Georges est un homme dont je ne comprendrai probablement jamais le
caractère. Il a les mêmes ardeurs que sa mère et que sa sœur, mais il
les a par crise, avec une espèce de violence qui le rendrait capable des
pires extrémités. A d’autres moments, par manière de compensation, et
ces moments sont les plus nombreux peut-être, il affecte, avec non moins
de violence, de se moquer de tout. Il porte en lui un mélange de mépris
et d’enthousiasme. «Soyons gais!» disait-il pendant la guerre. Il ne le
dit plus, mais il a une façon d’éclater de rire, à tout propos, qui me
surprend chaque fois. Les mœurs de maintenant, dont plus d’un gémit, je
ne les ai entendu déplorer par personne avec une véhémence semblable à
la sienne. Et par ailleurs il se jette lui-même dans les folies qu’il
stigmatise mieux que quiconque. Singulières contradictions.
Officier de marine, il aimait la mer et la marine par-dessus tout. Il le
prouva, et sut se faire remarquer parmi des hommes habitués à
l’héroïsme. Quelle ne fut pas notre stupéfaction, quand nous apprîmes
qu’il sortait de l’eau pour voler! Aviateur, il se fit remarquer
pareillement, et le ruban de sa croix de guerre s’allongea.
Nouvelle stupéfaction pour nous après l’armistice: Georges nous annonça
qu’il entrait comme ingénieur dans une usine du Nord. Ni sa mère, ni sa
sœur, ni moi ne pouvions y croire. En effet, il ne resta pas un an dans
son usine. Je l’en raillai. Mais il partait pour tenter la traversée de
l’Afrique, du nord au sud, en automobile. Il ne réussit pas, et vint
s’installer avec nous, à Ciboure. Six mois d’oisiveté le révoltèrent:
tous les jours, il dansait ou courait les routes à des vitesses
excessives. Il entra, comme chef des services de la publicité, chez un
fabricant d’appareils de T. S. F. Mais, trois semaines plus tard, il lui
tirait un grand coup de chapeau. Puis il s’est préparé pour tenter la
traversée du Pacifique en avion. Et, l’an dernier, il nous a donné un
nouveau sujet de stupéfaction: il s’est marié, avec une divorcée.
Heureusement, sa mère n’aura pas vu cela. Mais moi, je n’ai pas encore
compris.