Hélas! l’_en_ dit bien vrai:
Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage.
.... Ce que j’ai?
--Oui.--J’ai que l’_en_ me donne aujourd’hui mon congé.
(_Fem. sav._ II. 5.)
Cette confusion de formes, occasionnée par l’analogie des sons, était
originairement permanente dans le meilleur langage.
«Et tenoit l’_en_ que le dit arcevesque avoit ung dyable privé
qu’il appeloit _Toret_, par lequel il disoit toutes choses que
l’_en_ lui demandoit...... Maugier cheit en la mer, et si se
noya que l’_en_ ne le peut sauver.»
(_Chr. de Norm._, dans le _Recueil des
historiens des Gaules_. XI. 338.)
Les exemples en sont trop communs pour s’arrêter à les recueillir;
mais il est intéressant d’observer que cette forme, aujourd’hui
reléguée chez le peuple, était encore, au XVIe siècle, en usage à la
cour et chez les mieux parlants. Dans l’aînée de toutes les grammaires
françaises, celle que Palsgrave écrivit en anglais pour la sœur de
Henri VIII (1530), on voit constamment _l’en_ figurer à côté de _l’on_:
«Au singulier, dit Palsgrave, le pronom personnel a huit formes: _je_,
_tu_, _il_, _elle_, _l’en_, _l’on_ ou _on_, et _se_. Exemple: _l’en_,
_l’on_ ou _on parlera_, etc.» (Fol. 34 _verso_.) «Annotations pour
savoir quand on doit employer _l’en_, _l’on_ ou _on_..... _L’en_,
_l’on_ ou _on_, peult estre bien joyeux.» (Fol. 102 _verso_.)
J’ai eu ailleurs l’occasion de montrer que François Ier disait et
écrivait: _j’avons_, _j’allons_. D’où l’on voit que ces formes,
considérées comme des vices de la rusticité, sont nées au Louvre, et
sont descendues de la bouche des rois dans celle des paysans.
--EN, préposition, représentant par syllepse le pluriel d’un substantif
qui n’a figuré dans la phrase qu’au singulier:
Comme l’amour ici ne m’offre _aucun plaisir_,
Je m’_en_ veux faire au moins _qui soient_ d’autre nature;
Et je vais égayer mon sérieux loisir.....
(_Amph._ III. 2.)
Je veux me faire _des plaisirs_ qui soient.....
--EN sans rapport grammatical:
Mais je ne suis pas homme à gober le morceau,
Et laisser le champ libre aux yeux d’un damoiseau.
_J’en veux rompre le cours._
(_Éc. des fem._ III. 1.)
Rompre le cours de quoi? Des yeux du damoiseau? Des yeux n’ont point de
cours. Cet _en_ figure par syllepse avec l’idée d’_intrigue_, qu’ont
fait naître les premiers vers.
--EN pour _avec_, _de_: ASSAISONNER EN:
Il n’y a rien qu’on ne fasse avaler, lorsqu’on l’assaisonne
_en_ louanges.
(_L’Av._ I. 1.)
--EN pour _à_; S’ALLIER EN:
J’aurois bien mieux fait, tout riche que je suis, de _m’allier
en bonne et franche paysannerie_.
(_G. D._ I. 1.)
--EN, comme, en qualité de:
Autrement qu’_en tuteur_ sa personne me touche.
(_Éc. des mar._ II. 3.)
Et je puis sans rougir faire un aveu si doux
A celui que déjà je regarde _en époux_.
(_Ibid._ 14.)
Je la regarde _en femme_, aux termes qu’elle en est.
(_Éc. des fem._ III. 1.)
Je la regarde comme ma femme.
Touchez à monsieur dans la main,
Et le considérez désormais, dans votre âme,
_En homme_ dont je veux que vous soyez la femme.
(_Fem. sav._ III. 3.)
Cette locution n’a de remarquable que la façon dont Molière l’a placée.
Clitandre agit _en homme qui_ vous aime; c’est la manière de parler
toute naturelle: _en homme_ se rapporte au sujet _Clitandre_. Le sens
et la grammaire sont d’accord.
Mais: _ma fille_, considérez monsieur _en homme dont....._, _en homme_
ne se rapporte plus du tout au sujet, et semble prêter à une équivoque,
comme si l’on disait: _Madame_, considérez ce malheur _en homme_
courageux, c’est-à-dire, comme si vous étiez un homme courageux.
