Il y aura demain huit jours que Michelle m’a quitté. Dans trois
semaines, dans trois fois autant de longues journées que je viens d’en
passer, elle reviendra. Si c’était à recommencer, la laisserais-je
partir? Je ne suis pas encore en état de le décider. Comment
aurions-nous supporté notre solitude tête-à-tête, après ce qui fut? Mais
comment aurions-nous dissipé le malaise qui grandissait entre nous? Tout
se serait peut-être résolu par une séparation définitive. Dans trois
semaines, nous nous retrouverons peut-être différents. Il faut que j’aie
de la patience. J’en ai. Je veux en avoir. Je me suis fait conduire, ce
matin, par Joséphine, à la grand’messe de dix heures. J’aime une
grand’messe en Pays Basque: elle est longue, longue, à désespérer les
étrangers. En bas, dans la nef où seules vont les femmes, on est pris
dans une atmosphère d’encens, de fraîcheur et de cantiques. En haut,
dans les tribunes où les hommes n’ont pour s’asseoir qu’un banc de bois
très étroit, on domine la cérémonie. D’en haut, tonnent les voix fortes
de ces paysans basques dont la foi ne discute pas, et qui s’endorment
pendant le sermon plutôt que de s’exposer à critiquer M. le curé trop
vieux ou M. le vicaire trop jeune. C’est en haut que je m’installe, au
premier étage, près du grand harmonium qui ne sert que pour les
cérémonies solennelles. Aux dimanches ordinaires suffit le petit
harmonium d’en bas, autour duquel se groupent les jeunes filles. Mais,
dimanches ordinaires et jours de fête, M. le curé prêche aussi
complaisamment: d’abord en basque, puis en français pour ceux qui, comme
moi, ne comprennent pas le basque. Si j’étais femme, je dirais que
j’adore les sermons des bons curés de campagne. Et M. le curé de
Guéthary ne se doute pas que, parmi tous ses paroissiens, je suis
peut-être unique à l’écouter d’un bout à l’autre, même quand il prêche
en basque. Car, lorsqu’il aura fini, éclatera, formidable, chanté par
trois cents fidèles qui chantent comme s’ils étaient trois mille, le
début d’un credo sublime. Que les sceptiques malheureux entrent dans une
église basque à l’heure de la grand’messe! S’ils n’en sortent pas
apaisés, ils n’ont plus qu’à mourir: ils ne sauront jamais ce que peut
être un acte de foi.