-- Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure

ironique de cette phrase, le _Nautilus_ s'est échoué au moment de la

pleine mer. Or, les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, et, si

vous ne pouvez délester le Nautilus - ce qui me paraît impossible je ne

vois pas comment il sera renfloué.

-- Les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison,

monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mais, au détroit de

Torrès, on trouve encore une différence d'un mètre et demi entre le

niveau des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier, et

dans cinq jours la pleine lune. Or, je serai bien étonné si ce

complaisant satellite ne soulève pas suffisamment ces masses d'eau, et

ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu'à lui seul. »

Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit à

l'intérieur du _Nautilus_. Quant au bâtiment, il ne bougeait plus et

demeurait immobile, comme si les polypes coralliens l'eussent déjà

maçonné dans leur indestructible ciment.

« Eh bien, monsieur ? me dit Ned Land, qui vint à moi après le départ

du capitaine.

Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la marée du 9, car il

paraît que la lune aura la complaisance de nous remettre à flot.

-- Tout simplement ?

-- Tout simplement.

-- Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa

machine sur ses chaînes, et tout faire pour se déhaler ?

Puisque la marée suffira ! » répondit simplement Conseil.

Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les épaules. C'était le

marin qui parlait en lui.

« Monsieur, répliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que

ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il

n'est bon qu'à vendre au poids. Je pense donc que le moment est venu de

fausser compagnie au capitaine Nemo.

-- Ami Ned, répondis-je, je ne désespère pas comme vous de ce vaillant

_Nautilus_, et dans quatre jours nous saurons à quoi nous en tenir sur

les marées du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait être

opportun si nous étions en vue des côtes de l'Angleterre ou de la

Provence, mais dans les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et

il sera toujours temps d'en venir à cette extrémité, si le Nautilus ne

parvient pas à se relever, ce que je regarderais comme un événement

grave.

-- Mais ne saurait-on tâter, au moins, de ce terrain ? reprit Ned Land.

Voilà une île. Sur cette île, il y a des arbres. Sous ces arbres, des

animaux terrestres, des porteurs de côtelettes et de roastbeefs,

auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents.

-- Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range à son avis.

Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous

transporter à terre, ne fût-ce que pour ne pas perdre l'habitude de

fouler du pied les parties solides de notre planète ?

-- Je peux le lui demander, répondis-je, mais il refusera.

-- Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons à quoi nous en

tenir sur l'amabilité du capitaine. »

A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je

lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grâce et d'empressement,

sans même avoir exigé de moi la promesse de revenir à bord. Mais une

fuite à travers les terres de la Nouvelle-Guinée eût été très

périlleuse, et je n'aurais pas conseillé à Ned Land de la tenter. Mieux

valait être prisonnier à bord du _Nautilus_, que de tomber entre les

mains des naturels de la Papouasie.

Le canot fut mis à notre disposition pour le lendemain matin. Je ne

cherchai pas à savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je

pensai même qu'aucun homme de l'équipage ne nous serait donné, et que

Ned Land serait seul chargé de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la

terre se trouvait à deux milles au plus, et ce n'était qu'un jeu pour

le Canadien de conduire ce léger canot entre les lignes de récifs si

fatales aux grands navires.

Le lendemain, 5 janvier, le canot, déponté, fut arraché de son alvéole

et lancé à la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent à

cette opération. Les avirons étaient dans l'embarcation, et nous

n'avions plus qu'à y prendre place.

A huit heures, armés de fusils et de haches, nous débordions du

_Nautilus_. La mer était assez calme. Une petite brise soufflait de

terre. Conseil et moi, placés aux avirons, nous nagions vigoureusement,

et Ned gouvernait dans les étroites passes que les brisants laissaient

entre eux. Le canot se maniait bien et filait rapidement.

Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'était un prisonnier échappé de

sa prison, et il ne songeait guère qu'il lui faudrait y rentrer.

