Telle fut en abrégé ma réponse au premier article de M. Guessard; voici
maintenant ma réponse au second:
Le procès continue sur la _geminata consonans_ de Th. de Bèze. Je
suis obligé de défendre jusqu’au bout ma traduction, puisque M.
Guessard fait dépendre de ce mot l’estime de tout mon ouvrage, et que
j’ai accepté son défi. Au surplus, je vous dirai, en passant, que M.
Guessard n’a pas son pareil pour trouver de ces alternatives. Son
esprit net et concis aime à réduire toutes les questions à deux termes.
Vous en verrez plus d’un exemple dans cette réponse. J’avais, dans la
première, cru tirer autorité de quelques suffrages imposants, tels
que ceux de MM. Augustin Thierry, Victor le Clerc, Naudet, Littré,
Béranger; mais me voilà bien loin de compte! M. Guessard exige, pour se
rendre, «un arrêt en bonne forme,» signé de ces messieurs; il dresse,
le plus sérieusement du monde, un formulaire en trois articles, dont
le dernier doit attester «qu’_une seule_ des assertions de mon livre
_est restée debout_, après l’examen que M. Guessard en a fait.» J’irai
présenter ce formulaire à la signature des illustres juges par moi
invoqués; et si je ne le rapporte à M. Guessard, revêtu de toutes les
formalités authentiques, je suis déclaré vaincu aux yeux du monde
savant (page 362).
M. Guessard a bonne opinion des effets de sa dialectique; mais on ne
voit pas où il prend le droit d’exiger des certificats de ses erreurs.
S’il n’y veut pas croire à moins, d’autres ne seront pas si difficiles.
Ne nous dérangeons pas, et ne dérangeons personne, pour si peu.
_Geminata consonans_, voilà donc la grande énigme. Est-ce, au sens
le plus large, deux consonnes consécutives? ou bien, dans un sens
beaucoup plus restreint, la même consonne redoublée? Je défends la
première interprétation, qui contient la seconde, puisque les consonnes
redoublées sont consécutives; M. Guessard soutient la seconde, qui
exclut la première. L’un de nous fait un contre-sens, mais lequel des
deux?
Avant tout, je dois reconnaître à M. Guessard un merveilleux talent
pour embrouiller les questions les plus nettes, dissimuler les parties
d’un texte qui lui nuisent, et mettre en relief, au contraire, celles
qui paraissent le servir. Au nom de la logique, il assemble d’épais
nuages; et puis, quand tout est noir partout, quand on n’y voit plus
goutte, il s’écrie, du ton le plus naturel et le plus persuadé: _Est-ce
clair?_... _Est-ce encore clair?_... Le pauvre lecteur serait bien
tenté de lui répondre: Ma foi, non! Mais tant d’assurance intimide; on
se dit: Apparemment que c’est bien clair pour les gens au fait de la
matière. Allons, accordons-lui ce point, et suivons. On avance, et il
vous conduit de l’analogie dans l’amphibologie, de l’amphibologie dans
la battologie, de la battologie dans la tautologie et la macrologie:
de la macrologie à la périssologie il n’y a qu’un pas; la périssologie
mène infailliblement à l’acyrologie, qui produit la cacologie, d’où
vous tombez dans la céphalalgie, et de la céphalalgie dans un profond
sommeil, pendant lequel M. Guessard chante victoire tout à son aise!
Voyons toutefois qui sera le plus habile, lui à condenser le
brouillard, ou moi à le dissiper.
J’ai aussi la prétention de m’appuyer sur la logique pour déterminer le
sens de l’expression _geminata consonans_. Le passage où elle se trouve
est complété, éclairci jusqu’à l’évidence par un autre passage voisin
du premier. Il paraît que M. Guessard n’avait pas aperçu ce second
passage. Je le lui ai mis sous les yeux dans ma réponse, et pour cette
fois j’ose affirmer qu’il l’a très-bien vu et en a compris la portée;
car sa réplique n’en souffle mot. Il bat la campagne à côté. Puisque
cette partie de mon argumentation l’embarrasse, je vais la reprendre.
C’est à la page 9 que Th. de Bèze explique l’euphonie du parler
français, par l’attention de ne prononcer _nullam geminatam
consonantem_.
A la page 10, il revient sur ce caractère général de notre langue[90].
[90] Francorum enim ut ingenia valde mobilia sunt, ita quoque
pronuntiatio celerrima est, _nullo consonantium concursu
confragosa_, paucissimis longis syllabis retardata....
consonantibus (si dictionem aliquam terminarint) sic cohærentibus
cum proximis vocibus a vocali incipientibus, _ut integra interdum
sententia haud secus quant si unicum esset vocabulum efferatur_.
(_De recta Linguæ francicæ pronunt._)
«La prononciation des Français, mobile et rapide comme leur génie, ne
se heurte jamais au concours des consonnes, ni ne s’attarde guère sur
des voyelles longues. Une consonne finit-elle un mot? elle se lie à la
voyelle initiale du mot suivant, si bien qu’une phrase entière glisse
comme un mot unique.»
Ces deux passages évidemment se rapportent à la même idée, et
renferment le vrai sens de _geminata consonans_. Il s’agit de les
expliquer en les conciliant.
J’ai fait observer que les consonnes jumelles sont très-coulantes,
et sont toujours placées au cœur des mots. J’ai demandé comment
l’extinction de ces jumelles pouvait favoriser la liaison d’un mot à un
autre.
Au contraire, que les consonnes consécutives, autres que jumelles, sont
très-dures, munissent ordinairement les extrémités des mots, et, si on
les veut articuler toutes, hérissent la phrase d’aspérités, et font un
obstacle considérable à la liaison de ses éléments.
M. Guessard veut qu’il ne soit question que des consonnes jumelles. Je
l’ai prié d’accorder son interprétation avec le texte _complet_, de
m’aplanir ces difficultés. Il garde le silence.
Examinons, ai-je dit ensuite, la logique des idées de Bèze, et leur
enchaînement, en prenant le sens de mon adversaire: le français est
si antipathique à toute rudesse de prononciation, qu’il n’articule
jamais les consonnes jumelles (_qui sont très-douces_); mais il a grand
soin d’articuler les autres consécutives, comme _st_, _sp_ (_qui sont
très-rudes_); d’où il résulte que la prononciation des Français est
pleine de mollesse, et que dans leur bouche une phrase entière glisse
comme un seul mot.
Profond silence de M. Guessard.
Il se contente de dire, en termes vagues: «M. Génin sue sang et eau à
défendre un contre-sens.» (Page 357.) Non, je ne sue ni sang ni eau; je
cite en entier un texte que vous aviez tronqué. Je vous dis d’un grand
sang-froid que votre sens mène à l’absurde. Que me répondez-vous?
Au lieu de me répondre, il cherche à opérer une diversion, et à me
faire paraître dans la position fâcheuse où lui-même se sent arrêté.
Voici comme il s’y prend: il va chercher un passage où Bèze avertit
que _ct_, à l’intérieur des mots, se prononce entièrement. Ce sont là,
dit M. Guessard, des consonnes consécutives, ou jamais; donc elles
n’étaient pas muettes.--«Voilà cet illustre savant, qui pose une règle,
qui en excepte quatre cas, ni plus ni moins, et qui, vingt pages plus
loin, dans un petit livre de quarante-deux feuillets seulement, oublie
sa règle et ses quatre exceptions, pour se contredire lui-même, en
m’apprenant que _ct_ se prononce entièrement!.... Mais alors votre
illustre savant n’est plus qu’un illustre radoteur, ou bien c’est vous
qui ne l’avez pas compris, et qui me le rendez tel. Il n’y a pas de
milieu entre ces deux propositions, et le choix n’est pas douteux.
Sortez de là: JE VOUS EN DÉFIE RÉSOLUMENT!....»(Page 358.)
M. Guessard prend toujours des tons incroyables pour les choses les
plus simples du monde: _Je vous en défie résolûment!_ On dirait un
paladin de Charlemagne! _Résolûment_ est superbe! Comment n’être pas
convaincu par _résolûment_?
