Se dévouer. Dévouement. Dévotion. Les deux substantifs se touchent, se
commandent peut-être.
--Se dévouer! disait Michelle.
Et elle disait:
--Il faut croire!
Dans ma fièvre et ma solitude malheureuse de l’hôpital de Bordeaux, ma
volonté n’était pas si puissante que je ne pusse y faillir. J’entendais
Michelle me disant, à Saint-Jean-de-Luz:
--Il faut croire!
Ainsi ma mère m’avait dit, quelques années plus tôt:
--Il faut aimer, les yeux fermés, ceux qu’on aime.
Mais, si j’étais capable d’aimer comme ma mère le souhaitait, je ne me
sentais pas capable de la foi que préconisait Michelle. La guerre
m’avait détourné de Dieu. J’en étais, du moins, persuadé. Vainement
essayai-je, un soir, en pensant à Michelle, de me réciter en moi-même
les prières qu’enfant je récitais à voix haute sans tâcher d’en pénétrer
le sens.
--_Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié; que
votre règne arrive; que votre volonté soit faite sur la terre comme au
ciel!_
Cette fois, je m’attachais au sens des paroles: je les trouvais sévères
et froides. La fin de l’oraison dominicale ne m’émouvait pas davantage.
A un homme frappé comme je l’étais, tout le _Pater_, malgré l’apostrophe
touchante du début, n’offrait pas le réconfort qu’il cherchait.
J’essayai de la salutation angélique. Quelle différence soudaine!
--_Je vous salue, Marie, pleine de grâce. Le Seigneur est avec vous,
vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus le fruit de vos
entrailles est béni._
Une émotion étrange m’envahissait.
--_Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs,
maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il!_
Il me semblait que je n’avais jamais entendu paroles si douces,
supplique si humaine. Comment avais-je pu oublier l’ineffable simplicité
de cette requête? Je la repris lentement, humblement, pieusement: une
espérance inattendue montait en moi. J’étais bouleversé. Je pensais à ma
mère, à Michelle, à mes camarades morts ou en péril de mort, à mon père,
à moi-même. Je me sentais petit, petit, pitoyable et résigné.
L
Le lendemain,--après trois jours d’un silence qu’elle avait
respecté,--je demandai à mon infirmière d’écrire une lettre pour moi.
Elle s’installa tout près de mon lit, tout près de ma tête, comme si
elle s’apprêtait à recevoir des confidences. Mais je n’écrivais ni à ma
mère, ni à Michelle. Je contais seulement mon aventure à mon infirmier
de Saint-Jean-de-Luz qui m’avait témoigné de la sympathie et prié de ne
pas le laisser sans nouvelles. Si je note que je le chargeais, en
post-scriptum, de présenter mes respectueux souvenirs à Mademoiselle
Michelle, c’est pour ne pas me dissimuler que je rusais bien naïvement
avec ma volonté de ne plus penser à celle que j’informais d’abord, par
ce moyen, de mon souci. Ne trichons pas: j’espérais que Michelle
répondrait à ce message indirect, et j’aurais été navré qu’elle ne
m’envoyât pas, si bref fût-il, un billet de compassion. Mais je
n’espérais pas qu’elle ferait ce qu’elle fit. Elle ne répondit pas, en
effet. Mais, au soir de la cinquième journée qui s’achevait depuis que
j’avais dicté ma lettre, et comme je somnolais, l’esprit engourdi, je
fus réveillé par un bruit de pas qui s’arrêtaient devant ma couchette.
--Nous l’avons réveillé, dit une voix de femme que je ne connaissais
pas.
--Bonsoir, Pierre! dit une autre voix.
C’était Michelle,--Michelle avec sa mère, que mon infirmière
conduisait,--Michelle qui me saluait par mon prénom, en présence de sa
mère. Et j’affirmerais, la main sur le feu, que sa voix tremblait. Mais
je passerai: ces minutes de bonheur--oui, de bonheur--que le destin nous
accorde, il ne faut pas les émietter en les analysant.
--Nous venons vous enlever, dit Michelle.
Arrivées à Bordeaux après midi, elles avaient mené rondement les
démarches: toutes les paperasses étant signées, contre-signées, scellées
et enregistrées, Michelle et sa mère, sans mon aveu, m’enlevaient de
l’hôpital de Bordeaux et m’emmenaient à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz.
J’en demeurais interloqué.
--Vous ne dites rien? fit Michelle. Vous ne serez pas moins bien soigné
qu’ici, vous savez? ajouta-t-elle par politesse pour mon infirmière.
Mais je ne disais rien. Mes lèvres cependant remuaient. Michelle se
pencha vers moi pour écouter. Je le sentis. Des bruits de pas
s’éloignaient. Étions-nous seuls, elle et moi? Je l’entendis qui
murmurait à voix basse ce que je murmurais plus bas encore:
--... _priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de
notre mort. Ainsi soit-il!_