Je ne les ai pas enviés. Naturellement, Odette les avait conduits à
Guéthary, en bande joyeuse, dès le premier jour. Notre maison fut
envahie comme la villa de Ciboure. Elle le fut souvent, le matin comme
le soir. Michelle avait d’abord mal supporté tant de sans-gêne. Mais,
moi, je savais gré à Odette, à Georges, et à leurs fous d’amis, de me
faire partager leur joie perpétuelle comme si j’étais l’un d’eux. A la
vérité, ils me révélaient une portion au moins de ce monde étrange de
l’après-guerre que je ne connaissais que par Michelle, Georges et
quelques écrivains. En s’amusant, ils m’amusaient. Parce que je les
connus mieux, je fus moins sévère à leur endroit. Au reste, il semblait
que la France se remît alors à respirer, comme après une chaude alerte.
Pour des raisons que je démêle mal, la livre anglaise était montée à 240
francs: les plus optimistes tremblaient. Mais un gouvernement d’union
nationale s’était formé autour du président Raymond Poincaré. Les
espoirs renaissaient, soutenus par d’impondérables motifs. La saison, au
surplus, était magnifique. Tout incitait à moins de contrainte. Et les
amis d’Odette et de Georges semblaient représenter au vif ce renouveau
d’allégresse qui animait la France. A les connaître de plus près,
j’avais l’impression qu’une large promesse s’ouvrait devant notre patrie
désolée. Je ne les réprouvais pas, comme Michelle les avait réprouvés
d’abord. Ils m’étaient sympathiques. Je n’eus pas à faire d’effort sur
moi-même pour accepter de les suivre une fois à Saint-Jean-de-Luz, puis
une autre fois à Hendaye, une autre à Bayonne, et d’autres où ils
délibéraient de m’emmener. Ils étaient pleins d’égards et de
désinvolture aussi pour moi. L’un d’eux, surtout, m’avait séduit, par la
gentillesse de ses attentions et par la maturité de son caractère, bien
qu’il n’eût pas encore trente ans. Il plaisait aussi à Michelle, parce
qu’il était officier de marine et qu’il parlait avec enthousiasme des
choses de la mer. Mais je m’arrêterai là pour aujourd’hui. Il me faut du
sang-froid.