« De la viande ! répétait-il, nous allons donc manger de la viande, et

quelle viande ! Du véritable gibier ! Pas de pain, par exemple ! Je ne

dis pas que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas en

abuser, et un morceau de fraîche venaison, grillé sur des charbons

ardents, variera agréablement notre ordinaire.

-- Gourmand ! répondait Conseil, il m'en fait venir l'eau à la bouche.

-- Il reste à savoir, dis-je, si ces forêts sont giboyeuses, et si le

gibier n'y est pas de telle taille qu'il puisse lui-même chasser le

chasseur.

-- Bon ! monsieur Aronnax, répondit le Canadien, dont les dents

semblaient être affûtées comme un tranchant de hache, mais je mangerai

du tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupède dans

cette île.

-- L'ami Ned est inquiétant, répondit Conseil.

-- Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal à quatre pattes sans

plumes, ou à deux pattes avec plumes, sera salué de mon premier coup de

fusil.

-- Bon ! répondis-je, voilà les imprudences de maître Land qui vont

recommencer !

-- N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, et nagez

ferme ! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets

de ma façon. »

A huit heures et demie, le canot du _Nautilus_ venait s'échouer

doucement sur une grève de sable, après avoir heureusement franchi

l'anneau coralligène qui entourait l'île de Gueboroar.

XXI

QUELQUES JOURS À TERRE

Je fus assez vivement impressionné en touchant terre. Ned Land essayait

le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant

que deux mois que nous étions, suivant l'expression du capitaine Nemo,

les « passagers du _Nautilus_ », c'est-à-dire, en réalité, les

prisonniers de son commandant.

En quelques minutes, nous fûmes à une portée de fusil de la côte. Le

sol était presque entièrement madréporique, mais certains lits de

torrents desséchés, semés de débris granitiques, démontraient que cette

île était due à une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait

derrière un rideau de forêts admirables. Des arbres énormes, dont la

taille atteignait parfois deux cents pieds, se reliaient l'un à l'autre

par des guirlandes de lianes, vrais hamacs naturels que berçait une

brise légère. C'étaient des mimosas, des ficus, des casuarinas, des

teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers, mélangés à profusion,

et sous l'abri de leur voûte verdoyante, au pied de leur stype

gigantesque, croissaient des orchidées des légumineuses et des fougères.

Mais, sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore

papouasienne, le Canadien abandonna l'agréable pour l'utile. Il aperçut

un cocotier, abattit quelques-uns de ses fruits, les brisa, et nous

bûmes leur lait, nous mangeâmes leur amande, avec une satisfaction qui

protestait contre l'ordinaire du _Nautilus_.

« Excellent ! disait Ned Land.

-- Exquis ! répondait Conseil.

-- Et je ne pense pas, dit le Canadien, que votre Nemo s'oppose à ce

que nous introduisions une cargaison de cocos à son bord ?

-- Je ne le crois pas, répondis-je, mais il n'y voudra pas goûter !

-- Tant pis pour lui ! dit Conseil.

-- Et tant mieux pour nous ! riposta Ned Land. Il en restera davantage.

-- Un mot seulement, maître Land, dis-je au harponneur qui se disposait

à ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant

d'en remplir le canot, il me paraît sage de reconnaître si l'île ne

produit pas quelque substance non moins utile. Des légumes frais

seraient bien reçus à l'office du _Nautilus_.

-- Monsieur a raison, répondit Conseil, et je propose de réserver trois

places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour les

légumes, et la troisième pour la venaison, dont je n'ai pas encore

entrevu le plus mince échantillon.

-- Conseil, il ne faut désespérer de rien, répondit le Canadien.

-- Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'oeil aux

aguets. Quoique l'île paraisse inhabitée, elle pourrait renfermer,

cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous

sur la nature du gibier !

-- Hé ! hé ! fit Ned Land, avec un mouvement de mâchoire très

significatif.

-- Eh bien ! Ned ! s'écria Conseil.

-- Ma foi, riposta le Canadien, je commence à comprendre les charmes de

l'anthropophagie !

