Nous sommes tous revenus de la guerre si fatigués, si affamés de paix et
de repos, si assoiffés de tendresse, que nous nous sommes endormis,
confiants comme des enfants, confiants comme des soldats recrus,
confiants comme des hommes las de n’être que des hommes, confiants,
confiants. Ainsi, après la catastrophe, Desdémone rêvait seulement de
s’endormir. C’est humain. Mais, pendant que nous nous endormions,
d’autres se réveillaient de la contrainte où les avait enfermés la
guerre. Quand nous nous sommes réveillés à notre tour, avec un peu de
retard, il nous sembla qu’on nous avait transportés dans un monde
nouveau. Nous dûmes nous y acclimater. Ce ne fut pas sans heurts. Chaque
dimanche, une commune inaugurait son monument aux morts. Cela, dans
l’après-midi ou la matinée. Le soir, les salles de danse et de cinéma
refusaient des clients à leurs portes. On se plaignait que les villes
fussent trop petites pour contenir la cohue des étrangers qui les
envahissaient. Ici, sur la côte basque, on entendit toutes les langues
de l’univers couvrir de leurs raucités impérieuses la modestie de la
langue française. Notre monnaie s’avilit devant des ordres venus de
partout. L’âpreté déchaînée des marchands nous enleva nos billets de
banque comme un coup de vent emporte une poignée de confetti. Le
Parlement qui nous gouverne regardait et parlait. Cependant, la misère
menaçait de ruiner la France, qui poussait jusqu’à la vergogne la pudeur
de sa victoire ensanglantée. Des mutilés, chargés de famille et nourris
de façon dérisoire, furent réduits au suicide. Le franc valait quatre
sous. On crut qu’il tomberait à un centime. Mais on se ruait avec
allégresse au fox-trot avant de succomber à la tentation du charleston,
qu’on nommait jadis, à voix basse, danse de Saint-Guy, et l’on sifflait,
dans tous les coins de France, les chansons lancées du haut des tréteaux
par Maurice Chevalier. Nous, nous avions chanté _La Marseillaise_ et _La
Madelon_. A trente ans, nous faisions figure de vieillards.