Ce n’est point par un vain orgueil que je me complais à noter dans ce
cahier que j’ai fait tout ce que j’ai pu, quand il en était temps, pour
empêcher Michelle de se lier. C’est plutôt parce que je me suis promis
de ne rien dissimuler. Aussi n’ai-je pas tenté d’embellir le récit de
ces étranges fiançailles, qui, sans le courage de Michelle, n’auraient
probablement jamais eu lieu, pas même dans mes rêves. Michelle était
très jeune, malgré les apparences. De là, sans doute, son courage. Mais
je n’étais pas bien vieux. De là, sans doute, pareillement, mes
scrupules, car ce ne sont pas les hommes jeunes qui ont le plus d’audace
en face des femmes et des jeunes filles. Au demeurant, si je m’arrête
pour réfléchir, je cherche quel reproche je pourrais m’opposer. Jusqu’au
dernier moment, jusqu’au moment où elle voulut être aimée et me
l’entendre dire, je n’ai pas voulu aimer Michelle. Je l’aimais, certes,
et ma résolution donnerait à sourire aux gens d’expérience. Mais je me
suis promis de ne pas tricher: je n’ai pas à me faire plus grand ou plus
habile que je ne suis. Je suis comme je suis. Rien de plus, rien de
moins. Je me connais mieux que jamais. Comme tout le monde, j’ai pu me
tromper. A l’heure de mes étranges fiançailles avec Michelle, je me
vantais de tout prévoir. Car je prévoyais beaucoup de choses. Mais tout,
c’était peut-être excessif. Je le sais, aujourd’hui. Je le sais à mes
dépens. La solitude est noire dans notre petite villa de Guéthary. Loin
de moi, en Bretagne, dans sa vieille maison familiale, Michelle se
repose, auprès de sa grand’mère. Cette absence d’un mois, j’en suis
responsable. Je ne récrimine point. Dans douze jours, Michelle
reviendra. Je veux l’attendre patiemment.