Je ne déchirerai pas la page que je viens d’écrire. J’y joindrai plutôt
l’aveu que je me fais de ma culpabilité. Il serait trop injuste
d’accuser tout et de ne pas reconnaître que je fus du moins imprudent.
J’avais regagné le front, avant la fin de mon congé de convalescence,
sans la permission des autorités militaires, et sans m’arrêter à Paris:
une espèce de rancune m’animait; j’emportais dans ma poche, cependant, à
l’adresse de ma mère, une enveloppe préparée, où, ne précisant rien,
j’avais enfermé quelques phrases de tendresse déférente et des allusions
à mon chagrin de ne plus pouvoir vivre dans une oisiveté que je
préférais nommer solitude. Et j’avais souligné le mot _solitude_. Je
désirais qu’elle comprît ce que je comprenais moi-même et que je
l’appelais à mon secours sans pourtant rien exiger, puisque je regagnais
le front. Appel maladroit, je le sais maintenant. Je l’ai deviné pendant
ce voyage lugubre qui s’achèverait dans une gare bombardée. Je
l’envoyai, néanmoins. Mon premier geste, en sautant du wagon, fut de
jeter à la boîte l’enveloppe qui ne pesait pas lourd entre mes doigts.
Il était cinq heures du soir. Deux avions dansaient, au-dessus de la
gare, dans un ciel clair où les nuages minuscules et ronds étaient créés
par l’éclatement des obus d’une batterie inutile. Six heures plus tard,
au milieu de ma batterie à moi, la meilleure de toutes, je m’effondrais,
blessé comme je l’ai dit, au cours d’un tir de barrage endiablé dont le
fracas me demeure dans les oreilles. Ma lettre à l’adresse de ma mère
n’était peut-être pas encore levée de la boîte où je l’avais jetée.
Quand elle arriva--le lendemain, ou le surlendemain?--à destination, rue
Jouffroy, ma mère ne savait rien de ma nouvelle blessure. Quand m’arriva
la réponse, à Bordeaux, après dix jours de promenades, ma mère n’en
savait probablement pas davantage, ni que je ne lirais pas moi-même
cette réponse. Une infirmière me la lut. Elle avait commencé à mi-voix,
celle finit à voix basse, tout près de moi. Je ne bougeais pas. Elle me
posa sur chaque joue un baiser maternel.
--Mon pauvre petit! murmura-t-elle.
J’avais déjà entendu pareille consolation. Mais quelle honte se mêlait à
ma douleur!