Cette amertume, à laquelle je viens de céder, ne m’est pas coutumière.
Je sais trop qu’il ne faut pas exiger que les hommes ne soient pas des
hommes avec toutes les faiblesses que l’indulgence accepte. Mais qui
n’excuserait, s’il m’entendait, le mouvement d’humeur qui m’entraîna?
N’est-il pas naturel que nous imputions, plus qu’à nous-mêmes, aux
autres, ou au destin, ou à la divinité, les malheurs ou les douleurs qui
nous frappent? L’exemple est tout-puissant. Cette amertume, à laquelle
j’ai cédé dans un moment de dépression, Georges, l’impétueux Georges, y
cède plus souvent que moi. J’ai dit que je ne le comprends pas, car il
est tout en contradictions violentes. Je crois, néanmoins, qu’ayant
quitté, par caprice ou dégoût, la marine où son ardeur trouvait emploi,
il le regrette sans l’avouer et qu’il cherche vainement à s’employer
ailleurs: d’où ses tentatives diverses et ses échecs, et ses colères, et
son obstination, et ses nouveaux échecs dont il se venge par des
sarcasmes. Combien de fois et en quels termes décourageants n’a-t-il pas
vitupéré devant moi les mœurs actuelles? Il a un don de satire
indéniable. Je le crois malheureux en secret, comme beaucoup d’hommes
d’aujourd’hui. Et la tristesse est contagieuse. Lorsqu’il n’était pas
encore marié et qu’après une escapade il se réfugiait à Ciboure auprès
de nous, il se mettait sans effort apparent à notre ton. Durant quelques
jours, il menait paisiblement notre existence paisible. Puis, tout à
coup il se secouait et nous échappait, fonçait au milieu de l’agitation
du dehors, s’agitait et s’oubliait. Tant qu’il fut célibataire, Michelle
et moi l’accueillîmes toujours avec joie: il nous apportait un peu de
cet air extérieur que nous ne respirions guère dans notre solitude.
Quand il se maria, tout devint différent, et lui-même pour commencer.
Mais que ne nous a-t-il laissés à notre solitude?