Étranges démarches de l’amour! Pendant des années, on a vécu près d’une
femme, ignoré d’elle et l’ignorant, on lui a peut-être, sans y faire
attention, cédé le trottoir dans une rue étroite; on l’a peut-être
regardée; on ne l’a pas vue. L’eût-on vue, lui eût-on été présenté,
eût-on causé avec elle, on n’eût peut-être conçu pour elle aucun
sentiment particulier. Mais qu’on soit devant elle un certain jour
plutôt qu’un autre, et tout devient différent; et il ne faut qu’un petit
nombre d’heures pour décider qu’on ne pourra pas vivre sans cette femme
et pour s’étonner qu’on ait pu vivre sans elle jusque-là. Telle fut ma
très simple aventure en face de Michelle. Elle me semble, en effet, très
simple aujourd’hui, après une dizaine d’années; mais j’en fus émerveillé
d’abord, je ne veux pas me le dissimuler ni en rougir. Et pourtant, je
ne dois pas dissimuler davantage que je n’ai pas compris tout de suite
que cette jeune infirmière, qui s’était intéressée à ma détresse comme
elle s’intéressait probablement à la détresse de mes compagnons
d’hôpital, serait la femme de ma vie.
A vingt-quatre ans, avec l’éducation que ma mère m’avait donnée, j’étais
encore moi-même fort jeune, et plus jeune peut-être que cette infirmière
qui n’avait pas vingt ans. Loin de m’endurcir, les dix mois de guerre
que je comptais à mon actif comme canonnier dans une batterie de 75,
avaient développé ma tendresse latente: ces hommes si volontaires qui
supportaient tant de peines, croira-t-on, au seul rapport d’un
combattant, qu’ils n’étaient que de pauvres hommes tourmentés des
souvenirs les plus doux? Groupés autour d’un litre de gros vin ou d’un
poulet froid apporté par le vaguemestre, ils se guindaient à crâner, à
rire: ils pensaient, cependant, à autre chose. Le plus cruel cachait
sous sa capote boueuse un cœur pantelant. On a plaisanté de quelques
hôpitaux et de quelques infirmières. J’affirme, moi, qu’avant de rêver à
des baisers, un blessé ne rêvait que d’une main blanche sur son front.
Nos infirmières furent sans rivales. Combien sommes-nous qui leur
devons, plus qu’aux chirurgiens, et la vie et le goût de survivre?
C’est ce que, pour ma part, je dois à Michelle.