Oui, Bèze remarque que b se prononce dans _absent_, _obsèques_,
_objet_; que _ct_ sonne pleinement dans _acte_, _actif_, _affection_,
_détracteur_; que _st_, _sp_ se prononcent quelquefois en double,
et plus souvent en simple. Et puis, vous prétendez que c’est là un
argument en votre faveur? Vous n’y songez pas. Quelle est la règle
générale, selon vous? Que les consécutives ne s’éteignaient jamais.
Alors pourquoi Bèze relève-t-il des mots où elles ne s’éteignent pas?
Qu’y a-t-il là d’extraordinaire? Nous sommes dans la règle. Ah! si
la règle était ce que j’ai dit, de ne prononcer pas les consonnes
consécutives, la remarque de Bèze serait toute naturelle; mais ici, ce
qu’il aurait fallu signaler, au contraire, ce seraient des mots où ces
consécutives non jumelles se seraient éteintes, car c’est seulement
alors que votre règle eût été violée.
Voilà votre thèse, et voici la mienne, dans laquelle je résume et
concilie tout ce qu’a dit Th. de Bèze.
Il est de règle, pour obtenir une prononciation molle et coulante, de
ne point faire sentir deux consonnes consécutives.
Nous en exceptons quatre cas de consonnes jumelles; _ct_, _à
l’intérieur des mots_, et quelques autres, comme le _b_ dans _absent_,
_objet_, _obsèques_.
Toute l’argumentation diffuse de M. Guessard repose sur ce que Bèze n’a
point réuni sous sa règle tous les cas d’exception, et n’a mentionné
d’abord que les jumelles. Bèze ne peut avoir signalé plus loin d’autres
exceptions, ou bien il se serait rendu coupable d’oubli de ses propres
paroles, de contradiction, de radotage. Mais les gros mots ne prouvent
rien, et nous avons déjà vu que le fort de M. Guessard est de poser des
alternatives qui n’en sont pas, des dilemmes ouverts de toutes parts.
C’est alors que, dans la joie de son cœur, il s’écrie: _Sortez de là,
je vous en défie résolûment!_...
Je l’ai dit et redit à satiété: au XVIe siècle, la tradition du langage
primitif est considérablement altérée: on n’y peut plus recueillir que
des vestiges et des débris. On avait oublié les anciennes règles du
XIIe siècle. Les vieux mots restaient sous l’empire du vieil usage;
mais les mots nouveaux, qui s’introduisaient en foule, entraient avec
la marque de l’usage nouveau. Les grammairiens se transmettaient encore
l’ancienne règle; mais ils étaient obligés d’y signaler des exceptions
à chaque pas. Leur procédé, à cet égard, est empirique. Tel mot se dit
ainsi.--Pourquoi?--Il se dit ainsi; n’en demandez pas davantage.--Mais
cela semble contredire une règle que vous venez de poser.--Que
voulez-vous que je vous dise? Je suis le greffier de l’usage.
En voici un pourtant qui a mis un pied hors de ce cercle étroit; c’est
Jacques Dubois (d’Amiens), qui, sous le nom de Sylvius, imprimait sa
Grammaire chez Robert Estienne en 1531. Il avertit que «_s_ devant
_t_ et quelques autres consonnes se prononce rarement en plein dans
le corps des mots; on l’obscurcit ou la supprime, pour la rapidité
du langage.» Et, tout de suite, il cite des mots exceptionnels où
_st_ sonne en plein: _domestique_, _fantastique_, _organiste_,
_évangéliste_, etc...; «probablement, ajoute-t-il, parce que ces mots
ont été depuis peu puisés par les doctes aux sources grecques et
latines[91].»
[91] «_S_ ante _t_ et alias quasdam consonantes in media dictione
raro ad plenum sed tantum tenuiter sonamus, et pronuntiando
vel elidimus vel obscuramus, ad sermonis brevitatem.... Quem
(sibilum) in quibusdam perfecte cum Græcis et Latinis servamus,
ut _domestique_, _phantastique_, _scholastique_.... etc., forte
quod hæc haud ita pridem a doctis in usum Gallorum ex fonte vel
græco vel latino invecta sunt.» (Sylvius, p. 7.)
Pendant que je tiens Sylvius, je ne le laisserai point aller
sans en tirer un autre témoignage. J’ai mis en principe que la
consonne finale d’un mot était muette, et se réservait à sonner
sur la voyelle initiale du mot suivant. (Des Var., p. 41.)
C’était la conséquence rigoureuse de la règle des consonnes
consécutives. M. Guessard, qui a nié la première règle, nie
également la seconde. Je lui ai montré la première écrite dans
Palsgrave; voici la seconde dans Sylvius:
«In fine quoque dictionis nec illam (_s_) nec cæteras consonantes
eadem de causa (ad sermonis brevitatem) ad plenum sonamus;
_scribimus tantum_, nisi aut vocalis sequetur, aut finis clausulæ
sit, etc.» (P. 7.)
Voilà la raison bien simple de ces exceptions. Si Th. de Bèze ne la
donne pas, Sylvius supplée à Th. de Bèze. On prononçait avec les deux
consonnes _objet_, _absent_, _obsèques_, _détracteur_, _action_, parce
que c’étaient des mots nouveaux.
Observez un point essentiel dans le passage de Bèze invoqué par M.
Guessard: _ct_, y est-il dit, sonne pleinement _dans le corps des
mots_; c’est assez dire qu’aux extrémités il ne sonnait pas. Ainsi le
_c_ s’entendait dans _affection_, _détracteur_, mais non à la fin de
_subject_, _object_. Cette _geminata consonans_ eût empêché la liaison
des mots. On ne disait pas _un objecte divin_, mais on disait, comme
aujourd’hui, _objet divin_, sans faire soupçonner ni le _c_ ni le _t_.
Sur trois consonnes consécutives, on effaçait les deux premières. Leur
rôle se bornait à ouvrir le son de l’_e_ précédent, comme s’il y eût eu
_objait_.
On voit combien il importe, dans les exemples que l’on crée pour
rendre une théorie sensible par l’application, de n’admettre que des
mots contemporains de la règle. C’est un soin que M. Guessard, soit
hasard ou calcul, néglige toujours: il puise sans scrupule dans la
langue du XIXe siècle des exemples qu’il soumet aux lois du XIIe, et ne
manque pas de trouver l’effet ridicule. Il ne peut se persuader qu’on
ait jamais prononcé, sous Henri III, _teme_ et _pete_ pour _terme_
et _perte_; _tenir_ pour _ternir_, _la chateté_ pour _la chasteté_,
un _âtrologue_, etc. Mais ces mots _terme_, _perte_, _ternir_,
_chasteté_, _astrologue_, les avez-vous jamais rencontrés dans un texte
du XIIIe siècle? S’ils sont entrés dans la langue après la désuétude
de l’ancienne règle et sous l’empire de la règle nouvelle, qui était
l’opposé de l’autre, quel argument pouvez-vous en tirer par rapport à
un principe qui concerne le moyen âge exclusivement? C’est là pourtant
l’artifice le plus habituel de M. Guessard.
Qu’on y regarde, et l’on verra que les trois quarts de ses objections
seraient réduites à néant par cette distinction bien simple de l’âge
des mots. Si cette tactique fait briller l’esprit de M. Guessard, c’est
aux dépens de sa loyauté.
Au XVe siècle, deux systèmes étaient en présence, l’ancien et le
moderne. C’est ce que les grammairiens constatent par leurs règles
et leurs exceptions. J’ai invoqué subsidiairement les règles pour
constater le règne de l’ancien système avant le XVIe siècle; M.
Guessard s’appuie des exceptions du XVIe siècle pour soutenir que le
système moderne a toujours régné seul.
Dans l’intervalle écoulé depuis mon ouvrage et la critique de M.
Guessard, j’ai découvert, chez un grammairien du commencement du XVIe
siècle, ma règle des consonnes consécutives, mais formelle, précise,
ne laissant pas la moindre prise aux distinctions, aux mille arguties
de mon adversaire. J’ai cité Palsgrave: à Palsgrave M. Guessard oppose
Fabri. Qu’est-ce que c’est que Fabri? C’est l’auteur d’un _grant et
vray art de plaine rhetorique_, «qu’il écrivait» (notez ces mots) «à la
fin du XVe ou au commencement du XVIe siècle.» C’est le même Fabri qui
avait fourni à M. Guessard ce triste argument du _Cacephaton_, dont il
est (je l’en loue) si confus qu’il n’ose pas y revenir. Eh bien! voyons
votre Fabri; que dit-il?
