Il y a bien d’autres choses que je ne comprends pas, ou que, peut-être,
je préfère ne pas comprendre. Je préférerais ne point le consigner ici.
Mais comment taire ce qui explique pourquoi je me trouve à Guéthary dans
une solitude complète? Car, malgré toute l’affection qu’elle a pour moi,
ma vieille Joséphine, ce témoin de mon enfance heureuse, n’est qu’un
témoin de ma solitude. Chère Joséphine! Quand elle me parle de ma mère,
c’est toujours, comme il convient, avec une déférence irréprochable.
Mais elle me parle rarement de ma mère, parce qu’elle devine, sans que
j’aie besoin de le lui préciser, que le silence vaut mieux que les
meilleures paroles. Je n’ai rien compris au drame de ma mère. Il vaut
mieux aussi que je n’y comprenne rien. Je ne suis plus son fils unique.
Elle a une fille. De quel âge? Je ne le sais pas exactement. Elle m’a
caché beaucoup de choses. Elle m’écrivait des lettres vagues, qui
sentaient l’effort. J’aurais compris, j’aurais pu comprendre. Pauvre
maman! Se méfiait-elle? Est-ce sa faute, si elle a vu fuir encore devant
elle le bonheur qu’elle n’aura sans doute jamais tenu? Sans doute? Ou
peut-être? Comment dire? Je comprendrais, je saurais comprendre,
maintenant, maintenant surtout, si elle voulait. Elle ne veut pas. Elle
m’aime, pourtant. Un jour, elle est venue me dire que je pouvais
disposer entièrement de la maison de Guéthary. Je n’ai pas su l’obliger
à me dire pourquoi. Elle est repartie, avec son secret, vers la
Rhénanie, où le capitaine Vuéron était en garnison. Elle me serrait les
deux mains en me quittant.
--Plus tard, murmura-t-elle.
Plus tard, j’appris, par une lettre courte, mais qui trahissait le
désarroi, qu’elle avait une fille; puis, à quelque temps de là, que le
capitaine Vuéron était mort, à Cologne, d’une typhoïde. Pauvre, pauvre
maman!
Un soir qu’elle me lisait un journal, Michelle s’arrêta court après les
premiers mots d’une information. Pourquoi dressai-je l’oreille? Michelle
biaisait. Je dus presque me fâcher. J’aurais peut-être dû l’ignorer
toujours: on annonçait le mariage du capitaine d’artillerie Vuéron, de
l’armée du Rhin, récemment promu officier de la Légion d’honneur, avec
Mademoiselle de Rouchins, fille de... etc.