Le 25 décembre, le _Nautilus_ naviguait au milieu de l'archipel des

Nouvelles-Hébrides, que Quiros découvrit en 1606, que Bougainville

explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe

se compose principalement de neuf grandes îles, et forme une bande de

cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre 15°

et 2° de latitude sud, et entre 164° et 168° de longitude. Nous

passâmes assez près de l'île d'Aurou, qui, au moment des observations

de midi, m'apparut comme une masse de bois verts, dominée par un pic

d'une grande hauteur.

Ce jour-là, c'était Noël, et Ned Land me sembla regretter vivement la

célébration du « Christmas », la véritable fête de la famille, dont les

protestants sont fanatiques.

Je n'avais pas aperçu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours,

quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours

l'air d'un homme qui vous a quitté depuis cinq minutes. J'étais occupé

à reconnaître sur le planisphère la route du _Nautilus_. Le capitaine

s'approcha, posa un doigt sur un point de la carte, et prononça ce seul

mot :

« Vanikoro. »

Ce nom fut magique. C'était le nom des îlots sur lesquels vinrent se

perdre les vaisseaux de La Pérouse. Je me relevai subitement.

« Le _Nautilus_ nous porte à Vanikoro ? demandai-je.

-- Oui, monsieur le professeur, répondit le capitaine.

-- Et je pourrai visiter ces îles célèbres où se brisèrent la

_Boussole_ et l'_Astrolabe_ ?

-- Si cela vous plaît, monsieur le professeur.

-- Quand serons-nous à Vanikoro ?

-- Nous y sommes, monsieur le professeur. »

Suivi du capitaine Nemo, je montait sur la plate-forme, et de là, mes

regards parcoururent avidement l'horizon.

Dans le nord-est émergeaient deux îles volcaniques d'inégale grandeur,

entourées d'un récif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit.

Nous étions en présence de l'île de Vanikoro proprement dite, à

laquelle Dumont d'Urville imposa le nom d'île de la _Recherche_, et

précisément devant le petit havre de Vanou, situé par 16°4' de latitude

sud, et 164°32' de longitude est. Les terres semblaient recouvertes de

verdure depuis la plage jusqu'aux sommets de l'intérieur, que dominait

le mont Kapogo, haut de quatre cent soixante-seize toises.

Le _Nautilus_, après avoir franchi la ceinture extérieure de roches par

une étroite passe, se trouva en dedans des brisants, où la mer avait

une profondeur de trente à quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage

des palétuviers, j'aperçus quelques sauvages qui montrèrent une extrême

surprise à notre approche. Dans ce long corps noirâtre, s'avançant à

fleur d'eau, ne voyaient-ils pas quelque cétacé formidable dont ils

devaient se défier ?

En ce moment, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage

de La Pérouse.

« Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui répondis-je.

-- Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait ? me

demanda-t-il d'un ton un peu ironique.

-- Très facilement. »

Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d'Urville avaient

fait connaître, travaux dont voici le résumé très succinct.

La Pérouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoyés par

Louis XVI, en 1785, pour accomplir un voyage de circumnavigation. Ils

montaient les corvettes la _Boussole_ et l'_Astrolabe_, qui ne

reparurent plus.

En 1791, le gouvernement français, justement inquiet du sort des deux

corvettes, arma deux grandes flûtes, la _Recherche_ et l'_Espérance_,

qui quittèrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni

d'Entrecasteaux. Deux mois après, on apprenait par la déposition d'un

certain Bowen, commandant l'_Albermale_, que des débris de navires

naufragés avaient été vus sur les côtes de la Nouvelle-Géorgie. Mais

d'Entrecasteaux, ignorant cette communication, - assez incertaine,

d'ailleurs - se dirigea vers les îles de l'Amirauté, désignées dans un

rapport du capitaine Hunter comme étant le lieu du naufrage de La

Pérouse.

Ses recherches furent vaines. L'_Espérance_ et la _Recherche_ passèrent

même devant Vanikoro sans s'y arrêter, et, en somme, ce voyage fut très

malheureux, car il coûta la vie à d'Entrecasteaux, à deux de ses

seconds et à plusieurs marins de son équipage.

Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le

premier, retrouva des traces indiscutables des naufragés. Le 15 mai

1824, son navire, le _Saint-Patrick_, passa près de l'île de Tikopia,

l'une des Nouvelles-Hébrides. Là, un lascar, l'ayant accosté dans une

pirogue, lui vendit une poignée d'épée en argent qui portait

l'empreinte de caractères gravés au burin. Ce lascar prétendait, en

outre, que, six ans auparavant, pendant un séjour à Vanikoro, il avait

vu deux Européens qui appartenaient à des navires échoués depuis de

longues années sur les récifs de l'île.

Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La Pérouse, dont la

disparition avait ému le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, où,

suivant le lascar, se trouvaient de nombreux débris du naufrage ; mais

les vents et les courants l'en empêchèrent.

Dillon revint à Calcutta. Là, il sut intéresser à sa découverte la

Société Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna

le nom de la _Recherche_, fut mis à sa disposition, et il partit, le 23

janvier 1827, accompagné d'un agent français.

La _Recherche_, après avoir relâché sur plusieurs points du Pacifique,

mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce même havre de

Vanou, où le _Nautilus_ flottait en ce moment.

Là, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de

fer, des ancres, des estropes de poulies, des pierriers, un boulet de

dix-huit, des débris d'instruments d'astronomie, un morceau de

couronnement, et une cloche en bronze portant cette inscription : «

_Bazin m'a fait_ », marque de la fonderie de l'Arsenal de Brest vers

1785. Le doute n'était donc plus possible.

Dillon, complétant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre

jusqu'au mois d'octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la

Nouvelle-Zélande, mouilla à Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en

France, où il fut très sympathiquement accueilli par Charles X.

Mais, à ce moment, Dumont d'Urville, sans avoir eu connaissance des

travaux de Dillon, était déjà parti pour chercher ailleurs le théâtre

du naufrage. Et, en effet, on avait appris par les rapports d'un

baleinier que des médailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient

entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la

Nouvelle-Calédonie.

Dumont d'Urville, commandant l'_Astrolabe_, avait donc pris la mer, et,

deux mois après que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait

devant Hobart-Town. Là, il avait connaissance des résultats obtenus par

Dillon, et, de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de

l'_Union_, de Calcutta, ayant pris terre sur une île située par 8°18'

de latitude sud et 156°30' de longitude est, avait remarqué des barres

de fer et des étoffes rouges dont se servaient les naturels de ces

parages.

Dumont d'Urville, assez perplexe, et ne sachant s'il devait ajouter foi

à ces récits rapportés par des journaux peu dignes de confiance, se

décida cependant à se lancer sur les traces de Dillon.

Le 10 février 1828, I '_Astrolabe_ se présenta devant Tikopia, prit

pour guide et interprète un déserteur fixé sur cette île, fit route

vers Vanikoro, en eut connaissance le 12 février, prolongea ses récifs

jusqu'au 14, et, le 20 seulement, mouilla au-dedans de la barrière,

dans le havre de Vanou.

Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'île, et rapportèrent

quelques débris peu importants. Les naturels, adoptant un système de

dénégations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le lieu du

sinistre. Cette conduite, très louche, laissa croire qu'ils avaient

maltraité les naufragés, et, en effet, ils semblaient craindre que

Dumont d'Urville ne fût venu venger La Pérouse et ses infortunés

compagnons.

Cependant, le 26, décidés par des présents, et comprenant qu'ils

n'avaient à craindre aucune représaille, ils conduisirent le second, M.

Jacquinot, sur le théâtre du naufrage.

Là, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les récifs Pacou et Vanou,

gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb,

empâtés dans les concrétions calcaires. La chaloupe et la baleinière de

l'_Astrolabe_ furent dirigées vers cet endroit, et, non sans de longues

fatigues, leurs équipages parvinrent à retirer une ancre pesant

dix-huit cents livres, un canon de huit en fonte, un saumon de plomb et

deux pierriers de cuivre.

Dumont d'Urville, interrogeant les naturels, apprit aussi que La

Pérouse, après avoir perdu ses deux navires sur les récifs de l'île,

avait construit un bâtiment plus petit, pour aller se perdre une

seconde fois... Où ? On ne savait.

Le commandant de l'_Astrolabe_ fit alors élever, sous une touffe de

mangliers, un cénotaphe à la mémoire du célèbre navigateur et de ses

compagnons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire, assise sur une

base de coraux, et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui pût tenter

la cupidité des naturels.

Puis, Dumont d'Urville voulut partir ; mais ses équipages étaient minés

par les fièvres de ces côtes malsaines, et, très malade lui-même, il ne

put appareiller que le 17 mars.