--«Le lecteur a pu le voir dans mon précédent article: _st_ se profère
après _a_, comme _astuce_, _astrologue_, _astrolabe_; après _i_, comme
_histoire_, etc.... On ne disait donc pas _âtrologue_, _châteté_, etc.;
par conséquent Palsgrave et Fabri se contredisent, juste à la même
époque, sur la même question!» (P. 260.)
M. Guessard ajoute que, dans le doute, il aime mieux s’en rapporter au
témoin français qu’à l’anglais.
L’autorité comparative de ces deux écrivains diffère autant que leurs
matières. L’un écrivait _ex professo_ sur la grammaire; l’autre ne
traite que la rhétorique. C’est seulement à propos de la rime que Fabri
écrit, sur la prononciation de l’_s_ devant le _t_, quatre lignes
sans profondeur comme sans portée. Il remarque que tantôt l’_s_ est
articulée et tantôt ne l’est pas. Il cite une vingtaine d’exemples
pour et contre, et recommande, pour bien rimer, de consulter l’usage.
Voilà ce que M. Guessard présente comme un témoignage grave sur la
question des consonnes consécutives. Je récuse Fabri, non pas comme
curé, ni même comme Normand, mais comme faux témoin[92].
[92] Il était natif de Rouen, et curé de Meray. M. Guessard
tire même de cette circonstance une allusion bien fine et bien
malicieuse: «Mais, va dire M. Génin, que m’importe Fabri, un
homme inconnu, un clerc, _un curé_? (car Fabri fut curé!)»
(P. 203.) Cette épigramme dénonciatrice sent furieusement les
bureaux de l’_Univers_, où M. Guessard compte des partisans et
des admirateurs si chauds. Il est zélé pour eux, ils sont zélés
pour lui; rien de plus juste.
(Voyez le _post-scriptum_ de cette lettre).
Après avoir nié la justesse de ce rapprochement, je dirai à M. Guessard
qu’il n’y a entre Fabri, Palsgrave et Sylvius, aucune contradiction.
Palsgrave a posé la règle générale; Sylvius en a donné le motif; Fabri
n’a rien donné, que quelques faits bruts, avec cette note, que, «dans
les mots orthographiés par art, les doubles consonnans tantost se
proferent, tantost s’escripvent et ne se proferent point.» Palsgrave
a-t-il méconnu les exceptions à sa règle générale? Il les a si peu
méconnues qu’il a pris la peine d’en dresser un catalogue complet,
spécialement pour le groupe _st_[93]. Cette prétendue contradiction
n’est donc aussi qu’un fantôme évoqué par M. Guessard, qui abuse un peu
de son talent de magicien.
[93] Voici ce catalogue de Palsgrave: c’est un document
inestimable dans la question qui nous occupe.
CHAPITRE XIV du 1er livre.
«Mots qui articulent distinctement leur _s_ dans les syllabes
médiantes, contrairement aux règles générales ci-dessus
énoncées[A]:
[A] Cap. XIII. The wordes whiche sounde their _s_ distinctely,
comyng in the meane syllables, contrarie to the generall rules
above rehersed. (The fyrst Boke, Fol. XIV.)
apostat | constellation | disposer |
astrologie | consterner | disputer |
aspirer | constituer | distincter (_sic_) |
agreste | construire | distance |
assister | circumspection | distinguer |
aspic | custode | distraire |
administrer | -- | distribuer |
asteure | désister | domestique |
astruser | désespérer | -- |
astuce | destinée | escabeau |
-- | destruction | esclave |
bastille | (mais non pas | escorpion |
bastillon | _destruire_) | espécial |
bastiller | détestable | espèce |
bestialité | digestion | espagne |
bistocquer | digeste | espérer |
-- | discorder | espirit |
cabestan | discret | estimer |
chaste | discuter | estomaquer |
consistoire | dispenser | estradiot |
constant | disparser } (_sic_) | existence |
conspirer | disparer } | -- |
fastidieux | majesté | postérieur |
(festival) | miste | prosterner |
festivité | mistère | postille |
(mais non _feste_) | mission | prédestiner |
frisque | molester | prospérer |
frustrer | monastère | pronostiquer |
-- | -- | -- |
histoire | «Je n’en trouve | questionner |
-- | point dans les mots | questueux |
illustrer | qui commencent | question |
indistret (_sic_) | par _n_» | -- |
industrie | -- | recrastiner |
instruire | obstant | resister |
instance | obstination | restituer |
instant | obscurcir | robuste |
instituer | offusquer | rustre |
instrument | ostenter | -- |
investiguer | ostruce | sinistre |
investiture | obstacle | substance |
(mais ni le verbe | -- | substencacle (_sic_)|
_vestir_ ni | peste | -- |
_vestement_) | pestilence | testament |
-- | perspicacité | triste. |
Voilà donc une liste de cent neuf mots qui étaient de formation
récente en 1530, ou qui en très-petit nombre, comme _festival_,
_espirit_, venus du fond de la langue, subissaient la loi de la
mode et des lettres modernes. On en remarquera dans le nombre qui
n’ont pas vécu, par exemple, _astruser_, _estradiot_, _frisque_,
_miste_, _ostenter_, _questueux_, _recrastiner_;--d’autres qui se
sont modifiés, comme _especial_, _escorpion_, à qui l’on a ôté
l’_e_ initial, cachet de leur antique origine;--d’autres, enfin,
qui suivent une loi différente de celle qui régit leur racine,
par exemple, _destruction_ avec l’_s_, quoiqu’on prononçât
_détruire_ sans _s_; _fête_ et _festivité_; _vêtir_, _vêtement_
et _investiture_. Les uns étaient les types anciens, résistant
à la mode; les autres, les dérivés frappés au coin de l’époque.
C’est pourquoi j’ai tant insisté dans mon livre sur la nécessité
d’avoir l’acte de naissance de chaque mot.
Palsgrave a fait le même travail sur chaque consonne de
l’alphabet, mais aucune n’approche de l’_s_ pour le nombre des
exceptions. Les autres en présentent environ trois ou quatre
exemples chacune.
Après cela on ne peut accuser Palsgrave d’ignorance ni de
contradiction. S’il a posé et maintenu sa règle générale, _On ne
prononce jamais deux consonnes consécutives_,» c’est qu’il avait
pour le faire de bonnes raisons; c’est qu’en présence de deux
usages contraires, il savait bien, lui, versé dans le commerce
des savants de son âge, Alain Chartier, Jean Lemaire, l’évêque
d’Angoulême, distinguer la tradition ancienne de l’innovation, le
principe originel du principe de la renaissance.
Venons à la dernière fin de non-recevoir de M. Guessard contre
Palsgrave. C’est que Palsgrave était Anglais.--Fort bien!
Vous le récusez.--«J’aurais moi-même produit le passage de
Palsgrave.....»--Vous l’admettez donc?..... Vous comprenez, lecteur:
il l’admettra s’il trouve jour à le tourner contre moi. Alors
Palsgrave sera un savant nourri en France, gradué en l’université de
Paris, le plus habile maître de français que le roi Henri VIII ait pu
rencontrer pour sa sœur enfin, une autorité irrécusable. Autrement,
ce ne sera qu’un Anglais, et on l’immolera au bonhomme Fabri sur
l’autel du _Cacephaton_. M. Guessard tient d’une main le couteau,
et de l’autre l’encensoir: _in utrumque paratus_. Mais laissons-le
poursuivre son propos:--«J’aurais moi-même produit ce passage de
Palsgrave, et _d’autres qui en donnent le vrai sens et la portée_, si
j’avais eu l’exemplaire.»--Cela sent un peu son Gascon: vous ne savez
pas ce qu’il y a dans Palsgrave, et vous vous vantez de le mettre en
contradiction avec lui-même!--«J’opposerai Palsgrave à Palsgrave.