Cette équivoque est ici impossible, et le sens saute aux yeux; mais
enfin j’ai cru qu’il y avait matière à une observation, par rapport à
la rigueur de l’exactitude grammaticale.
--EN, à la manière de: EN DIABLE, voyez DIABLE.
--EN surabondant; EN ÊTRE DE MÊME:
Il est très-naturel, et j’_en suis bien de même_.
(_Dép. am._ I. 3.)
Hé oui, la qualité! la raison _en_ est belle!
(_D. Juan._ I. 1.)
Ah! ah! tu t’_en_ avises,
Traître, _de_ l’approcher de nous!
(_Amph._ II. 2.)
Mais _de vous_, cher compère, il _en_ est autrement.
(_Éc. des fem._ I. 1.)
_De vous_, dans ce dernier exemple, est pour _quant à vous_, _de te_:
quant à vous, il en est autrement. On ne peut donc pas dire que _en_ y
fasse un double emploi réel.
Quels inconvénients auroient pu _s’en ensuivre_!
(_Amph._ II. 3.)
Molière suivait ici la règle et l’usage de son temps.
Le grammairien la Touche, dans son _Art de bien parler français_, dit,
à l’article du verbe _s’ensuivre_: «Dans les temps composés, on met
toujours la particule _en_ devant l’auxiliaire _être_:--Ce qui _s’en_
est _ensuivi_; les procédures qui s’_en_ étaient _ensuivies_.» (T. II,
p. 204.)
Nos pères composaient avec _en_ tous les verbes qui expriment une idée
de mouvement, soit progrès, dérangement, métamorphose:--_S’ensauver_,
_s’enpartir_, _s’endormir_, _s’entourner_, _s’enaller_, _s’enrepentir_,
etc., etc. On disait de même activement, _enoindre_, _enamer_,
_enappeler_, _ensuivre_, etc., dont les simples sont aujourd’hui seuls
usités:
«Je n’ignore pas les lois de la nostre (politesse); j’aime à les
_ensuivre_.»
(MONTAIGNE.)
Ces verbes se construisaient encore avec la préposition _en_, même
au commencement du 18e siècle. Fontenelle, dans l’_Histoire des
oracles_: «Voyons ce qui s’_en_ est _ensuivi_;» et l’abbé d’Olivet,
dans sa _Prosodie_: «_De là_ il _s’ensuit_...;» ce que M. Landais,
avec sa confiance intrépide et accoutumée, ne manque pas d’appeler un
solécisme, à cause, dit-il, de la répétition vicieuse des deux _en_.
Il n’y a pas là de répétition vicieuse, ni de solécisme, non plus
que lorsque nous disons d’un homme épris d’une femme: il _en_ est
_enflammé_; il _en_ est _ensorcelé_;--vous avez ouvert la cage de ces
oiseaux; il s’_en_ est _envolé_ deux.
_Ensuivre_, traduction d’_insequi_, comme poursuivre de _persequi_, est
dans Nicot et dans Trévoux. Le dimanche _ensuivant_, pour _le dimanche
suivant_, est du style de procédure.
«Le lendemain, ne fut tenu, pour cause,
«Aucun chapitre; et _le jour ensuivant_,
«Tout aussi peu.»
(LA FONTAINE. _Le Psautier._)
(Voyez EMMAIGRIR.)
--EN _supprimé_:
Tu _n’es pas_ où tu crois. En vain tu files doux.
(_Amph._ II. 3.)
Je vous montrerai bien....
Qu’on _n’est pas_ où l’on croit, en me faisant injure.
(_Tart._ IV. 7.)
Sosie croit être dans le palais d’Amphitryon, Orgon croit être chez
soi; et ni l’un ni l’autre ne s’abuse par cette croyance. Mais il
s’agit ici d’un point moral, et non du lieu physique: c’est pourquoi
je pense qu’il n’est pas permis de supprimer cet _en_, qui marque la
différence des deux locutions _être quelque part_ et _en être à....._
--EN, relatif à un nom de personne:
C’est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête
Les moyens les plus prompts d’_en_ faire ma conquête.
(_L’Ét._ I. 2.)
De faire que Célie soit ma conquête.
Le plus parfait objet dont je serois charmé
N’auroit pas mon amour, n’_en_ étant point aimé.
(_Dép. am._ I. 3.)
C’est-à-dire, si je n’en étais pas aimé.