Cependant, le gouvernement français, craignant que Dumont d'Urville ne

fût pas au courant des travaux de Dillon, avait envoyé à Vanikoro la

corvette la _Bayonnaise_, commandée par Legoarant de Tromelin, qui

était en station sur la côte ouest de l'Amérique. La _Bayonnaise_

mouilla devant Vanikoro, quelques mois après le départ de

l'_Astrolabe_, ne trouva aucun document nouveau, mais constata que les

sauvages avaient respecté le mausolée de La Pérouse.

Telle est la substance du récit que je fis au capitaine Nemo.

« Ainsi, me dit-il, on ne sait encore où est allé périr ce troisième

navire construit par les naufragés sur l'île de Vanikoro ?

-- On ne sait. »

Le capitaine Nemo ne répondit rien, et me fit signe de le suivre au

grand salon. Le _Nautilus_ s'enfonça de quelques mètres au-dessous des

flots, et les panneaux s'ouvrirent.

Je me précipitai vers la vitre, et sous les empâtements de coraux,

revêtus de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophyllées, à

travers des myriades de poissons charmants, des girelles, des

glyphisidons, des pomphérides, des diacopes, des holocentres, je

reconnus certains débris que les dragues n'avaient pu arracher, des

étriers de fer, des ancres, des canons, des boulets, une garniture de

cabestan, une étrave, tous objets provenant des navires naufragés et

maintenant tapissés de fleurs vivantes.

Et pendant que je regardais ces épaves désolées, le capitaine Nemo me

dit d'une voix grave :

« Le commandant La Pérouse partit le 7 décembre 1785 avec ses navires

la _Boussole_ et l'_Astrolabe_. Il mouilla d'abord à Botany-Bay, visita

l'archipel des Amis, la Nouvelle-Calédonie, se dirigea vers Santa-Cruz

et relâcha à Namouka, l'une des îles du groupe Hapaï. Puis, ses navires

arrivèrent sur les récifs inconnus de Vanikoro. La _Boussole_, qui

marchait en avant, s'engagea sur la côte méridionale. L'_Astrolabe_

vint à son secours et s'échoua de même. Le premier navire se détruisit

presque immédiatement. Le second, engravé sous le vent, résista

quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux naufragés.

Ceux-ci s'installèrent dans l'île, et construisirent un bâtiment plus

petit avec les débris des deux grands. Quelques matelots restèrent

volontairement à Vanikoro.

Les autres, affaiblis, malades, partirent avec La Pérouse. Ils se

dirigèrent vers les îles Salomon, et ils périrent, corps et biens, sur

la côte occidentale de l'île principale du groupe, entre les caps

Déception et Satisfaction !

-- Et comment le savez-vous ? m'écriai-je.

-- Voici ce que j'ai trouvé sur le lieu même de ce dernier naufrage ! »

Le capitaine Nemo me montra une boîte de ferblanc, estampillée aux

armes de France, et toute corrodée par les eaux salines. Il l'ouvrit,

et je vis une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles.

C'étaient les instructions même du ministre de la Marine au commandant

La Pérouse, annotées en marge de la main de Louis XVI !

« Ah ! c'est une belle mort pour un marin ! dit alors le capitaine

Nemo. C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le

ciel que, mes compagnons et moi, nous n'en ayons jamais d'autre ! »

XX

LE DÉTROIT DE TORRÈS

Pendant la nuit du 27 au 28 décembre, le _Nautilus_ abandonna les

parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction était

sud-ouest, et, en trois jours, il franchit les sept cent cinquante

lieues qui séparent le groupe de La Pérouse de la pointe sud-est de la

Papouasie.

Le ler janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la

plate-forme.

« Monsieur, me dit ce brave garçon, monsieur me permettra-t-il de lui

souhaiter une bonne année ?

-- Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'étais à Paris,

dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes voeux et je t'en

remercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par « une bonne

année », dans les circonstances où nous nous trouvons. Est-ce l'année

qui amènera la fin de notre emprisonnement, ou l'année qui verra se

continuer cet étrange voyage ?

-- Ma foi, répondit Conseil, je ne sais trop que dire à monsieur. Il

est certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux

mois, nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La dernière

merveille est toujours la plus étonnante, et si cette progression se

maintient, je ne sais pas comment cela finira. M'est avis que nous ne

retrouverons jamais une occasion semblable.

-- Jamais, Conseil.

-- En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas

plus gênant que s'il n'existait pas.

-- Comme tu le dis, Conseil.

-- Je pense donc, n'en déplaise à monsieur, qu'une bonne année serait

une année qui nous permettrait de tout voir...

-- De tout voir, Conseil ? Ce serait peut-être long. Mais qu'en pense

Ned Land ?

-- Ned Land pense exactement le contraire de moi, répondit Conseil.