Dès aujourd’hui cela me serait possible, rien qu’à l’aide des textes
cités par M. Génin.»--Voyons donc! Faites.--«Mais je ne veux pas être
incomplet.»--Cela vaudrait toujours mieux que de rester muet.--«Il
suffit d’ailleurs, pour ma thèse, de lui avoir opposé Fabri et le bon
sens.»--Vous ne m’avez pas opposé Fabri, car cette opposition n’est
qu’illusoire; vous ne m’avez pas opposé le bon sens, car lorsque je
vous montre que votre manière d’interpréter le passage mène droit à
l’absurde, vous ne répondez rien.
Une preuve réellement curieuse de l’aveuglement obstiné de mon
adversaire, c’est qu’il m’apporte, comme argument décisif en sa faveur,
un texte que j’ignorais, et que je ne dois pas négliger de recueillir.
Le lecteur jugera de quel côté ce texte fait pencher la balance.
«Si un mot finit par une consonne, et que le mot suivant commence
aussi par une consonne (sans aucun intermédiaire, s’entend), la
consonne finale du premier mot _est toujours effacée dans le langage_,
ce qui donne beaucoup de grâce et de légèreté. Mais on est tenu
d’écrire ces consonnes..... Devant _t_, _l_, _m_[94], l’_s_, encore
qu’elle soit écrite, _ne sonne presque jamais_. Par exemple: _mon
host_, prononcez _mon ôte_.--Ung enfant _masle_, prononcez _enfant
malle_; dans ce dernier cas, on double l’_l_ pour remplacer l’_s_, qui
se mange. On écrit _abysme_ avec une _s_, et l’on prononce sans _s_,
_abîme_. Toutes ces règles sont sujettes à beaucoup d’exceptions et de
commentaires; il y faut beaucoup d’étude.» (_Docum. inéd. sur l’hist.
de France. Relations des ambassadeurs vénitiens_, t. II, p. 586.)
[94] L’imprimé porte «devant _li_, _lo_, _o_, _m_,» ce qui
n’offre point de sens. J’ai rétabli le texte à l’aide des
exemples.
Cette pièce est de 1577. Rapprochez ce que dit ici Jérôme Lippomano,
ou son secrétaire, de la règle donnée en 1530 par Jean Palsgrave;
joignez-y le témoignage de Sylvius, et dites si le sens de Th. de Bèze
peut être un moment douteux.
Mais M. Guessard est inébranlable:--«Vous soutenez avec Palsgrave qu’en
1530 on n’articulait jamais qu’une consonne sur deux; moi je soutiens
le contraire contre vous, et au besoin contre Palsgrave (il n’est plus
aussi sûr que tout à l’heure de mettre Palsgrave de son côté). Je le
soutiens avec Fabri.» (P. 359).
Dites donc que vous le soutenez tout seul et contre tout le monde, et
contre l’évidence.
Au surplus, il y a dans cette dernière phrase de M. Guessard une
finesse que je ne veux pas laisser aller inaperçue. «Vous soutenez
que, _en 1530_, on n’articulait _jamais_ deux consonnes de suite.» Un
moment, s’il vous plaît! Je n’ai dit cela nulle part. Vous falsifiez
ma proposition en y glissant la date de 1530. J’ai posé le principe
pour le moyen âge, pour le XIIe siècle, si vous voulez une date. J’ai
eu bien soin au contraire de mettre à part le XVIe siècle, comme
époque d’altération, d’ignorance même des lois primitives. Si j’ai
cité les paroles de Bèze, c’est comme vestige de l’ancienne tradition.
Je vous ai toujours reproché de vouloir attirer le débat sur le XVIe
siècle, et l’y fixer. Je vous ai dit qu’il n’y avait aucune bonne foi
à me représenter comme empruntant ma règle à Th. de Bèze (p. 11 de ma
réponse). J’ai signalé la perfidie de votre manœuvre, lorsqu’il s’agit
du moyen âge, de faire tout dépendre du témoignage d’un écrivain qui
touche au XVIIe siècle. Vous n’avez pas laissé de continuer:--«M.
Génin, _à l’entendre_, a voulu prouver ce principe pour le XIIe siècle,
et non pour le XVIe.» A m’entendre ou à ne m’entendre pas, c’est ainsi;
et pour peu que j’eusse du style matamore, je pourrais à mon tour
vous _défier résolûment_ d’élever là-dessus l’ombre d’un doute.--«Ce
qui ne l’empêche pas d’invoquer encore un grammairien qui écrivait en
1530[95].»--Et s’il n’y en a pas de plus ancien, qui voulez-vous donc
que j’invoque en fait d’autorité dogmatique, puisque vous en demandez?
Je vous cite le XVIe siècle, par surabondance de droit; et il se trouve
à présent que, battu par la logique, vous l’êtes encore par toutes les
autorités, même du XVIe siècle. Vous le sentez, et vous vous préparez
un petit faux-fuyant par cette phrase: «Vous soutenez _qu’en 1530_ on
ne prononçait _jamais_ deux consonnes de suite.» Vraiment, vous auriez
trop beau jeu à me prouver qu’on les prononçait quelquefois _en 1530_.
Mais ce n’est point là la question, et je ne vous laisserai pas nous
donner le change en feignant de le prendre. A d’autres, Monsieur, à
d’autres! J’ai fait la guerre contre les Jésuites.
[95] P. 259.
Ce que vous avez à établir par preuves bonnes et loyales, ce n’est pas
qu’au XVIe siècle il y avait diversité, c’est que ma règle «_n’a jamais
existé_,» et qu’elle est «_d’une absurdité manifeste_.» C’est là votre
thèse: ne reculez pas.
Réflexion faite, l’autorité de Palsgrave a paru inquiétante à M.
Guessard; et, ne comptant pas trop sur ces passages contradictoires
dont il se vante par anticipation, il a jugé plus prudent de
l’atténuer pour le moyen âge, tout en l’admettant pour le XVIe siècle:
«L’observation de Palsgrave, _généralement vraie pour le temps où elle
a été écrite_, le devient beaucoup moins si on la reporte à trois ou
quatre siècles en arrière.»--C’est bientôt dit; mais où est la preuve?
Le critique espère se sauver ici à la faveur du vague de l’expression.
Ce qu’il veut dire, le voici nettement: Eh bien! soit: il se peut,
après tout, qu’au seizième siècle on ne prononçât pas deux consonnes
consécutives; mais plus on s’enfoncera dans le passé, moins cette règle
sera juste. En d’autres termes, M. Guessard affirme que plus notre
langue vieillit, plus elle tend à s’amollir, et à se dépouiller de
consonnes. Cela ne mérite pas qu’on y réponde.
Dire, au contraire, que par les influences extérieures notre langage
va chaque jour se durcissant et se chargeant de consonnes, c’est
émettre une vérité si vulgaire qu’elle en est triviale. On ne manque
jamais aujourd’hui à prononcer les consonnes consécutives[96]. En
sorte que, pour appliquer le raisonnement par induction, on dira: La
règle actuelle est d’articuler les consonnes consécutives; au seizième
siècle, on ne les articulait que la moitié ou le quart du temps, et
seulement dans les mots nouveaux; donc, _plus on recule_ vers l’origine
de la langue, _moins_ ces consonnes devaient être prononcées. Mais M.
Guessard, qui a une logique à lui tout seul, conclut au contraire:
_plus_ elles étaient prononcées.
[96] La preuve en est qu’on a pris le parti de les chasser de
l’écriture dans tous les mots où la tradition trop continue ne
permettait pas au langage de les recevoir.
Prenez le chemin que vous voudrez, le raisonnement, les faits,
l’autorité des grammairiens, vous arrivez toujours au même résultat,
savoir: que ma règle est juste, et que j’ai donné le vrai sens
de Théodore de Bèze. Et quand je dis que M. Guessard a fait un
contre-sens, il a beau me crier sa démonstration favorite: CE N’EST PAS
VRAI! (p. 358); s’il ne veut pas avouer son erreur, parce qu’il est
désagréable de s’être trompé si arrogamment, cela ne l’empêchera pas
d’en être convaincu aux yeux de tout lecteur impartial.
