Le couple férocement joyeux que forment Odette et Georges a tant de
puissance entraînante qu’on lui cède sans s’en apercevoir. Ils désirent,
on obéit. Aux premières migraines que j’avais prétextées, et dont ils ne
furent pas dupes, ils s’étaient bien gardés d’opposer une protestation
quelconque. Mais quoi! Mes migraines, puisqu’il en était, devaient-elles
suspendre toute la vie dans ma maison? Ils n’avaient pas tort. Une fois,
deux fois, ils m’enlevèrent Michelle. Jamais Michelle ne me quittait.
Elle me quitta. Je précise que je fus obligé de l’y pousser: elle
refusait. Quand elle rentrait, elle me détaillait les moindres incidents
de sa journée. Et il y avait de la fièvre dans ses propos comme dans sa
voix. On eût dit qu’elle cherchait à se faire pardonner des fugues que
j’encourageais. Il s’agissait, en effet, de si peu! Mais Michelle, qui
s’était peut-être amusée comme les autres, et sans moi, éprouvait le
besoin de s’en justifier en ne me cachant rien de tout ce qu’elle avait
vu, entendu, ou fait. De mon côté, je mentirais, si je prétendais qu’il
m’était absolument indifférent que Michelle me quittât même pour
quelques heures. Jalousie? Non, puisque Jacques n’était pas là et que je
ne redoutais que lui, sans savoir pourquoi ni si j’avais raison de le
redouter. Une inquiétude vague m’irritait. Ces promenades en voiture,
avec les fous de la bande, j’en craignais les pires issues. Et puis, je
le répète, Michelle ne m’avait jamais quitté, sinon pour motif urgent.
J’étais habitué à sa présence de tous les moments, que mon infirmité
réclamait. Je ne pouvais plus me passer d’elle. J’attendais son retour
avec impatience. Prévoyais-je ce que serait l’un de ces retours?
Prévoyais-je qu’elle rentrerait, un soir, à la maison, accompagnée par
Jacques?