-- Ned ! Ned ! que dites-vous là ! répliqua Conseil. Vous,

anthropophage ! Mais je ne serai plus en sûreté près de vous, moi qui

partage votre cabine ! Devrai-je donc me réveiller un jour à demi

dévoré ?

-- Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger

sans nécessité.

-- Je ne m'y fie pas, répondit Conseil. En chasse ! Il faut absolument

abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de

ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique

pour le servir. »

Tandis que s'échangeaient ces divers propos, nous pénétrions sous les

sombres voûtes de la forêt, et pendant deux heures, nous la parcourûmes

en tous sens.

Le hasard servit à souhait cette recherche de végétaux comestibles, et

l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un

aliment précieux qui manquait à bord.

Je veux parler de l'arbre à pain, très abondant dans l'île Gueboroar,

et j'y remarquai principalement cette variété dépourvue de graines, qui

porte en malais le nom de « Rima ».

Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut

de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et formée de grandes

feuilles multilobées, désignait suffisamment aux yeux d'un naturaliste

cet « artocarpus » qui a été très heureusement naturalisé aux îles

Mascareignes. De sa masse de verdure se détachaient de gros fruits

globuleux, larges d'un décimètre, et pourvus extérieurement de

rugosités qui prenaient une disposition hexagonale. Utile végétal dont

la nature a gratifie les régions auxquelles le blé manque, et qui, sans

exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit mois de l'année.

Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait déjà mangé

pendant ses nombreux voyages, et il savait préparer leur substance

comestible. Aussi leur vue excita-t-elle ses désirs, et il n'y put

tenir plus longtemps.

« Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne goûte pas un peu de cette

pâte de l'arbre à pain !

-- Goûtez, ami Ned, goûtez à votre aise. Nous sommes ici pour faire des

expériences, faisons-les.

-- Ce ne sera pas long », répondit le Canadien.

Et, armé d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui pétilla

joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions les

meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas encore

atteint un degré suffisant de maturité, et leur peau épaisse recouvrait

une pulpe blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en très grand nombre,

jaunâtres et gélatineux, n'attendaient que le moment d'être cueillis.

Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine

à Ned Land, qui les plaça sur un feu de charbons, après les avoir

coupés en tranches épaisses, et ce faisant, il répétait toujours :

« Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon !

-- Surtout quand on en est privé depuis longtemps, dit Conseil.

-- Ce n'est même plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une pâtisserie

délicate. Vous n'en avez jamais mange, monsieur ?

-- Non, Ned.

-- Eh bien, préparez-vous à absorber une chose succulente. Si vous n'y

revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs ! »

Au bout de quelques minutes, la partie des fruits exposée au feu fut

complètement charbonnée. A l'intérieur apparaissait une pâte blanche,

sorte de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut.

Il faut l'avouer, ce pain était excellent, et j'en mangeai avec grand

plaisir.

« Malheureusement, dis-je, une telle pâte ne peut se garder fraîche, et

il me paraît inutile d'en faire une provision pour le bord.

-- Par exemple, monsieur ! s'écria Ned Land. Vous parlez là comme un

naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites

une récolte de ces fruits que nous reprendrons à notre retour.

-- Et comment les préparerez-vous ? demandai-je au Canadien.

-- En fabriquant avec leur pulpe une pâte fermentée qui se gardera

indéfiniment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je la

ferai cuire à la cuisine du bord, et malgré sa saveur un peu acide,

vous la trouverez excellente.

-- Alors, maître Ned, je vois qu'il ne manque rien à ce pain...

-- Si, monsieur le professeur, répondit le Canadien, il y manque

quelques fruits ou tout ou moins quelques légumes !

Cherchons les fruits et les légumes. »

Lorsque notre récolte fut terminée, nous nous mîmes en route pour

compléter ce dîner « terrestre ».

Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait

une ample provision de bananes. Ces produits délicieux de la zone

torride mûrissent pendant toute l'année, et les Malais, qui leur ont

donné le nom de « pisang », les mangent sans les faire cuire. Avec ces

bananes, nous recueillîmes des jaks énormes dont le goût est très

accusé, des mangues savoureuses, et des ananas d'un grosseur

invraisemblable. Mais cette récolte prit une grande partie de notre

temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de regretter.

Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et,

pendant sa promenade à travers la forêt, il glanait d'une main sûre

d'excellents fruits qui devaient compléter sa provision.

« Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned ?

-- Hum ! fit le Canadien.

-- Quoi ! vous vous plaignez ?

-- Tous ces végétaux ne peuvent constituer un repas, répondit Ned.

C'est la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage ? mais le

rôti ?

-- En effet, dis-je, Ned nous avait promis des côtelettes qui me

semblent fort problématiques.

-- Monsieur, répondit le Canadien, non seulement la chasse n'est pas

finie, mais elle n'est même pas commencée. Patience ! Nous finirons

bien par rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n'est

pas en cet endroit, ce sera dans un autre...

-- Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car

il ne faut pas trop s'éloigner. Je propose même de revenir au canot.

-- Quoi ! déjà ! s'écria Ned.

-- Nous devons être de retour avant la nuit, dis-je.

-- Mais quelle heure est-il donc ? demanda le Canadien.

-- Deux heures, au moins, répondit Conseil.

-- Comme le temps passe sur ce sol ferme ! s'écria maître Ned Land avec

un soupir de regret.

-- En route », répondit Conseil.

Nous revînmes donc à travers la forêt, et nous complétâmes notre

récolte en faisant une razzia de chouxpalmistes qu'il fallut cueillir à

la cime des arbres, de petits haricots que je reconnus pour être les «

abrou » des Malais, et d'ignames d'une qualité supérieure.

Nous étions surchargés quand nous arrivâmes au canot. Cependant, Ned

Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort le

favorisa. Au moment de s'embarquer, il aperçut plusieurs arbres, hauts

de vingt-cinq à trente pieds, qui appartenaient à l'espèce des

palmiers. Ces arbres, aussi précieux que l'artocarpus, sont justement

comptés parmi les plus utiles produits de la Malaisie.

C'étaient des sagoutiers, végétaux qui croissent sans culture, se

reproduisant, comme les mûriers, par leurs rejetons et leurs graines.

Ned Land connaissait la manière de traiter ces arbres. Il prit sa

hache, et la maniant avec une grande vigueur, il eut bientôt couché sur

le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturité se reconnaissait à la

poussière blanche qui saupoudrait leurs palmes.

Je le regardai faire plutôt avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les

yeux d'un homme affamé. Il commença par enlever à chaque tronc une

bande d'écorce, épaisse d'un pouce, qui recouvrait un réseau de fibres

allongées formant d'inextricables noeuds, que mastiquait une sorte de

farine gommeuse. Cette farine, c'était le sagou, substance comestible

qui sert principalement à l'alimentation des populations mélanésiennes.

Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par

morceaux, comme il eût fait de bois à brûler, se réservant d'en

extraire plus tard la farine, de la passer dans une étoffe afin de la

séparer de ses ligaments fibreux, d'en faire évaporer l'humidité au

soleil, et de la laisser durcir dans des moules.

Enfin, à cinq heures du soir, chargés de toutes nos richesses, nous

quittions le rivage de l'île, et, une demi-heure après, nous accostions

le _Nautilus_. Personne ne parut à notre arrivée. L'énorme cylindre de

tôle semblait désert. Les provisions embarquées, je descendis à ma

chambre. J'y trouvai mon souper prêt. Je mangeai, puis je m'endormis.

Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau à bord. Pas un bruit à

l'intérieur, pas un signe de vie. Le canot était resté le long du bord,

à la place même où nous l'avions laissé. Nous résolûmes de retourner à

l'île Gueboroar. Ned Land espérait être plus heureux que la veille au

point de vue du chasseur, et désirait visiter une autre partie de la

forêt.

Au lever du soleil, nous étions en route. L'embarcation, enlevée par le

flot qui portait à terre, atteignit l'île en peu d'instants.