Ce second article de M. Guessard se compose surtout d’observations
détachées en forme de glossaire. Il est beaucoup plus long que le
premier; et pour peu qu’il fallût établir sur chaque article une
controverse pareille à celle qu’a soulevée le mot _geminata_, vous
sentez où cela nous mènerait! Deux ou trois échantillons suffisent
à faire voir avec quelle légèreté (non pas de style!), avec quelle
témérité passionnée M. Guessard se lance dans la contradiction[97]. A
tout prendre, j’en suis humilié; car enfin, je croyais valoir la peine
qu’on y fît un peu plus de façon.
[97] On ne doit rien avancer que sur de bonnes raisons, mais
il en faut deux fois plus pour contredire. Celui qui affirme
n’est tenu que d’avoir de quoi fonder sa conviction; celui
qui contredit doit avoir en outre de quoi renverser celle de
l’autre. Un pareil nombre de raisons opposées ne produirait que
l’équilibre.
Il y a souvent des raisons philosophiques de contredire; mais il
ne paraît pas y en avoir jamais de contredire de parti pris.
J’ai fait venir _âge_ de la forme ancienne _aé_, qui touche à _ætas_.
Il faut voir là-dessus l’érudition et les dédains de mon critique! Je
passe sa dissertation, d’après Robert Estienne, pour venir au vrai
point:--«Quant à la forme _eage_ qu’on écrivait aussi _aage_, elle
suppose un mot de basse latinité, comme _aagium_. Je ne trouve ni l’un
ni l’autre dans Du Cange, mais j’y rencontre _aagiatus_, qui implique
_aagium_.» (P. 291.)
Voilà donc sur quoi l’on me condamne en termes si durs: _âge_ ne vient
pas d’_aé_, mais d’_aagium_, qu’à la vérité l’on ne rencontre nulle
part, mais _qui a dû exister_, puisqu’on trouve _aagiatus_. La raison
est admirable!
_Aagiatus_, que Du Cange cite dans un acte du temps de Charles V,
c’est-à-dire de la fin du quatorzième siècle, est la traduction du
français _aagié_, et Du Cange lui-même en avertit. Comme les actes
publics, jusqu’à l’ordonnance de Villers-Cotterets (1539), se faisaient
en latin, on y rencontre à chaque instant des mots de la langue
vulgaire, qui n’ont que la terminaison latine. On trouve aussi dans le
Glossaire de Du Cange, _grossus_, _blancus_, _blancheria_, _borgnus_,
_avantagium_, et une infinité d’autres semblables. Prétendre en
conclure que ces mots ont existé les premiers, et ont donné naissance
aux mots français correspondants, serait se moquer du monde, et c’est
ce que fait M. Guessard: c’est avec un aplomb imperturbable qu’il donne
la copie pour le modèle, le mot calqué pour le prototype. Pour croire
à son _aagium_, j’attendrai qu’il nous donne de meilleures preuves
qu’_aagiatus_, et, en attendant, je garderai mon étymologie du mot
_âgé_ par _aé_.
«_Port_ signifie _défilé_, et non _porte d’un défilé_, comme l’a
traduit M. Génin.... _Port_ a ici le même sens que _puerto_ en
espagnol, et l’un et l’autre ont pour racine commune, non pas _porta_,
mais _portus_, _un port_, qui est en effet une sorte de défilé.» (P.
342.)
Si M. Guessard eût pris la peine d’ouvrir Du Cange, il se fût convaincu
à peu de frais de la fausseté de sa critique. Il y eût vu _pors_
traduit en latin par _portæ_; _portæ_, _angustiæ itinerum_; et en grec
par _pylaï_; il se fût assuré que Jornandès et Othon de Frisingue
emploient constamment ces expressions, _portas caspias_, _armenicas_,
_cilicas_; _porta mœsia_; que les _pors d’Espagne_ sont, dans Roger de
Hoveden, _portæ hispaniæ_; qu’ainsi l’expression se tire de l’analogie
d’un défilé avec une _porte_, et non avec un _port_. Le dictionnaire
espagnol-italien de Franciosini explique nettement que _puerto_ est un
passage étroit entre deux montagnes, _una strettezza o passo chiuso tra
un monte e l’altro_.
Au reste, que _port_ vienne de _porta_ ou de _portus_, cela n’importait
guère; mais M. Guessard ne voulait rien perdre de ce qui pouvait
ressembler à une critique. Il ramasse jusqu’aux miettes, et puis à la
fin il se donne des airs de me faire grâce: «Voilà _une faible partie
des observations_ auxquelles ce livre a paru donner lieu.»--Cela me
rappelle ce bon M. Gail, qui, au frontispice de ses livres, imprimait
avec une exactitude rigoureuse la liste de ses titres et dignités: cela
ne faisait guère moins de vingt lignes; et puis quand il avait tout
passé en revue, quand il avait épuisé la nomenclature des académies
françaises et étrangères, des sociétés savantes, des cordons, croix et
distinctions de toute espèce, il mettait, _etc., etc., etc..._ J’avais
trouvé le premier article de M. Guessard un peu long, et je l’avais dit
ingénument. Le second dépasse le premier, et on lit à l’avant-dernière
page: «M. Génin me reproche d’être trop long; M. Génin est un _ingrat_:
il me devrait _des remercîments_ pour n’avoir fait que la moitié de la
besogne qu’il a taillée à la critique.» Comment trouvez-vous ce trait
final d’une diatribe de cent trente-sept pages? C’est la meilleure
plaisanterie du recueil.
J’avais demandé d’où vient que l’Académie, contrairement à l’usage
primitif et à la logique, a consacré le mot _fort_ invariable dans
cette locution: _se faire fort_ (_des Var. du lang. fr._, p. 369).
«Cet article a tout lieu de surprendre dans la bouche de M. Génin. Il
raisonne là comme un de ces grammairiens de profession qu’il aime tant
à railler, et l’occasion était belle de donner à l’Académie une leçon
d’ancien français. M. Génin aurait pu dire: L’Académie veut que _fort_
soit invariable, mais elle ne sait pas pourquoi. Moi, je vais vous
l’expliquer. C’est encore un archaïsme: jadis tous les adjectifs, comme
_grand_, _fort_, _vert_, n’avaient qu’une seule et même forme pour le
masculin et le féminin, comme en latin _grandis_, _fortis_, _viridis_.»
Il est vrai que je n’ai point pris le ton de cette prosopopée
avantageuse ordonnée par l’impérieux M. Guessard: MOI, _je vais vous
expliquer_...! J’ai des habitudes moins altières. Mais, sans ouvrir
une si grande bouche, j’ai dans mon ouvrage exposé cette théorie des
adjectifs sur les mots _grand_, _fort_, _vert_, et plus complétement
que ne fait ici M. Guessard[98]. J’y montre comment l’adjectif,
invariable en genre, ne l’était qu’à la condition de précéder
immédiatement son substantif. Qu’ainsi l’on disait: «Moult y ot _grant
noise_ et _grant presse_;» et: «Or fut au lit _grande_ la _noise_,» à
cause de l’article interposé; qu’on disait une _grant cave_, et: «Saül
trouva une cave _grande_.»
[98] Voy. _des Var. du lang. fr._, p. 226 et suiv.
Or, quand on dit _cette femme se fait fort pour son mari_, l’adjectif
_fort_ suit son substantif _femme_; donc il doit varier. Guillemette,
après avoir récité à son mari, _l’Avocat Patelin_, la fable du renard
happant le fromage du corbeau, ajoute:
Ainsi est-il, _je m’en fais forte_,
De ce drap vous l’avez happé
Par blasonner, et attrapé.
(_Pathelin_.)
«Nous nous faisons _fortes_ pour luy.»
(_Petit Jehan de Saintré._)
Les exemples cités par M. Guessard lui-même confirment la règle que
j’ai posée, et qui reste debout, quoique M. Guessard ait affirmé, au
début de sa diatribe, que _pas une_ de ces règles ne pourrait lui
résister.--«D’une _fort fievre_ dont il avoit esté menacé.» (_Recueil
des histor. de France_, III, 284.)--«Deux _citez_ des plus _forz_ de
soz le ciel.» (VILLEHARDOUIN)[99].
[99] On se tromperait de croire que, dans ce second exemple,
l’adjectif suit son substantif; il faut tenir compte de
l’ellipse: deux citez des plus _forz citez_ de France.
