EMMAIGRIR:

Moi, jaloux! Dieu m’en garde, et d’être assez badin

Pour m’aller _emmaigrir_ avec un tel chagrin!

(_Dép. am._ I. 2.)

_Emmaigrir_ et non _amaigrir_, comme portent les éditions modernes.

_Emmegrir_ est dans l’édition faite sous les yeux de Molière.

Et c’est la forme primitive du mot:

«E dist al bacheler: Qu’espelt (_quid spectat_) que tu es si

deshaitez e si _emmegriz_?»

(_Rois._ p. 162.)

«Et dit au jeune homme: D’où vient que tu es si défait et si amaigri?»

Nos pères ont composé avec _en_ quantité de verbes, entre autres ceux

qui marquent le passage progressif d’un état dans un autre: _embellir_,

_enlaidir_, _emmaladir_[51], _engraisser_, _emmaigrir_, etc.,

c’est-à-dire, devenir de plus en plus beau, laid, gras, maigre; tomber

malade.

[51] «Le enfançunet que David out engendred de la femme Urie,

_enmaladid_ e fut desesperez. (_Rois_, 160.) Si l’amad tant

forment qu’il _enmaladid_ (_Rois_, 162.) Mes sires me guerpi, pur

co que ier e avant ier _enmaladi_. (_Rois_ 115.)»

Mais comme la notation _en_ sonnait _an_, d’où vient qu’on a écrit

et prononcé _anemi_, _fame_, _solanel_, les mots figurés, _ennemi_,

_femme_, _solennel_, on a de même prononcé, et par suite écrit,

_amaigrir_, _agrandir_, pour _emmaigrir_, _engrandir_; certains mots

ont conservé leur syllabe initiale _en_; d’autres ont totalement péri,

par exemple, _emmaladir_, au lieu de quoi il nous faut dire _tomber

malade_; d’autres enfin ont conservé la double forme, comme _ennoblir_

et _anoblir_, à chacune desquelles les grammairiens sont parvenus

à fixer une nuance particulière, d’abord toute de fantaisie, puis

adoptée, et maintenant consacrée par l’usage.

Les grammairiens obtiendront peut-être un jour ce résultat pour

_maigrir_ et _amaigrir_. Déjà, dans un _Traité des synonymes_, je lis

sur ces deux verbes: «Nul doute que la particule initiale du second

ne vienne du latin _ad_......... _Maigrir_ est toujours neutre et

intransitif; au contraire, _amaigrir_ se prend d’ordinaire dans le sens

actif; au lieu _d’énoncer simplement le fait, il le fait comprendre

davantage, il le montre s’accomplissant dans un objet_, etc.»[52].

[52] _Traité des Synonymes_, par M. B. Lafaye. Mon dessein

n’est nullement de faire de la peine à l’auteur de ce travail

consciencieux. Je désire montrer seulement combien il est utile

de connaître l’ancienne langue pour étudier la langue moderne.

S’il eût consulté la vieille langue, M. B. L. n’eût point dit que

_amaigrir_ renfermait la préposition _ad_, et l’erreur du point

de départ ne se fût pas répandue sur toute la route.

J’avoue que je ne saisis pas la distinction que l’auteur s’évertue

à établir. Le résumé le plus clair de ce long paragraphe, c’est que

_maigrir_ est _intransitif_, et _amaigrir_, _représentatif_. _Sunt

verba et voces._ Les faiseurs de synonymes sont les premiers hommes du

monde pour trouver un mot à des énigmes qui n’en ont pas.

Je reviens à la distinction d’_anoblir_ et _ennoblir_, dont on veut

que le premier soit pour le sens propre, et le second pour le sens

métaphorique. C’est là, dis-je, une distinction toute chimérique.

Montaigne se sert d’_anoblir_ au figuré:

«Les lois prennent leur auctorité de la possession et de

l’usage: il est dangereux de les ramener à leur naissance[53];

elles grossissent et s’_anoblissent_ en roulant, comme nos

rivières.»

(MONTAIGNE. II. 12.)

[53] Les lois civiles et politiques, s’entend; car quant aux lois

de la grammaire et du langage, on ne saurait trop en examiner et

maintenir l’origine.

Nicot ne connaît pas _anoblir_, mais seulement _ennoblir_. Il n’y avait

qu’une prononciation; on l’a notée par deux orthographes; puis les gens

qui font gloire et métier de raffiner sur les mots, ont voulu assigner

à chaque orthographe sa valeur à part.

Le plus simple bon sens indique que toujours l’acception figurée est

venue à la suite de l’acception propre: pourquoi donc où l’origine est

commune voulez-vous prescrire des formes différentes?

L’étymologie d’_ennoblir_ est _in_ et _nobilitare_, sans conteste. Et

_anoblir_, d’où viendra-t-il? De _ad_ et _nobilitare_, sans doute,

parce que _ad_ est plus métaphorique que _in_? Belles finesses!

Dufresny, au contraire, se sert d’_ennoblir_ dans le sens propre:

«Mais ici j’ai de plus un grade que j’ai pris

«Avec feu mon mari, doyen de ce bailliage.

«C’est ainsi que je vins m’_ennoblir_ au village;

«Bonne noblesse au fond, etc.»

(_La Coquette de village._ I. 1.)

La distinction d’_anoblir_ et _ennoblir_ est toute récente. Le

Dictionnaire de l’Académie, de 1718, ne donnait encore qu’_ennoblir_,

avec cette définition: «Rendre plus considérable, plus noble, plus

illustre.» Trévoux (1740) met les deux formes, mais seulement comme

différence d’orthographe, et en attribuant à chacune les deux

valeurs:--«ANOBLIR se dit figurément en parlant du langage: _Anoblir

son style_. (_D’Ablancourt._)»

Et au mot ENNOBLIR:--«On distingue ordinairement trois degrés de

noblesse: l’_ennobli_, qui acquiert le premier la noblesse; le noble,

qui naît de l’_ennobli_; l’écuyer ou le gentilhomme, qui est au

troisième degré. (_Le P. Menestrier._)»

Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle · 第 185 / 467 题