Sans doute la solitude m’a tenté, hier soir. Il y a trois semaines
maintenant que Michelle m’a quitté, sur mes instances, pour aller se
reposer, en Bretagne, auprès de sa grand’mère. Et je supporte mal ma
solitude. Je parlais, hier soir, du regard de Michelle, qui me manque.
C’est Michelle qui me manquait. Son regard? J’en ai certes toujours la
nostalgie, ce soir comme hier, hier comme l’an dernier, et l’an dernier
comme aux premiers jours de mon infirmité. Mais quoi! je sais bien que,
si je n’étais pas aveugle, il ne me suffirait pas de tenir sous le mien
le regard de celle que j’aime. Je regrette de ne pas le voir, mais je
regretterais de ne pas voir au delà. Éternelle inquiétude des amants!
Elle est sans issue. Une phrase me revient d’un roman d’Édouard
Estaunié: «_Comment découvrir ce qui est là, derrière tes yeux, dans ce
cerveau où je ne pénétrerai jamais?_»
Michelle disait:
--Il faut croire.
Et ma mère:
--Il faut aimer les yeux fermés ceux qu’on aime.
Elles ont raison toutes les deux. J’ai les yeux fermés, et je veux
croire. J’ai les yeux fermés et, à cette heure où j’aligne des
combinaisons de points sur ma feuille de papier, je vois, je vois
Michelle dans sa chambre, au premier étage de la maison de sa
grand’mère, là-bas, en Bretagne, très loin, et très près parce que je la
vois, je vois Michelle qui m’écrit. Elle m’écrit qu’elle m’a quitté
depuis trois semaines, que la solitude lui pèse comme elle me pèse, que
sa place est à côté de moi, et qu’avant la fin de la semaine prochaine,
à sa place, à côté de moi, j’aurai de nouveau ma Michelle. Et nous
reprendrons ensemble nos recherches sur les origines de _Bérénice_,
comme si rien ne s’était passé. Ne s’est-il rien passé? Je suis très
calme, ce soir. J’ai peut-être été le jouet de mon imagination qui
travaille dans la nuit, et peut-être la victime de mon inquiétude. Que
s’est-il passé? Avant la fin de la semaine prochaine, Michelle sera près
de moi. Vais-je continuer le récit de ce que j’ai peut-être eu tort
d’appeler un drame? Mais en aurai-je le temps?