Il est peut-être bon que les événements se précipitent, et que le
malheur frappe les hommes sans leur donner le temps de réfléchir entre
deux mauvais coups du sort. On descend ainsi d’un trait jusqu’au fond de
sa peine, on la mesure, et rien ne peut plus accabler désormais la
victime. Une chute lente doit défaire davantage les forces vives d’une
âme. Je fus frappé, quant à moi, sans avoir le temps de respirer. Quand
l’orage s’apaisa,--et c’est une lamentable vérité que tout orage se
dissipe ou s’apaise,--je n’eus qu’à prendre conscience des ruines qu’il
avait rapidement accumulées. Le bilan, il m’était facile de l’établir.
Qui lirait ce cahier croirait, dès maintenant, que je vais déplorer
l’accident malheureux qui me rendit aveugle. Hélas! ma blessure fut plus
profonde. Perdre la vue ne m’eût été que de peu, si je n’avais point
perdu ma mère. Mais comment écrire cela sans laisser supposer qu’il y a
de l’amertume dans ce que je veux dire? Si je répète que je ne reproche
rien à ma chère maman, je ne cherche pas à me convaincre qu’en effet je
ne lui reproche rien. Faut-il, faut-il lui trouver une excuse?
J’incriminerais seulement cette longue absence que m’avaient imposée et
le service militaire obligatoire et la guerre qui éclata lorsque
j’allais être libéré. C’est la part de l’inévitable. Si ma mère s’est
peu à peu détachée de moi, même à son insu, ne me suis-je pas
simultanément séparé d’elle? Je me suis mûri loin d’elle. Elle
m’écrivait, certes, et des lettres toujours pleines de tendresse, et je
lui en écrivais aussi; mais comme elle est chétive, la tendresse que ne
soutient pas le son de la voix on le regard des yeux! Et puis, la mort
de mon père avait tout mis en question. Ce fut le point capital. Je
n’étais pas près de ma mère au moment dangereux. Et enfin, qui sait si,
même près d’elle, j’aurais rien empêché? Et qui me prouvera que, même
sans la guerre, ce qui fut n’aurait pas été?