LVII

A chacun des endroits épineux de mon récit, je fais halte, comme si

j’avais peur de perdre pied ou besoin de reprendre haleine. De toute

cette matière qui me semble embrouillée, un auteur tirerait sans doute

quelques pages lumineuses. J’ai, quant à moi, bien de la peine à mettre

un peu d’ordre dans le chaos de mes souvenirs. Or, je suis, en effet, à

l’un des points sombres de ma vie. Je me flattais, hier, de n’avoir rien

à me reprocher envers Michelle. Je suis moins innocent à l’égard de ma

mère. Je crois que j’ai eu tort de ne pas répondre tout de suite par un

cri d’appel à cette maudite lettre qu’elle m’envoyait au front et qui me

rejoignit à l’hôpital de Bordeaux. J’ai eu tort de laisser trop

longtemps ignorer à ma mère que j’étais blessé,--et de quelle blessure!

Bien qu’elle m’annonçât son intention de se remarier, elle n’en avait

peut-être pas l’intention formelle. Peut-être ne visait-elle qu’à me

ramener par cette menace qui n’était peut-être qu’une menace. Peut-être.

Je me suis entêté. J’ai eu tort. C’est un défaut que je tiens de mon

père, de garder le silence quand quelques paroles, même pénibles,

pourraient dissiper toute cause de malentendu. J’en souffrais déjà

lorsque je n’étais pas aveugle. Depuis que je suis aveugle, je crains

toujours tellement d’exciter la pitié que je me renferme davantage en

moi-même. J’ai tort, sans doute. Une lettre à ma mère, cinq minutes

d’entretien avec elle, auraient pu modifier le cours de nos destinées.

J’étais aveugle, délivré du devoir militaire, certain de survivre au

massacre général. Ma mère et moi pouvions nous organiser une existence

paisible que rien n’eût désormais troublée. Sans doute. Mais quelle

place y eût occupée Michelle, ma Michelle, comme disait ma mère

ironiquement? Il est vrai que, si je n’avais pas perdu ma mère, Michelle

ne se serait peut-être pas dévouée à moi. Mais pourquoi fallait-il que

je fusse réduit à perdre l’une ou l’autre? Tout bonheur se doit-il payer

d’une tristesse?

Les yeux fermés · 第 58 / 104 题