C'est un esprit positif et un estomac impérieux. Regarder les poissons

et toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de

viande, cela ne convient guère à un digne Saxon auquel les beefsteaks

sont familiers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion

modérée, n'effrayent guère !

-- Pour mon compte, Conseil, ce n'est point là ce qui me tourmente, et

je m'accommode très bien du régime du bord.

-- Moi de même, répondit Conseil. Aussi je pense autant à rester que

maître Land à prendre la fuite. Donc, si l'année qui commence n'est pas

bonne pour moi, elle le sera pour lui, et réciproquement. De cette

façon, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure,

je souhaite à monsieur ce qui fera plaisir à monsieur.

-- Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre à plus tard

la question des étrennes, et de les remplacer provisoirement par une

bonne poignée de main. Je n'ai que cela sur moi.

-- Monsieur n'a jamais été si généreux », répondit Conseil.

Et là-dessus, le brave garçon s'en alla.

Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles,

soit cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point de

départ dans les mers du Japon. Devant l'éperon du _Nautilus_

s'étendaient les dangereux parages de la mer de corail, sur la côte

nord-est de l'Australie. Notre bateau prolongeait à une distance de

quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de Cook

faillirent se perdre, le 10 juin 1770. Le bâtiment que montait Cook

donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce fut grâce à cette

circonstance que le morceau de corail, détaché au choc, resta engagé

dans la coque entr'ouverte.

J'aurais vivement souhaité de visiter ce récif long de trois cent

soixante lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait

avec une intensité formidable et comparable aux roulements du tonnerre.

Mais en ce moment, les plans inclinés du _Nautilus_ nous entraînaient à

une grande profondeur, et je ne pus rien voir de ces hautes murailles

coralligènes. Je dus me contenter des divers échantillons de poissons

rapportés par nos filets. Je remarquai, entre autres, des germons,

espèces de scombres grands comme des thons, aux flancs bleuâtres et

rayés de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de

l'animal. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent à

notre table une chair excessivement délicate. On prit aussi un grand

nombre de spares vertors, longs d'un demi-décimètre, ayant le goût de

la dorade, et des pyrapèdes volants, véritables hirondelles

sous-marines, qui, par les nuits obscures, rayent alternativement les

airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. Parmi les mollusques

et les zoophytes, je trouvai dans les mailles du chalut diverses

espèces d'alcyoniaires, des oursins, des marteaux, des éperons, des.

cadrans, des cérites, des hyalles. La flore était représentée par de

belles algues flottantes, des laminaires et des macrocystes, imprégnées

du mucilage qui transsudait à travers leurs pores, et parmi lesquelles

je recueillis une admirable _Nemastoma Geliniaroide_, qui fut classée

parmi les curiosités naturelles du musée.

Deux jours après avoir traversé la mer de Corail, le 4 janvier, nous

eûmes connaissance des côtes de la Papouasie. A cette occasion, le

capitaine Nemo m'apprit que son intention était de gagner l'océan

Indien par le détroit de Torrès. Sa communication se borna là. Ned vit

avec plaisir que cette route le rapprochait des mers européennes.

Ce détroit de Torrès est regardé comme non moins dangereux par les

écueils qui le hérissent que par les sauvages habitants qui fréquentent

ses côtes. Il sépare de la Nouvelle-Hollande la grande île de la

Papouasie, nommée aussi Nouvelle-Guinée.

La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de

large, et une superficie de quarante mille lieues géographiques. Elle

est située, en latitude, entre 0°l9' et 10°2' sud, et en longitude,

entre 128°23' et 146°15'. A midi, pendant que le second prenait la

hauteur du soleil, j'aperçus les sommets des monts Arfalxs, élevés par

plans et terminés par des pitons aigus.

Cette terre, découverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut

visitée successivement par don José de Menesès en 1526, par Grijalva en

1527, par le général espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo

Ortez en 1545, par le Hollandais Shouten en 1616, par Nicolas Sruick en

1753, par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville,

Cook, Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey en

1823, et par Dumont d'Urville en 1827. « C'est le foyer des noirs qui

occupent toute la Malaisie », a dit M. de Rienzi, et je ne me doutais

guère que les hasards de cette navigation allaient me mettre en

présence des redoutables Andamenes.

Le _Nautilus_ se présenta donc à l'entrée du plus dangereux détroit du

globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent à peine franchir,

détroit que Louis Paz de Torrès affronta en revenant des mers du Sud

dans la Mélanésie, et dans lequel, en 1840, les corvettes échouées de

Dumont d'Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. Le

Nautilus lui-même, supérieur à tous les dangers de la mer, allait,

cependant, faire connaissance avec les récifs coralliens.

