Je ferais un bien mauvais écrivain. Voilà que j’ai l’air d’oublier que
j’avais mis ma mère au-dessus de tout et, sans transition, je déclare
que je tins d’une autre, après ma première blessure, le goût de revivre.
Attiré par le nom de Michelle, j’ai devancé les événements pour arriver
plus vite à la cause du drame; je n’ai pas eu davantage le temps
d’échapper à la nostalgie de la guerre. Je m’en excuserais, si la guerre
ne m’avait pas fermé les yeux à jamais après avoir placé Michelle sur
mon chemin, si je ne tirais pas de la même source ma misère et ma
consolation. Mais il y a plus: la guerre aussi m’a pris ma mère, par
contre-coup, et de façon navrante pour le fils que j’étais. Comment
noter cela sur le papier, comment le préciser avec des mots, sans
risquer d’en dire plus que je ne veux, que je ne dois, que je ne peux en
dire? Car c’est lentement, malgré elle sans aucun doute, que ma mère
s’est détachée de moi, même si elle ne le chercha point.
Mais voilà que je vais encore trop vite et que je devance les
événements. Je risque, cette fois, d’embrouiller tout. Au reste, plus je
diffère l’instant où j’inscrirai ici l’origine du mal, plus je mériterai
qu’on m’accuse d’ingratitude ou d’insensibilité.
Mais suis-je responsable si la mort de mon père ne m’a pas ému outre
mesure? Il avait toujours semblé refuser qu’on l’aimât. Quand éclata le
coup de tonnerre du 2 août 1914, je ne l’avais presque pas vu depuis
environ deux ans, car j’achevais en Normandie ma deuxième année de
service militaire. Le 5 août, je partais pour la frontière de l’Est sans
avoir embrassé mes parents. Le 21, je recevais le baptême du feu près de
Charleroi. Le même jour, à quinze kilomètres de mon régiment, mon père,
à la tête du sien, se faisait tuer pour protéger la retraite de sa
division. Je ne l’appris qu’après la bataille de la Marne, devant
Brimont, par une lettre de ma mère.
Ma mère, elle, dès la mobilisation, avait rejoint son poste, dans un des
grands hôpitaux de Paris. Nous nous étions vus pour la dernière fois le
8 juillet 1914. Je ne la revis que le 20 mai 1915, quatre jours après
mon arrivée à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz, où elle accourut quand
elle sut que j’étais blessé. On m’avait déjà charcuté le bras; et le
premier sourire qui s’était penché sur mon lit venait de Michelle.