M. Guessard propose donc ici une fausse application du principe, et
réclame comme à faire ce que j’ai fait et au delà. Je ne puis supposer
qu’il n’ait pas lu mon livre; par conséquent il n’ignorait pas la
distinction que j’ai établie; puisqu’il ne la combat pas, il l’admet:
alors que signifient et l’étonnement qu’il affecte, et sa manière de
résoudre la difficulté par une erreur?
Ce passage n’est pas le seul qui réduisît M. Guessard à l’alternative
fâcheuse de s’avouer étourdi ou de mauvaise foi. Si j’avais seulement
la moitié de sa témérité, je n’hésiterais pas à lui soutenir qu’il n’a
pas lu ce qu’il critique; et les preuves à l’appui de cette assertion
ne me manqueraient pas, car il me pose souvent comme invincibles des
objections que j’avais prévues et résolues d’avance.
Par exemple, sur le mot _rien_. J’ai mis en principe que cet adverbe,
affirmatif en soi, n’avait de valeur négative qu’en vertu d’une
négation adjointe. Que fait M. Guessard? Il m’allègue des exemples où
_rien_ nie évidemment, sans être accompagné d’aucune négation exprimée;
cela semble péremptoire:
Et sa morale, faite à mépriser le bien,
Sur l’aigreur de sa bile opère comme _rien_.
(MOLIÈRE.)
Mais ici, et dans une foule de cas semblables, la négation est enfermée
dans l’ellipse, sans laquelle il est impossible d’analyser la phrase,
ni même d’entendre la pensée: Sa morale opère comme _rien n’opère_.
Est-il venu quelqu’un?--_Personne_. Voyez-vous beaucoup de monde?--_Ame
qui vive_. Il serait trop plaisant qu’on vînt soutenir que _personne_,
_âme_, sont des mots négatifs par eux-mêmes, sous prétexte qu’ils
servent à nier sans l’addition de _ne_. _Ne_ est dans l’ellipse: il
_n_’est venu _personne_; je _ne_ vois _âme_ qui vive. La vivacité du
dialogue fait que l’on court aux derniers mots; mais grammaticalement
les premiers sont toujours supposés.
Autre exemple:--Ce critique a-t-il de la bonne foi?--_Guère_. Tout le
monde comprend cela: il _n_’en a _guère_; c’est évident! Bien que la
négation soit encore dans l’ellipse, personne ne s’y trompera, et n’ira
comprendre que le critique a beaucoup de bonne foi.
Tout cela est bien expliqué aux pages 504 à 505 de mon livre; mais M.
Guessard, cette fois encore, n’a point voulu voir. Seulement il montre
un moment cette explication comme de lui, et comme une conjecture
possible de son antagoniste; et il se hâte de déclarer «qu’il serait
_prodigieux_ de sous-entendre dans une phrase négative ce qui lui donne
précisément sa force négative, à savoir la négation.» (Page 345.) Dans
une phrase complète, soit; dans une elliptique, non; et voilà toute la
finesse: elle n’est pas grande! Si cela est _prodigieux_, il faut que
M. Guessard se résigne à ce prodige, ou à soutenir que _personne_ et
_âme_ sont des négations.
Par une autre malice aussi ingénieuse, il affecte de confondre dans
ses exemples _rien_, adverbe, avec _un rien_, substantif, afin de les
soumettre à une loi commune. Sa discussion est un mélange d’éléments
hétérogènes, qui déroutent le lecteur peu habitué, et l’entraînent
d’un principe faux à une conséquence fausse. Une autre encore de ses
adresses, est de réfuter en termes généraux ce qu’il ne pourrait
attaquer d’une manière directe et de front, en citant le texte. Quoi
de plus simple que ce que je viens de dire sur la négation tantôt
exprimée, tantôt elliptique? Un enfant le saisirait. Aussi M. Guessard
s’est-il bien gardé de le reproduire! il n’aurait pas ensuite pu
brouiller quatre pages sur _rien_. Voici donc comment il s’exprime:
«C’est une chose curieuse que de considérer _les artifices d’analyse_
auxquels M. Génin se livre, _les subterfuges_, _les faux-fuyants_ où il
s’engage pour échapper à l’évidence qui le poursuit, et surtout pour se
donner le plaisir de fustiger l’Académie.» (Page 344.)
Me voilà réfuté sans avoir été cité. Tous ces artifices d’analyse, ces
subterfuges, ces faux-fuyants, vous avez vu à quoi cela se réduit. Et
comme M. Guessard ne peut supposer dans autrui moins que le mensonge,
et le mensonge dans des vues odieuses, il prend sur lui d’affirmer que
je m’efforce d’_échapper à l’évidence qui me poursuit_; et pourquoi?
Pour _me donner le plaisir de fustiger l’Académie_! M. Guessard estime
bien haut le plaisir de fustiger!
C’est qu’il faut savoir que M. Guessard a résolu de se faire
accepter pour le vengeur de l’Académie, et de réduire en poudre les
censures que j’ai osé porter contre la dernière édition du célèbre
Dictionnaire[100]. A voir le zèle singulier qu’il apporte dans
cette tâche, on croirait volontiers que toute sa polémique n’a été
entreprise que pour en venir là. Si ce zèle est sincère, s’il est pur
de toute vue intéressée, je n’ai, sauf les conclusions grammaticales,
rien à y reprendre. Mais jusqu’ici, je l’avoue, je n’ai pas cru que
l’excès de générosité fût le défaut de M. Guessard. Comment donc M.
Guessard, habituellement si farouche, si ardent à mordre, devient-il
tout à coup si doux, si indulgent, si tendre, quand il s’agit de
l’Académie? Comment tout son fiel s’est-il changé en miel? Quelle
ardeur à défendre les choses les moins défendables, par exemple:
_rien_, donné pour adverbe de négation! S’il eût trouvé cette erreur
dans mon livre, eût-il amoncelé cinq pages d’arguments pour la
défendre? J’en doute fort. «M. Génin rit de l’Académie! L’académie
aurait beau jeu pour _renvoyer la balle_ à son aristarque!.....
L’Académie pourrait rendre à M. Génin _la monnaie de sa pièce_!» (P.
332 et 335.) Comme on reconnaît dans ces nobles métaphores le langage
exalté de la passion! C’est que M. Guessard peut bien plaisanter quand
il ne s’agit que de la science; mais blesser l’Académie, c’est le
blesser lui-même à l’endroit le plus sensible; alors il s’irrite, il
s’indigne, il s’échauffe jusqu’à la prosopopée, sa figure favorite.
Voici comme il fait parler l’Académie, se justifiant d’avoir reçu _mie_
substantif tronqué, pour _amie_[101]:
--«Jugez un peu de son embarras! L’infortuné jeune homme eût été
capable de le confondre avec _mie de pain_; et si par ma faute il
était tombé dans une telle erreur, il n’aurait pas eu assez de tout
son esprit pour me railler; dans son dépit, Monsieur, il eût encore
emprunté le vôtre; et alors c’eût été fait de moi! on eût bientôt lu,
sur le monument élevé à ma mémoire: Ci-gît l’Académie française, morte
des traits d’esprit que lui décochèrent un jour M. Génin et un jeune
Prussien. Priez pour elle!» (P. 333.)
[100] Un des moyens de M. Guessard pour innocenter l’Académie
consiste à dire que son dictionnaire _est un almanach_. «Il
fallait négliger les vieilles expressions (celles de Molière)
dans un almanach de la langue. Le Dictionnaire de l’Académie, tel
qu’il a été conçu et exécuté, est cet almanach.» (P. 314.) C’est
le cas de lui citer deux vers des _Ménechmes_:
Monsieur, une autre fois, ou bien ne parlez pas,
Ou prenez, s’il vous plaît, de meilleurs almanachs.
[101] Je ne lui reprochais pas l’admission de ce mot, mais de
n’y avoir pas joint un avertissement. J’avais supposé un jeune
étranger cherchant inutilement dans le Dictionnaire de l’Académie
certains mots de Molière.
Je ne pense pas que l’Académie se reconnaisse à ce langage. Elle sera
touchée, comme elle doit l’être, de la protection que lui accorde M.
