Ce fut une très douce camaraderie, qui ne pouvait pas durer. Michelle me
devenait indispensable. Elle me lisait les journaux, prompte à y trouver
ce qui m’intéressait. Où avait-elle appris si vite à déjouer les
entretiens dangereux, je veux dire ceux qui risquaient de me rappeler
trop brutalement que j’étais condamné à la cécité perpétuelle? Avec un
tact incomparable, elle me décrivait gens et choses. Sans effort, par
elle, je voyais ce que mes yeux ne voyaient plus. Sans effort, par elle,
je m’habituai à ne plus voir. Et jamais rien ne la lassait. Ce n’est que
quand elle me quittait, le soir, pour regagner Ciboure et la maison de
sa mère, que je sentais que la nuit était vraiment venue. Quel souvenir
je garde encore des promenades qu’elle me fit faire, en voiture ou à
pied, dès que j’eus l’autorisation de sortir! Comme ma première
convalescence me paraissait fade et morne près de celle-ci! Avais-je le
pressentiment que notre camaraderie s’achèverait de la façon qu’elle
s’acheva? Et Michelle avait-elle tout prévu, tout accepté?
Comprenait-elle qu’elle m’était devenue indispensable? Elle allait
au-devant de mes désirs, me proposait le livre dont j’avais envie,
m’offrait la promenade qui me plaisait, devinait que je préférais
quelquefois rester à l’ombre dans le jardin de l’hôpital. Quand elle
arrivait, le matin, près de mon lit, elle jugeait sans peine de mon
humeur. Ah! l’étreinte de nos mains, quand elle arrivait et quand elle
me quittait! Mieux que si je les avais regardées, je connaissais
parfaitement ses mains, ses mains menues aux ongles allongés, que
n’ornait aucune bague. Mais je n’osais pas les retenir dans les miennes
aussi longtemps que je le désirais. Et elle ne les y laissait pas plus
longtemps que je ne les retenais, et elle ne les retirait pas avant que
j’eusse desserré les miennes. Chères, chères mains de ma chère Michelle!