L’amour a des imprudences singulières. On aime avant de se demander si
l’on peut aimer. Quand on se le demande, il est trop tard: on aime. Si
j’aimais déjà Michelle sans le savoir et même malgré moi, au moment dont
je parle, je ne connaissais d’elle que des traits de caractère, des
goûts, des gestes, des silences, des aversions, des boutades. Son nom?
Elle me l’avait peut-être dit. Je n’en étais plus sûr. Il ne m’en
souvenait pas, et je ne me le rappelais pas. A l’hôpital, elle était
Mademoiselle Michelle. Et pour le reste? Oui, elle m’avait appris que sa
famille possédait une villa sur la colline de Ciboure. Mais de sa
famille, rien. Michelle avait ceci de commun avec moi, qu’elle donnait
parfois l’impression d’être prête à une confidence, et soudain elle
tournait court, se taisait, ou fuyait. J’ai les mêmes élans qui tout à
coup se brisent, et les mêmes pudeurs, ne fût-il question que de
sentiments ou d’idées parfaitement avouables, et les mêmes réticences
que rien ne préparait. Cependant, elle avait vu ma mère, et elle
connaissait l’essentiel de ma famille: la mort de mon père, mon enfance
choyée, nos étés de Guéthary. Je m’étais livré beaucoup plus qu’elle.
Mais si je désirais qu’elle fût moins réservée, je n’osais pas
l’interroger directement: c’est un art ou un vice que je n’ai jamais pu
pratiquer; et rien ne me déplaît tant qu’un indiscret. J’attendais
qu’une occasion s’offrît où, d’elle-même, Michelle me dirait ce qu’elle
consentirait à me dire. Je ne me flattais du reste pas d’obtenir en une
seule fois toutes les confidences que je souhaitais. Dans les romans,
les auteurs placent de ces scènes pathétiques où le héros et l’héroïne
s’exaltent à d’invraisemblables débauches d’aveux et de révélations en
style noble. Mais je n’écris pas un roman, et je ne suis pas un héros de
roman. Je n’ai jamais eu avec Michelle la grande scène des confidences.
Tout ce que j’appris d’elle, je l’appris peu à peu, par bribes, au
hasard des conversations ou des événements. Ainsi, parce qu’un bateau
sauta sur une mine, un jour, à l’entrée de la rade de Saint-Jean-de-Luz,
je sus que Michelle avait deux frères, tous deux plus âgés qu’elle et
tous deux officiers de marine, embarqués, l’un sur un torpilleur, et
l’autre sur un sous-marin.