
cherchais une bague qui avait tourmenté ma nuit. Un autre jour, ici,
dans le vestibule de cette maison qui est devenue notre maison, comme je
repartais pour la bataille à cause de toi qui me dédaignais, j’ai voulu
revoir tes yeux que je n’avais vus qu’une fois. Tu ne me dédaignais
plus, je l’ai compris: mais tu détournas la tête, et je n’ai pas revu
tes yeux. Michelle, Michelle aimée, ma chère Michelle, je n’ai jamais
revu tes yeux. Songe à cela, si tu songeais à me condamner. Quand je me
penche sur toi, sans regard, mais le front tendu comme si je devais te
voir quand même, songe, Michelle, que je ne vois ni ta tristesse, ni ton
contentement, ni ton amour, ni ton appréhension peut-être, que sais-je!
Songe, Michelle, que je ne vois rien, que je n’ai rien vu depuis que tu
m’as permis de t’aimer, et que je ne verrai rien jamais, jamais. C’est
tout mon crime.