La mémoire des jours heureux est moins fidèle que celle des mauvais
jours. Si je désirais rapporter ici tous les détails des deux semaines
qui suivirent, je crois que je n’y parviendrais pas. Plus grièvement
atteint que lors de ma première blessure, je souffris pourtant moins,
parce que j’eus des compensations que je n’avais pas eues. Au cours de
ces deux semaines, Michelle se révéla. Dire, selon le cliché consacré,
qu’elle m’entoura de soins, serait ne rien dire. Ses soins, elle me les
avait donnés sans compter, lors de ma première blessure. Mais j’eus tout
de suite l’impression, cette fois, que, loin de se dévouer
indistinctement à tous ses blessés, elle me favorisait au détriment des
autres. Il me semblait qu’elle ne s’occupait plus que de moi seul. Et
moi, loin de m’en réjouir, je m’en affligeais. Trop choyé, je mesurais
mieux l’étendue de mon infirmité. Une pudeur me gênait. Peut-être me
serais-je élevé contre tant de sollicitude, si Michelle, abandonnant sa
réserve de naguère, ne s’était pas mise à me parler de sa famille, de sa
mère, de ses deux frères, d’elle-même enfin. Nous avions été sur le pied
de la coquetterie, lors de ma première blessure; nous étions, désormais,
tels que deux camarades qui se confient librement l’un à l’autre.
Jusqu’à un certain point, toutefois, pour moi comme pour elle: elle et
moi, nous dérobions devant des sentiments trop particuliers; et, devant
d’autres, nous n’énoncions que des phrases courtes, retenues. Nous nous
découvrions des goûts communs, des aversions pareilles, et
singulièrement le même goût de la discrétion et la même aversion de
l’emphase. Mais, après ces deux semaines écoulées d’une camaraderie sans
familiarité, je m’aperçus que Michelle m’avait nommé Pierre, un jour, à
Bordeaux, et depuis ce jour jamais.