Contre ou sur ma mère qui ne lui donna jamais le moindre témoignage
d’affection, Michelle n’a pas eu devant moi, à aucun instant, une seule
parole qui pût me déplaire. Avec cette faculté qu’elle avait de deviner
mes pensées et mes sentiments, elle voyait combien je souffrais, en
silence, d’un mariage qui allait séparer une mère et un fils jusqu’alors
tendrement unis. Elle s’y prit de telle façon, quand ma mère, par elle
enfin avisée de ma nouvelle blessure, revint à son tour à
Saint-Jean-de-Luz, qu’il me fallut l’attention la plus minutieuse pour
soupçonner qu’une parfaite entente ne s’était pas établie entre elles.
Avec la mère de ma fiancée, les rapports furent moins froids, sinon
cordiaux. Michelle s’arrangeait toujours pour ne pas se mêler à leurs
conversations. Sa mère, pieuse et modeste, veuve d’un officier de
marine, ne paraissait pas attacher aux choses de ce monde une importance
exceptionnelle. La mienne, de son côté, ne semblait pas disposée à me
disputer davantage à ce qu’elle appelait ma nouvelle famille. Les
préliminaires de mon mariage ne furent pas laborieux. Les deux mamans se
mirent rapidement d’accord. La question d’argent fut réglée sans
difficulté. La présence de ma mère n’étant pas indispensable à
Saint-Jean-de-Luz alors qu’elle était nécessaire à Paris, on décida que
je vivrais, avec Michelle et ma belle-mère, dans la villa de Ciboure.
Cela, tant que durerait la guerre. Ensuite, on agirait suivant les
circonstances. Déjà, cependant, ma mère nous cédait la maison de
Guéthary, si nous le désirions, puisqu’elle-même allait, comme elle
disait, refaire sa vie. Il y avait un peu d’amertume dans sa voix, quand
elle me le disait. Hélas! je ne pouvais plus voir ses yeux et la
mélancolie que j’en chérissais. Chère maman! Je la sentais gênée.
J’aurais peut-être dû lui dire:
--Ah! sois heureuse, et je serai heureux.
Je n’ai pas osé. Je ne la sentais plus pareille à elle-même. Un autre
l’avait transformée, et c’est moi, sans doute, qu’elle accusait d’avoir
changé.