Le détroit de Torrès a environ trente-quatre lieues de large, mais il

est obstrué par une innombrable quantité d'îles, d'îlots, de brisants,

de rochers, qui rendent sa navigation presque impraticable. En

conséquence, le capitaine Nemo prit toutes les précautions voulues pour

le traverser. Le _Nautilus_, flottant à fleur d'eau, s'avançait sous

une allure modérée. Son hélice, comme une queue de cétacé, battait les

flots avec lenteur.

Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions

pris place sur la plate-forme toujours déserte. Devant nous s'élevait

la cage du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait

être là, dirigeant lui-même son _Nautilus_.

J'avais sous les yeux les excellentes cartes du détroit de Torrès

levées et dressées par l'ingénieur hydrographe Vincendon Dumoulin et

l'enseigne de vaisseau Coupvent-Desbois - maintenant amiral qui

faisaient partie de l'état-major de Dumont d'Urville pendant son

dernier voyage de circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine

King, les meilleures cartes qui débrouillent l'imbroglio de cet étroit

passage, et je les consultais avec une scrupuleuse attention.

Autour du _Nautilus_ la mer bouillonnait avec furie. Le courant de

flots, qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux

milles et demi, se brisait sur les coraux dont la tête émergeait çà et

là.

« Voilà une mauvaise mer ! me dit Ned Land.

-- Détestable, en effet, répondis-je, et qui ne convient guère à un

bâtiment comme le _Nautilus_.

-- Il faut, reprit le Canadien, que ce damné capitaine soit bien

certain de sa route, car je vois là des pâtés de coraux qui mettraient

sa coque en mille pièces, si elle les effleurait seulement ! »

En effet, la situation était périlleuse, mais le _Nautilus_ semblait se

glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux écueils. Il ne

suivait pas exactement la route de l'_Astrolabe_ et de la _Zélée_ qui

fut fatale à Dumont d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'île

Murray, et revint au sud-ouest, vers le passage de Cumberland. Je

croyais qu'il allait y donner franchement, quand, remontant dans le

nord-ouest, il se porta, à travers une grande quantité d'îles et

d'îlots peu connus, vers l'île Tound et le canal Mauvais.

Je me demandais déjà si le capitaine Nemo, imprudent jusqu'à la folie,

voulait engager son navire dans cette passe où touchèrent les deux

corvettes de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois sa

direction et coupant droit à l'ouest, il se dirigea vers l'île

Gueboroar.

Il était alors trois heures après-midi. Le flot se cassait, la marée

étant presque pleine. Le _Nautilus_ s'approcha de cette île que je vois

encore avec sa remarquable lisière de pendanus. Nous la rangions à

moins de deux milles.

Soudain, un choc me renversa. Le _Nautilus_ venait de toucher contre un

écueil, et il demeura immobile, donnant une légère gîte sur bâbord.

Quand je me relevai, j'aperçus sur la plate-forme le capitaine Nemo et

son second. Ils examinaient la situation du navire, échangeant quelques

mots dans leur incompréhensible idiome.

Voici quelle était cette situation. A deux milles, par tribord,

apparaissait l'île Gueboroar dont la côte s'arrondissait du nord à

l'ouest, comme un immense bras. Vers le sud et l'est se montraient déjà

quelques têtes de coraux que le jusant laissait à découvert. Nous nous

étions échoués au plein, et dans une de ces mers où les marées sont

médiocres, circonstance fâcheuse pour le renflouage du _Nautilus_.

Cependant. Le navire n'avait aucunement souffert, tant sa coque était

solidement liée. Mais s'il ne pouvait ni couler, ni s'ouvrir, il

risquait fort d'être à jamais attaché sur ces écueils, et alors c'en

était fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo.

Je réfléchissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours

maître de lui, ne paraissant ni ému ni contrarié, s'approcha :

« Un accident ? lui dis-je.

-- Non, un incident, me répondit-il.

-- Mais un incident, répliquai-je, qui vous obligera peut-être à

redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez ! »

Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier, et fit un geste

négatif. C'était me dire assez clairement que rien ne le forcerait

jamais à remettre les pieds sur un continent. Puis il dit :

« D'ailleurs, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ n'est pas en perdition.

Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Océan. Notre

voyage ne fait que commencer, et je ne désire pas me priver si vite de

l'honneur de votre compagnie.

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 1 · 第 12 / 16 段