Guessard; mais je suis bien trompé, si jamais elle lui donne chez elle
la charge d’orateur. Si elle couronne quelque chose de M. Guessard, ce
ne sera pas ce discours-là[102].
[102] M. Guessard et moi concourions alors pour le prix sur
la langue de Molière. L’Académie l’a partagé entre nous deux;
mais les amis et admirateurs de M. Guessard écrivent, dans
l’_Univers_, qu’une fausse couleur de voltairianisme répandue
dans mes écrits «a trompé le goût émoussé de quelques vieillards,
et qu’ainsi s’expliquent les récents succès de M. Génin à
l’Académie française.» (L’_Univers_ du 24 octobre 1846.)
C’est de la part des amis de M. Guessard un vote de confiance
contre moi, car je ne suppose pas que l’Académie ait communiqué
mon manuscrit aux abbés de l’_Univers_. Mais je le publie, et
ils pourront désormais me déchirer sans trahir l’excès de leur
passion par l’excès de leur maladresse. Si mon travail resserré
en un volume est incomplet, il sera complété par la publication
de celui de M. Guessard, bien autrement important, puisque, au
su de tout le monde, le manuscrit ne formait pas moins de _dix
volumes in-folio_. (Note écrite au mois d’octobre.)
Mon adversaire a manqué d’art, sinon d’artifice, dans son procédé. Sa
manœuvre est trop à découvert; les tons de son tableau sont trop crus
et trop heurtés; il a trop négligé les ombres et les voiles, _partes
velare tegendas_. Le contraste perpétuel qu’il a soin d’établir sous
les yeux de l’Académie entre sa conduite et la mienne, entre mes
censures et ses apologies, pourra choquer la délicatesse de ceux-là
même qui se sont montrés offensés de mes critiques. M. Guessard
s’alarme avec trop de faste d’un danger qui n’a point d’apparence; il
s’empresse trop de jeter des cris de détresse et de voler au secours.
Il voudrait faire croire que l’Académie a peur de moi, et _par
conséquent_ besoin de lui. C’est se faire de fête où l’on n’est point
nécessaire, et l’Académie est assez forte toute seule. Apparemment M.
Guessard trouve dans son rôle de grands sujets d’espérance: je ne vois
dans le mien aucun sujet d’inquiétude. Ainsi nous avons tous deux bonne
confiance en l’Académie, mais par des motifs diamétralement opposés. En
cet endroit, si l’on me trouve obscur, c’est que j’aime mieux manquer
de clarté que de pudeur. Avant peu, l’on connaîtra le secret de cette
polémique, et l’on pourra dignement apprécier le bon goût, l’élévation
d’âme qui a combiné cette défense de l’Académie auprès de ces attaques
contre mon ouvrage. Je ne sais quel en sera le dernier succès; je
sais seulement qu’en certaines circonstances données, les flatteries
me sembleraient plus injurieuses que les censures. Les raisons de M.
Guessard en faveur de l’Académie se présentent avec une négligence qui
provoque l’attaque par l’appât d’une victoire aisée. Le piége est bien
grossier! Je l’ai vu, je le méprise, et je passe.
La lecture de cette immense diatribe m’a pourtant appris quelque chose
dont, je l’avoue, je ne me doutais pas: c’est que je n’ai pas fait mon
livre; je l’ai pillé de tous côtés. Si j’en crois la formidable mémoire
de mon critique, il n’est personne parmi les vivants ou les morts qui
n’ait à revendiquer son bien dans ce que je croyais mon ouvrage. M.
Raynouard, M. Ampère, M. Paulin Paris, M. Francis Wey, M. Francisque
Michel, M. Guessard lui-même (_proh pudor!_), Robert Estienne, Fabry,
Roquefort, Du Cange, l’_inappréciable Du Cange_ (Du Cange n’attendait
plus que cette épithète de M. Guessard), tous ces noms ne forment pas
la moitié de la litanie des savants dépouillés par mes larcins: larcin
est le mot, car M. Guessard ne suppose jamais qu’on ne sache point
par cœur ses écrits et ceux de ses amis; il n’admet pas de rencontre
fortuite, ce sont toujours des vols prémédités: or, il ne reçoit
dans un livre de philologie que des idées toutes neuves, absolument
inédites; ou bien, chaque fois qu’on passe devant une idée précédemment
effleurée ou entrevue par un autre, il faut tirer son chapeau et rendre
hommage. C’est ainsi qu’on en use dans les coteries du jour:--Je suis
redevable de ce mot au savant M. un tel, dont l’inépuisable érudition
égale l’obligeance infatigable. Je le prie de recevoir ici mes
remercîments.--Le lendemain, M. un tel fait imprimer à son tour, et
n’oublie pas de mettre en note dans le bel endroit:--Je saisis cette
occasion d’offrir le tribut de ma reconnaissance publique à mon savant
ami M. tel autre, dont les vastes lumières sont d’un si grand secours à
tous ceux qui s’occupent de ces questions.--La France s’honore de ses
travaux!--l’étranger nous l’envie! etc., etc. C’est ainsi qu’à propos
de tout et de rien, d’un manuscrit indiqué, d’une syllabe restituée,
d’une virgule rectifiée, on sonne des fanfares mutuelles, on se fait
connaître réciproquement, on se tient, on se pousse, on arrive à
quelque chose, ne fût-ce qu’à la croix d’honneur; on obtient le grand
résultat, le résultat unique qui se poursuive aujourd’hui, et n’importe
par quel chemin: paraître, faire du bruit, être quelqu’un, _esse
aliquis!_
Nous avons continuellement sous les yeux la scène de Trissotin et
Vadius: ils n’en ont retranché que la fin; ils ne déposent plus
l’encensoir pour se gourmer et se prendre aux cheveux; l’art de donner
le coup de poing et le croc-en-jambe ne s’exerce plus qu’envers les
membres d’une coterie adverse; et, naturellement, qui n’appartient à
aucune les a toutes contre soi.
De même que dans les salles d’escrime chaque maître bretteur a sa
botte secrète et favorite, de même ici j’observe que cette accusation
de plagiat paraît être la botte secrète, le moyen victorieux de M.
Guessard. Voici la formule fondamentale mise à nu: Ce qui est de vous
est détestable; ce qui est bon n’est pas de vous. Lorsque M. Ampère
publia son _Histoire de la formation de la langue française_, le même
M. Guessard précipita sur ce livre son avalanche de petites critiques
pointues, nébuleuses, douteuses, entortillées, auxquelles le lecteur
a plus tôt fait de se rendre sans conviction que de les examiner à la
loupe, avec la certitude de plusieurs migraines. Ce n’est point faire
un grand compliment à M. Ampère que de répéter ici que sa science est
hors de doute. Écoutez cependant M. Guessard:
«L’ouvrage de M. Ampère _n’est pas original, il s’en faut!_ Il ne l’est
ni dans la théorie générale, ni dans les détails. M. Ampère _a emprunté
son système sur la formation des langues néo-latines à Scipion Maffei_,
l’a habillé d’un surtout indo-européen, et l’a présenté au lecteur
ainsi déguisé. A côté de ce système s’élevait celui de _M. Raynouard_;
M. Ampère l’a attaqué et renversé _avec les armes de M. Fauriel_...»
Le reste de ce long passage constitue M. Ampère débiteur de M. Dietz,
de M. Schlegel, de M. Orell, de M. Lewis; et quand il est à bout de
noms propres, M. Guessard fait arriver les complaisants _et cætera_ de
M. Gail, qui du moins ne les employait, lui, qu’à se louer, et non pas
à diffamer les autres.
Un petit détail entre mille, pour faire apprécier la méthode et la
sincérité de M. Guessard. M. Ampère n’a pas cru devoir reconnaître
aux dialectes l’importance que leur attribuait le livre de Fallot, en
quoi je suis parfaitement de son avis; de sorte que M. Ampère, ni moi,
ne nous en sommes point occupés. M. Guessard trouva que c’était une
impardonnable lacune dans M. Ampère.--«Une grande question et neuve,
celle des dialectes, offrait à l’historien de la langue française
l’occasion de déployer toute sa sagacité philologique; mais il
n’existait sur ce sujet qu’un livre, un seul, imparfait, inexact même.
