LXXVI

Il y a bien d’autres choses que je ne comprends pas, ou que, peut-être,

je préfère ne pas comprendre. Je préférerais ne point le consigner ici.

Mais comment taire ce qui explique pourquoi je me trouve à Guéthary dans

une solitude complète? Car, malgré toute l’affection qu’elle a pour moi,

ma vieille Joséphine, ce témoin de mon enfance heureuse, n’est qu’un

témoin de ma solitude. Chère Joséphine! Quand elle me parle de ma mère,

c’est toujours, comme il convient, avec une déférence irréprochable.

Mais elle me parle rarement de ma mère, parce qu’elle devine, sans que

j’aie besoin de le lui préciser, que le silence vaut mieux que les

meilleures paroles. Je n’ai rien compris au drame de ma mère. Il vaut

mieux aussi que je n’y comprenne rien. Je ne suis plus son fils unique.

Elle a une fille. De quel âge? Je ne le sais pas exactement. Elle m’a

caché beaucoup de choses. Elle m’écrivait des lettres vagues, qui

sentaient l’effort. J’aurais compris, j’aurais pu comprendre. Pauvre

maman! Se méfiait-elle? Est-ce sa faute, si elle a vu fuir encore devant

elle le bonheur qu’elle n’aura sans doute jamais tenu? Sans doute? Ou

peut-être? Comment dire? Je comprendrais, je saurais comprendre,

maintenant, maintenant surtout, si elle voulait. Elle ne veut pas. Elle

m’aime, pourtant. Un jour, elle est venue me dire que je pouvais

disposer entièrement de la maison de Guéthary. Je n’ai pas su l’obliger

à me dire pourquoi. Elle est repartie, avec son secret, vers la

Rhénanie, où le capitaine Vuéron était en garnison. Elle me serrait les

deux mains en me quittant.

--Plus tard, murmura-t-elle.

Plus tard, j’appris, par une lettre courte, mais qui trahissait le

désarroi, qu’elle avait une fille; puis, à quelque temps de là, que le

capitaine Vuéron était mort, à Cologne, d’une typhoïde. Pauvre, pauvre

maman!

Un soir qu’elle me lisait un journal, Michelle s’arrêta court après les

premiers mots d’une information. Pourquoi dressai-je l’oreille? Michelle

biaisait. Je dus presque me fâcher. J’aurais peut-être dû l’ignorer

toujours: on annonçait le mariage du capitaine d’artillerie Vuéron, de

l’armée du Rhin, récemment promu officier de la Légion d’honneur, avec

Mademoiselle de Rouchins, fille de... etc.

Les yeux fermés · 第 77 / 104 题