On n’est pas le héros d’une telle scène, si on ne l’a pas cherchée, sans
en éprouver, à mon âge, une émotion violente. Je ne distinguais plus si
j’étais content ou fâché. Il me tombait du ciel un bonheur inespéré et
une peine atroce,--une peine atroce parce que, d’emblée, je faisais,
n’étant pas fat, la part du dévouement dans la décision de Michelle, et
parce que je prévoyais--quel mot pour un aveugle!--toute la vie
difficile où s’élançait mon amie trop jeune. Mais le premier pas était
franchi. Je me sentais moins timide, plus calme. Loin de profiter d’une
victoire flatteuse, je me hâtai d’accumuler devant Michelle les raisons
qui devaient, selon moi, s’opposer à nos vœux. Elle les repoussait
toutes. Elle avait tout pesé, tout prévu.
--Et puis, ajouta-t-elle, moi aussi, je vous aime, Pierre. Et ça, ça ne
se discute pas.
Je discutai néanmoins.
--Vous avez tout pesé, dis-je, mais vous ne savez pas tout.
--Quoi encore?
J’hésitais. En tâtonnant, j’avouai la nouvelle qui m’était arrivée de ma
mère à l’hôpital de Bordeaux.
--Je ne peux plus compter sur elle, dis-je. Vous seriez seule, toute
seule pour soigner l’infirme...
--Taisez-vous! fit-elle avec ardeur. Ce que vous me dites, je le savais
également.
--Vous le saviez?
--Oui, par l’infirmière de Bordeaux, et que vous aviez refusé qu’on
écrivît pour vous à votre mère, et que vous étiez très malheureux. Je
savais tout, Pierre.
J’étais consterné. Mais elle:
--Eh bien! qu’est-ce que vous attendez pour aller demander ma main à ma
mère? Faut-il que je la demande pour vous? En voilà un fiancé! Je lui ai
déjà dit que je l’aime et il n’a même pas remarqué qu’il ne me l’a pas
dit, lui, qu’il m’aime. Alors, quoi? C’est le monde renversé?
J’avais certainement l’air assez piteux.