(Voyez PARTICIPE PRÉSENT, pour _si_ suivi d’un conditionnel.)
Arnolphe dit d’Agnès:
Je l’aurai fait passer chez moi dès son enfance,
Et j’_en_ aurai chéri la plus tendre espérance.
(_Éc. des fem._ IV. 1.)
L’espérance d’Agnès, c’est-à-dire que donnait Agnès.
Ce n’est là qu’une ébauche du personnage; et, pour _en_ achever
le portrait, il faudroit bien d’autres coups de pinceau....
(_D. Juan._ I. 1.)
Mes justes soupçons chaque jour avoient beau me parler, j’_en_
rejetois la voix qui vous rendoit criminel.
(_Ibid._ I. 3.)
Allons, cédons au sort dans mon affliction;
Suivons-_en_ aujourd’hui l’aveugle fantaisie.
(_Amph._ III. 7.)
Le sort est personnifié dans cet exemple, comme les soupçons dans le
précédent.
Et tandis qu’au milieu des béotiques plaines
Amphitryon son époux
Commande aux troupes thébaines,
Il _en_ a pris la forme.
(_Ibid._ prol.)
Jupiter a pris la forme d’Amphitryon.
--EN, construit avec un verbe, avec ALLER:
Il faut que ce soit elle, avec une parole
Qui trouve le moyen de les faire _en aller_.
(_D. Garcie._ IV. 6.)
Vous ne voulez pas _faire en aller_ cet homme-là?
(_Impromptu._ 2.)
L’usage est fort ancien de supprimer le pronom réfléchi:
(Voyez ARRÊTER et PRONOM RÉFLÉCHI.)
Ne devrait-on pas écrire tout d’un mot _enaller_, comme _enflammer_,
_s’envoler_, _s’enfuir_, et tous les composés avec _en_?
Pourquoi la tmèse est-elle prescrite au participe passé de ce verbe,
tandis qu’elle est défendue dans les analogues? Pourquoi faut-il
absolument dire _il s’en est allé_, et ne peut-on dire _il s’en est
volé_, _il s’en est flammé_?
Le peuple dit toujours: _il s’est enallé_.
Le livre des _Rois_ tantôt fait la tmèse, et tantôt non.
Ce qui a placé ce verbe dans une catégorie particulière, c’est
peut-être l’irrégularité de ses formes à certains temps.
On trouve, dès l’origine de la langue, _en aller_ avec ou sans le
pronom réfléchi:
«A tant Samuel s’enturnad, e en Gabaa Benjamin _s’enalad_, e li
altre _enalerent_ od Saul.»
(_Rois._ p. 44.)
On rencontre, à l’impératif, _en va_, sans le pronom, et _va-t-en_,
avec le pronom:
«Pur co, _enva_ e oci e destrui Amalech.»
(_Ibid._ p. 53.)
«Truvad Cisnee, ki cusins fu Moysi, e bonement li dist: _Vat en_
d’ici.»
(_Ibidem._)
--EN (S’) ALLER, pour _aller_ simplement. Molière affectionne la
première forme:
Oui, notaire royal.--De plus, homme d’honneur.
--Cela _s’en va sans dire_.
(_Éc. des mar._ III. 5.)
Le commissaire viendra bientôt, et l’on _s’en va_ vous mettre
en lieu où l’on me répondra de vous.
(_Méd. m. lui._ III. 10.)
Mais son valet m’a dit qu’il _s’en alloit_ descendre.
(_Tart._ III. 1.)
--Avec _devoir_; EN DEVOIR A QUELQU’UN:
Il ne vous _en doit rien_, madame, en dureté de cœur.
(_Princ. d’Él._ III. 5.)
--Avec _donner_ et _jouer_; EN DONNER D’UNE, et EN JOUER D’UNE AUTRE:
Bon, bon! tu voudrois bien ici _m’en donner d’une_.
(_Dép. am._ III. 7.)
Pour toi premièrement, puis pour ce bon apôtre,
Qui veut _m’en donner d’une, et m’en jouer d’une autre_.
(_L’Ét._ IV. 7.)
Le mot de l’ellipse paraît être le substantif _bourde_ ou plutôt
_bourle_.
(Voyez BOURLE.)
--Avec _être_; EN ÊTRE JUSQU’A (un infinitif):
Pour moi, _j’en suis_ souvent _jusqu’à verser des larmes_.
(_Psyché_, I. 1.)
