Cette infirmière, qui était veuve depuis une dizaine d’années, avait ses
trois fils sur le front. A chacun d’eux elle écrivait tous les jours une
lettre, et elle en recevait une, à peu près tous les jours, de chacun
d’eux. Elle m’avait proposé d’écrire à ma mère, sans lui dire toute la
vérité.--«Pas encore», avais-je répondu en la remerciant. Et elle
s’était presque fâchée de mon refus, où je persistais. Mais, après avoir
lu ce que m’envoyait ma mère, elle me plaignit. Ce fut la pitié de cette
femme qui, me fouettant, me sauva d’un désespoir trop naturel.
--Je vous en supplie, lui dis-je, laissez-moi seul.
Elle me laissa. Mais je sentais son regard fixé sur moi, et ce m’était
une sensation atroce. Je sentais aussi, et par-dessus tout, que je
n’aurais pas supporté de voir son regard. Que quelqu’un pût juger ma
mère sans tenir compte des circonstances atténuantes, je ne l’admettais
pas. Ah! que m’importait ma blessure, et qu’elle fût de celles que rien
ne guérira! Mais l’autre, l’autre, l’intime, la secrète, je me révoltais
à la pensée que cette infirmière l’eût découverte. Veuve depuis une
dizaine d’années, comment cette infirmière ne jugerait-elle pas avec
sévérité ma mère chérie qui parlait de se remarier? Car voilà ce que
cette infirmière avait lu avant moi, pour moi, voilà ce que ma mère
répondait à ma lettre si triste: comprenant, non point ce que j’avais
compris, mais que depuis la guerre, et surtout depuis mon séjour à
l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz, je m’éloignais d’elle de plus en plus;
comprenant qu’elle n’avait aucune raison de lutter contre une jeune
fille qui m’éloignait d’elle avant de nous séparer tout à fait;
comprenant que l’avenir se présentait devant elle sous des couleurs trop
sombres, ma mère m’annonçait ce qu’elle eût peut-être hésité à
m’annoncer, ce à quoi elle ne se fût peut-être jamais résolue, si mon
brusque départ pour le front ne lui démontrait pas mon détachement
volontaire; ma mère m’annonçait qu’elle allait se remarier. J’épuisais
la coupe.