Où est l’homme qui, depuis la guerre de 1914, ne se demanda pas maintes
fois quel il serait si cette guerre n’avait pas été ce qu’elle fut, ou
simplement n’avait pas été? Loin de moi la prétention de dresser ici le
bilan de l’univers, ou de l’Europe, ou même de la France. A ne
considérer que le mien, j’aurais assez de motifs pour en remplir de
commentaires tout un volume de trois cents pages. Mais à quoi ce soin me
conduirait-il? Descendons. Il sied aux médiocres d’être modestes. Je
pense à mon mariage, et je pense à ma guerre, et je ne me hasarderai pas
à poser trop de _si_. Pourtant, si l’obus qui m’aveugla m’avait arraché
un bras ou une jambe au lieu de m’aveugler, tout n’eût-il pas été
différent? Pendant que la guerre s’achevait, sans doute n’aurais-je rien
fait de plus que ce que j’ai fait. Mais, après l’armistice, quand le
monde anesthésié se réveillait, je me serais mêlé à cette reprise de
l’activité des hommes où le pire côtoyait le meilleur. Qu’aurais-je donc
fait? Je ne sais pas. J’ai senti autour de moi qu’un immense printemps
s’animait, tandis que durait mon hiver. Le moindre détail a pour moi de
l’importance. Noterai-je cette frénésie de voyage, de distraction, que
je constatai parmi les gens qui revinrent de tous les coins où la guerre
les avait postés? Jamais Saint-Jean-de-Luz n’hébergea tant d’étrangers
qu’il en hébergea depuis 1919. Et l’on dit qu’il en va de même partout.
Sait-on combien il y avait, chez nous, de voitures automobiles en 1913,
et combien dix ans plus tard? La plupart de nos amis qui nous visitaient
avaient la leur. Les femmes et les jeunes filles ne furent pas les moins
ardentes à se livrer aux plaisirs qui s’offraient. Elles ont presque
toutes coupé leurs cheveux, d’abord timidement, puis hardiment.
Certaines, m’affirme-t-on, les portent plus courts que je ne les porte
moi-même. Quel spectacle étrange ce doit être! Michelle a suivi la mode,
mais non point tout de suite. J’ai encore au bout des doigts le souvenir
du jour où je lui découvris une nuque masculine. Il s’y joint le
souvenir de ces orchestres barbares, alors nouveaux, qui font danser les
couples désœuvrés et n’étonnent plus personne. Mais Michelle ne dansait
pas et ne désirait pas une dix-chevaux.