A chacun des endroits épineux de mon récit, je fais halte, comme si
j’avais peur de perdre pied ou besoin de reprendre haleine. De toute
cette matière qui me semble embrouillée, un auteur tirerait sans doute
quelques pages lumineuses. J’ai, quant à moi, bien de la peine à mettre
un peu d’ordre dans le chaos de mes souvenirs. Or, je suis, en effet, à
l’un des points sombres de ma vie. Je me flattais, hier, de n’avoir rien
à me reprocher envers Michelle. Je suis moins innocent à l’égard de ma
mère. Je crois que j’ai eu tort de ne pas répondre tout de suite par un
cri d’appel à cette maudite lettre qu’elle m’envoyait au front et qui me
rejoignit à l’hôpital de Bordeaux. J’ai eu tort de laisser trop
longtemps ignorer à ma mère que j’étais blessé,--et de quelle blessure!
Bien qu’elle m’annonçât son intention de se remarier, elle n’en avait
peut-être pas l’intention formelle. Peut-être ne visait-elle qu’à me
ramener par cette menace qui n’était peut-être qu’une menace. Peut-être.
Je me suis entêté. J’ai eu tort. C’est un défaut que je tiens de mon
père, de garder le silence quand quelques paroles, même pénibles,
pourraient dissiper toute cause de malentendu. J’en souffrais déjà
lorsque je n’étais pas aveugle. Depuis que je suis aveugle, je crains
toujours tellement d’exciter la pitié que je me renferme davantage en
moi-même. J’ai tort, sans doute. Une lettre à ma mère, cinq minutes
d’entretien avec elle, auraient pu modifier le cours de nos destinées.
J’étais aveugle, délivré du devoir militaire, certain de survivre au
massacre général. Ma mère et moi pouvions nous organiser une existence
paisible que rien n’eût désormais troublée. Sans doute. Mais quelle
place y eût occupée Michelle, ma Michelle, comme disait ma mère
ironiquement? Il est vrai que, si je n’avais pas perdu ma mère, Michelle
ne se serait peut-être pas dévouée à moi. Mais pourquoi fallait-il que
je fusse réduit à perdre l’une ou l’autre? Tout bonheur se doit-il payer
d’une tristesse?