Au reste, pourquoi, devenue femme, Michelle eût-elle été différente de
Michelle jeune fille? Elle aussi, elle souffrait de la guerre. Elle
aussi, elle souffrait de la transformation qu’avait subie ma mère chérie
et désormais perdue. Et certainement, de surcroît, elle souffrait de me
voir souffrir en silence. Car d’aimer Michelle ne m’avait pas changé non
plus, et je perpétuais le caractère taciturne de mon père. En
outre,--et, parce que le temps me presse à présent, il est expédient que
j’abrège,--parmi les événements formidables de la guerre qui nous
dominaient, d’autres événements nous touchaient tout droit et
contribuaient à entretenir autour de nous une atmosphère de tristesse
latente. A peine nous remettions-nous à respirer avec moins de gêne
après un coup reçu, nous en recevions un autre qui nous abattait de
nouveau. En 1917, Robert disparut en Méditerranée avec son sous-marin:
fin tragique, sinon imprévue, et plus tragique d’être inexpliquée. Le
deuil fut profond dans la villa de Ciboure. Tant qu’il vivait, rien ne
permettait de supposer que Robert fût l’enfant préféré de sa mère. Après
sa mort, on n’en pouvait plus douter. Et Michelle aussi le préférait à
Georges, probablement parce qu’ils se ressemblaient, elle et lui,
davantage. Six mois auparavant, ma mère nous avait annoncé, comme chose
faite dans la plus stricte intimité, son mariage avec le capitaine
Vuéron. Notre séparation était définitive. Je possédais assez les
secrets de ma mère pour comprendre qu’elle se représenterait le moins
souvent possible devant nous. Brève et presque sèche quant au principal,
sa lettre était, ensuite, pleine de gratitude et de tendresse à l’égard
de Michelle. Je retrouvais là ma pauvre maman, désemparée, qui me
confiait, et non sans pleurer peut-être, à l’amour de celle que
j’aimais. Sa lettre, néanmoins, sentait l’adieu, la détresse, et même le
remords. Mais tout était bien consommé, cette fois. Je perdais ma mère.
Six mois plus tard, nous perdions notre frère cadet, que je n’ai connu
que pendant les sept jours d’une de ses permissions. Vers la même
époque, Georges, le joyeux Georges, abandonnait son torpilleur et
passait dans l’aviation, pour nous infliger d’autres soucis.