--Avec _payer_:
Non, en conscience, vous _en payerez_ cela.
(_Méd. m. lui._ I. 6.)
--Avec _planter_; EN PLANTER A QUELQU’UN:
Je sais les tours rusés et les subtiles trames
Dont, pour _nous en planter_, savent user les femmes.
(_Éc. des fem._ I. 1.)
_En_ figure ici le mot _cornes_, qu’on laisse de côté par bienséance et
discrétion.
--Avec _pouvoir_; N’EN POUVOIR MAIS:
.... Ayant de la manière
Sur ce qui _n’en peut mais_ déchargé sa colère.....
(_Éc. des fem._ IV. 6.)
Est-ce que _j’en puis mais_? Lui seul en est la cause.
(_Ibid._ V. 4.)
_Mais_ est le latin _magis_, qu’on prononçait, dans l’origine, en deux
syllabes: _ma-his_, l’aspiration remplaçant le _g_ du latin. _Mais_
signifie donc _plus_, _davantage_; et _je n’en puis mais_, _non possum
magis_, c’est-à-dire, je n’en puis rien, pas plus que vous ne voyez.
--EN POUVOIR QUE DIRE, locution elliptique:
Beaucoup d’honnêtes gens _en pourroient bien que dire_.
(_Éc. des fem._ III. 3.)
Pourraient bien avoir ou savoir que dire de cela.
_Que_ représente ici _quod_, comme dans cette locution: _faire que
sage_; c’est faire ce que fait le sage.
--EN, construit avec un substantif ou un adverbe; EN ALGER:
Il va vous emmener votre fils _en Alger_.--On t’emmène esclave
_en Alger_!
(_Scapin._ II. 11.)
Cette façon de parler est née de l’horreur de nos pères pour l’hiatus,
même en prose. _A Alger_, leur paraissait intolérable. En pareil cas,
ils appelaient à leur secours les consonnes euphoniques, dont l’_n_
était une des principales, et disaient: Aller A(_n_) Alger. L’identité
de prononciation a fait écrire par _e_, _en Alger_.
«Je serai marié, si l’on veut, _en Alger_.»
(CORNEILLE. _Le Ment._)
Aujourd’hui, que l’euphonie de notre langue a été détruite par
l’intrusion des habitudes étrangères, tous les journaux écrivent, et
l’on prononce, _à Alger_. Cela s’appelle un perfectionnement logique.
--EN-BAS, EN-HAUT, considérés comme substantifs, et recevant encore
devant eux la préposition _en_:
Qu’est ceci? vous avez mis les fleurs _en en-bas_?--Vous ne
m’aviez pas dit que vous les vouliez _en en-haut_.
(_B. gent._ II. 8.)
Nicot écrit d’un seul mot _embas_, _enhault_. Perrault, parlant de la
feuille d’arbre:
«Lorsque l’hiver répand sa neige et ses frimas,
«Elle quitte sa tige, et descend _en en-bas_.»
«Ce mot, en de certaines occasions, doit être regardé comme substantif,
car on lui donne une préposition.»
(TRÉVOUX.)
--EN DÉPIT QUE..... Voyez DÉPIT.
--EN LA PLACE DE:
Et qui des rois, hélas! heureux petit moineau,
Ne voudrait être _en_ votre place!
(_Mélicerte._ I. 5.)
ENCANAILLER (S’), néologisme en 1663:
CLIMÈNE (_précieuse_).--..... Le siècle _s’encanaille_
furieusement!
ÉLISE.--Celui-là est joli encore, _s’encanaille_! Est-ce vous
qui l’avez inventé, madame?
CLIMÈNE.--Hé!
ÉLISE.--Je m’en suis bien doutée.
(_Crit. de l’Éc. des f._ 7.)
Il paraît que ce mot fit un établissement rapide, car il est dans
Furetière (1684), et sans observation.
_S’enducailler_, que Chamfort avait fait par représailles, n’a pas eu
le même bonheur, sans doute parce qu’il était moins nécessaire.
ENCENS, au pluriel; DES ENCENS, des hommages, des louanges:
Cet empire, que tient la raison sur les sens,
Ne fait pas renoncer aux douceurs _des encens_.
(_Fem. sav._ I. 1.)
_Aux encens_ qu’elle donne à son héros d’esprit.
(_Ibid._ I. 3.)
Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens,
Qu’un auteur qui partout va gueuser _des encens_.
(_Ibid._ III. 5.)