Rien n’est plus mystérieux qu’une jeune fille. Que sait-elle?
Qu’ignore-t-elle? Et peut-être ce mystère attire-t-il davantage. Mais
toutes ne s’en doutent pas. Je ne connais rien d’odieux comme une jeune
fille qui affecte des allures de femme. Michelle n’était point de
celles-là. A vingt ans, on sourit, avec malice, du mot candeur. A
trente-cinq ans, on lui trouve un parfum émouvant. C’est la candeur même
que respirait Michelle. A vivre dans un hôpital, en temps de guerre, au
milieu de blessés de toutes les classes et de tous les tempéraments,
comme aussi de médecins qui, sous prétexte de science ou d’hygiène, sont
souvent de grossiers personnages, il est probable que Michelle, jeune
fille, avait dû en voir de toutes les couleurs. Elle ne jouait jamais,
cependant, au garçon. Elle semblait ne voir et n’entendre que ce qu’elle
voulait bien voir et entendre, mais cela, également, sans en avoir
l’air. Il n’y avait rien de contraint en elle. Et, si elle était la
candeur même, elle l’était sans chercher à l’être. Pour un soldat qui
venait de vivre pendant plusieurs mois en compagnie de soldats, et
uniquement de soldats, qui n’étaient pas tous des anges, une Michelle
paraissait, je ne crains pas de l’écrire, angélique. Et que dire de ce
regard qui passait par-dessus moi, lorsqu’elle parlait de choses graves
sans insister? N’est-ce pas lui qui m’a d’abord séduit? Ou bien est-ce
sa voix, cette voix si fraîche, chantante, et qui me reste seule
palpable, en quelque sorte, maintenant que je suis aveugle, des trésors
que j’avais près de moi quand Michelle était assise à mon chevet? Mais
je possède, vivace, le souvenir de ce regard qui a longtemps hanté mes
nuits d’insomnie, mes premières nuits d’aveugle. Faudra-t-il que je
meure sans avoir revu ce regard incomparable de Michelle, de ma
Michelle, comme disait ma mère, ce regard qu’elle avait et qu’elle n’a
peut-être plus?