L’analyser était imprudent; (pourquoi?) pour le refaire il fallait du
temps, _et le reste_. M. Ampère a nié l’importance du problème, et par
là il s’est évité de le résoudre.» (_Bibliot. de l’Éc. des chartes_,
octobre 1831, p. 100.)
Maintenant il s’agit de blâmer le même tort chez moi, et surtout de
l’aggraver le plus possible:
«Tout autre que M. Génin, qui aurait pris pour sujet l’histoire de la
formation de la langue française, _aurait pu, sans trop d’inconvénient,
négliger les dialectes_; cette négligence n’était pas permise dans un
livre sur la prononciation.» (_Biblioth. de l’Éc. des chartes_, janvier
1846, p. 198.)
Ainsi, en 1841, M. Guessard déclare le péché de M. Ampère irrémissible:
Négliger les dialectes dans une _histoire de la formation de la
langue_! ô ciel!.....
En 1846, je comparais à mon tour au tribunal de la pénitence. Aussitôt
M. Ampère se trouve innocent, et l’anathème passe de sa tête sur la
mienne: On pourrait sans inconvénient négliger les dialectes dans une
_histoire de la formation de la langue_; mais dans les _Variations du
langage français_, c’est impardonnable.
Cela ressemble un peu à la casuistique des révérends pères Jésuites,
qui prisent si haut dans leur journal l’esprit charmant et la vaste
érudition de M. Guessard. Comme eux, M. Guessard a ses principes de
rechange, selon les temps et les gens; ce système n’est pas moins
commode en critique qu’en morale, et je ne suis pas surpris que cette
théologie prête la main à cette philologie: ce sont des sœurs qui
s’embrassent: _geminata consonans_.
On vient de voir comment M. Guessard juge une moitié du livre de
M. Ampère, la moitié d’emprunt; quant à l’autre partie, celle qui
appartient en propre à l’auteur, écoutez le ton dogmatique de M.
Guessard, présidant du haut de son tribunal infaillible:
--«Je vois un mauvais système mal appliqué, au fond; dans la forme, nul
enchaînement, nulle suite, nul ordre rigoureux. Beaucoup de lecture et
d’acquit, mais peu ou point d’intelligence directe du sujet. Du métier,
de la science, _si l’on veut_, mais point d’études mûres et profondes
sur les faits (_des études mûres et profondes!_); _des généralisations
indiscrètes_[103]; trop de détails puérils ou faux.» (_Bibl. de l’Éc.
des ch., octobre_ 1841, p. 101.)
[103] C’est aussi le principal grief de M. Guessard contre mon
ouvrage. M. Guessard paraît nourrir des prétentions extrêmes au
titre de personnage discret; c’est pour y arriver qu’il écrit des
articles de 137 pages, ayant soin d’avertir, il est vrai, que ce
n’est là qu’une faible partie de ce qu’il a sur le cœur.
En d’autres termes: Ce qui est de vous est détestable; ce qui est bon
n’est pas de vous.
M. Guessard a-t-il, comme il y visait, détruit le livre de M. Ampère?
Pas le moins du monde.
Dans les citations précédentes, substituez mon nom à celui de M.
Ampère, vous aurez la critique que M. Guessard a faite de mon livre,
la seule apparemment qu’il sache faire. Quand M. Guessard publiera des
travaux philologiques, ces travaux seront tous _di prima intenzione_;
il ne s’appuiera sur rien ni sur personne; il tirera tout de son
imagination et de son génie. Mais quand en publiera-t-il? quand luira
ce grand jour? Gare qu’on ne puisse appliquer trop justement à M.
Guessard l’épigramme de J. B. Rousseau:
Petits auteurs d’un fort mauvais journal,
Pour Dieu, tâchez d’écrire un peu moins mal,
Ou taisez-vous sur les écrits des autres.
Vous vous tuez à chercher dans les nôtres
De quoi blâmer, et l’y trouvez très-bien;
Nous, au rebours, nous cherchons dans les vôtres
De quoi louer, et nous n’y trouvons rien.
J’avais déclaré ne travailler que pour la recherche de la vérité; M.
Guessard m’exhorte à ne travailler désormais que pour l’argent, parce
que la vérité, dit-il, me fuira toujours. Je ne crois pas plus à cet
oracle qu’aux autres sortis de la même bouche, et je renvoie le conseil
à son auteur, qui seul de nous deux est digne de le suivre, ayant été
capable de le donner.
Veuillez recevoir, Monsieur et cher Éditeur, l’assurance de mes
sentiments les plus distingués et affectueux.
Paris, le 30 octobre 1846.
F. GÉNIN,
Professeur à la Faculté des lettres de Strasbourg.
_P. S._ On vient de me montrer, dans un journal _religieux_[104], deux
articles où je suis diffamé, travesti, calomnié, insulté, _etc._,
pour la plus grande gloire de M. Guessard et de saint Ignace de
Loyola. Depuis la publication de mes _Jésuites_, l’_Univers_ s’efforce
charitablement d’appeler sur moi les rigueurs du pouvoir; depuis
notre concours sur la langue de Molière, M. Guessard sollicitait
_discrètement_ contre mes travaux le ressentiment de l’Académie;
tous deux travaillent à me perdre dans l’opinion publique. Aimable
concert! pieuse collaboration! association honnête et morale! M.
Guessard connaît sans doute l’écrivain anonyme qui le porte aux
nues, et reproduit si affectueusement ses doctrines et ses objections
contre mon livre (sans dire un mot de mes réponses). Pour moi, je ne
le connais ni ne veux le connaître. Je vois seulement que M. Guessard
a pour soi l’_Univers_; mais comme c’est l’_Univers_ qui loge rue
du Vieux-Colombier, n° 29, je ne m’en inquiète guère: j’ai depuis
longtemps renoncé à l’espoir d’être canonisé par les jésuites; au
contraire, je suis ravi de voir les opinions de M. Guessard soutenues
par la Société de Jésus: d’une et d’autre part l’orthodoxie me semble
égale, et j’espère que les deux causes, unies dans la défense, ne
seront point séparées dans le succès définitif.
[104] L’_Univers_ du 24 et du 25 octobre 1846.
* * * * *
Corrections.
Page XL: «dix-hutième» remplacé par «dix-huitième» (comédies du
dix-huitième siècle).
Page 10: «apetiser» remplacé par «apetisser» (comme dans
_alentir_, _apetisser_, _agrandir_).
Page 29: «courrons» remplacé par «courons» (Allons, courons
_avant que_ d’avec eux).
Page 35: «_bragain_» remplacé par _bargain_» (racine _bargain_).
Page 51: «_n_» remplacé par «_a_» (du simple _c_ devant _o_ et
_a_).
Page 55: «chapitre» remplacé par «chapitres» (j’ai maints
chapitres _vus_).
Page 61: «Tartuffe» remplacé par «Tartufe» (_Préf. de Tartufe._).
Page 83: «constrastar» remplacé par «contrastar» (Les Italiens
disent _contrastar_).
Page 106: «duisez» remplacé par «disez» (_vous disez_ et _vous
contredisez_).
Page 114: «Georges» remplacé par «George» (George Dandin finit
par _avoir le dessous_).
Page 137: «Tartuffe» remplacé par «Tartufe»: <i>des traits
effrontés</i> (<i>Préf. de Tartufe.</i>).
Page 150: «boétiques» remplacé par «béotiques» (Et tandis qu’au
milieu des béotiques plaines).
Page 196: «_gautl_» remplacé par «_gault_» (e cil _gault_ sont
foilli).
Page 220: «suprimant» remplacé par «supprimant» (après un
subjonctif, en supprimant _que_).
Page 259: «COUP» remplacé par «COUPS» (NUAGE DE COUPS DE BATONS).
Page 286: «d’adjectif» remplacé par «l’adjectif» (ce que c’était
que l’adjectif verbal).
Page 310: «cette cette» remplacé par «cette» (dans cette locution).
Page 332: «adverve» remplacé par «adverbe» (3º L’adverbe _quàm_).
Page 431: «auto-torité» remplacé par «autorité» (une autorité
illusoire).
Page 449: «seu-ment» remplacé par «seulement» (et seulement dans
les mots nouveaux).