J’ai noté plus haut, comme si j’en étais choqué, que Georges épousa une
divorcée. Je ne suis pas si intransigeant. C’est Michelle qui fit
observer que sa mère n’eût pas approuvé. Mais Michelle, non plus que
moi, ne se permit de condamner ou d’absoudre. L’extraordinaire était
seulement que Georges se mariât, lui qui, surtout depuis la guerre,
s’emportait contre la frivolité des femmes et la sottise des hommes qui
les épousent. Le reste ne nous regardait pas. Toutefois, un tel
événement troubla le train de notre existence. Nous ne pouvions pas
songer à vivre tous les quatre dans la villa de Ciboure. Je veux dire
qu’à aucun prix je n’aurais accepté d’infliger ma constante présence
d’infirme à une jeune femme que Georges nous dépeignit comme une femme
fort enjouée. Elle entrait chez nous au moment où partout l’on oubliait
sans peine les horreurs de la guerre. Il nous était facile de ne pas les
lui rappeler à toute heure: nous n’avions, Michelle et moi, qu’à nous
installer dans la maison de Guéthary. Michelle y consentit
immédiatement. Et ma vieille Joséphine ne fut pas la moins contente de
nous tous. Seul, Georges ne dissimula pas son dépit: il crut pouvoir
supposer je ne sais quelle désapprobation là où nous ne mettions que
scrupule. Mais, comme il est franc, il s’en ouvrit à nous tout net, et
il ne refusa pas de se rendre ensuite à nos raisons.
--D’ailleurs, dit-il, je suis tranquille. Quand vous connaîtrez Odette,
vous vous hâterez de revenir ici.
--Mais nous n’allons pas en Chine! répliqua Michelle.
Il n’y a, en effet, qu’une distance de sept kilomètres entre
Saint-Jean-de-Luz et Guéthary.
--Sept minutes avec ta voiture, dit Michelle dans ce style bizarre qui
est le grand style d’aujourd’hui.
--Je te la vends, riposta Georges. Pourquoi ne prends-tu pas ton brevet?
Voilà qui serait épatant.
Michelle ne répondit pas. Moi non plus. Ai-je eu un mauvais
pressentiment? Je n’oserais pas l’affirmer. Et pourtant, le drame--notre
drame, s’il y a drame--devait naître après cette conversation vraiment
banale.