Le jour de notre mariage, un mendiant m’avait jugé malheureux. C’est le
premier mouvement d’un indifférent qui rencontre un mutilé. Combien
d’autres songent d’abord à la compagne de l’infirme et au courage
quotidien dont elle a besoin? Si l’on réfléchit aux difficultés qui ont
compliqué la vie des hommes depuis 1914, comment n’admirerait-on pas les
femmes que l’affection et le dévouement ont attachées, malgré toutes les
traverses, à ceux qui se promettaient de leur faire une vieillesse douce
et qui leur revinrent de la guerre à jamais inaptes, et par exemple sans
yeux? Mais quelle part de gratitude n’exige pas une jeune fille qui
était en droit de prétendre à son lot de bonheur et, se renonçant
délibérément, détournant la tête devant les espoirs et les appels d’une
existence moins éteinte, préféra tendre ses mains aux mains maladroites
d’un aveugle? A travers les âges, Antigone traîne une suite d’adorateurs
respectueux, parce qu’elle refusa d’abandonner son père. Mais nous
savons qu’elle chérissait depuis longtemps Œdipe et qu’Œdipe déchu,
voire criminel, demeurait pour Antigone l’Œdipe de jours meilleurs.
Quels souvenirs, en revanche, pouvaient peser sur ma Michelle, au seuil
de ses vingt ans? Vais-je avoir la fatuité d’écrire que l’amour poussa
Michelle irrésistiblement vers moi? Elle m’avait résisté, quand je la
tenais sous le regard de mes deux yeux. Il faut plutôt parler, sans
doute, de dévouement et de service. Servir, se dévouer, ce sont des mots
que Michelle prononçait avec ferveur avant mon accident. Je dois,
toutefois, noter qu’après mon accident elle ne les prononça plus jamais:
elle avait trop de délicatesse. Est-ce une autre preuve d’amour? Il ne
m’appartient pas d’en décider. Mais il m’appartient de croire que, très
jeune, très ignorante, et très généreuse, Michelle m’a tendu ses petites
mains en fermant les yeux.