Nous débarquâmes, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter à

l'instinct du Canadien, nous suivîmes Ned Land dont les longues jambes

menaçaient de nous distancer.

Ned Land remonta la côte vers l'ouest, puis, passant à gué quelques

lits de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables

forêts. Quelques martins-pêcheurs rôdaient le long des cours d'eau,

mais ils ne se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva

que ces volatiles savaient à quoi s'en tenir sur des bipèdes de notre

espèce, et j'en conclus que, si l'île n'était pas habitée, du moins,

des êtres humains la fréquentaient.

Après avoir traversé une assez grasse prairie, nous arrivâmes à la

lisière d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand

nombre d'oiseaux.

« Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil.

-- Mais il y en a qui se mangent ! répondit le harponneur.

-- Point, ami Ned, répliqua Conseil, car je ne vois là que de simples

perroquets.

-- Ami Conseil, répondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de

ceux qui n'ont pas autre chose à manger.

-- Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement préparé, vaut

son coup de fourchette. »

En effet, sous l'épais feuillage de ce bois, tout un monde de

perroquets voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une

éducation plus soignée pour parler la langue humaine. Pour le moment,

ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves

kakatouas, qui semblaient méditer quelque problème philosophique,

tandis que des loris d'un rouge éclatant passaient comme un morceau

d'étamine emporté par la brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de

papouas peints des plus fines nuances de l'azur, et de toute une

variété de volatiles charmants, mais généralement peu comestibles.

Cependant, un oiseau particulier à ces terres, et qui n'a jamais

dépassé la limite des îles d'Arrou et des îles des Papouas, manquait à

cette collection. Mais le sort me réservait de l'admirer avant peu.

Après avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur, nous avions

retrouvé une plaine obstruée de buissons. Je vis alors s'enlever de

magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes

obligeait à se diriger contre le vent. Leur vol ondulé, la grâce de

leurs courbes aériennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient

et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine à les reconnaître.

« Des oiseaux de paradis ! m'écriai-je.

-- Ordre des passereaux, section des clystomores, répondit Conseil.

-- Famille des perdreaux ? demanda Ned Land.

-- Je ne crois pas, maître Land. Néanmoins, je compte sur votre adresse

pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale !

-- On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitué à

manier le harpon que le fusil. »

Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois,

ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer.

Tantôt ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les

paradisiers habitent de préférence. Tantôt ils s'en emparent avec une

glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont même jusqu'à

empoisonner les fontaines où ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant

à nous, nous étions réduits à les tirer au vol, ce qui nous laissait

peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous épuisâmes vainement

une partie de nos munitions.

Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le

centre de l'île était franchi, et nous n'avions encore rien tué. La

faim nous aiguillonnait. Les chasseurs s'étaient fiés au produit de

leur chasse, et ils avaient eu tort. Très heureusement, Conseil, à sa

grande surprise, fit un coup double et assura le déjeuner. Il abattit

un pigeon blanc et un ramier, qui, lestement plumés et suspendus à une

brochette, rôtirent devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces

intéressants animaux cuisaient, Ned prépara des fruits de l'artocarpus.

Puis, le pigeon et le ramier furent dévorés jusqu'aux os et déclarés

excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver, parfume

leur chair et en fait un manger délicieux.

« C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil.

-- Et maintenant, Ned, que vous manque-t-il ? demandai-je au Canadien.

-- Un gibier à quatre pattes, monsieur Aronnax, répondit Ned Land. Tous

ces pigeons ne sont que hors-d'oeuvre et amusettes de la bouche. Aussi,

tant que je n'aurai pas tué un animal à côtelettes, je ne serai pas

content !

-- Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier.

-- Continuons donc la chasse, répondit Conseil, mais en revenant vers

la mer. Nous sommes arrivés aux premières pentes des montagnes, et je

pense qu'il vaut mieux regagner la région des forêts. »

C'était un avis sensé, et il fut suivi. Après une heure de marche, nous

avions atteint une véritable forêt de sagoutiers. Quelques serpents

inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se dérobaient

à notre approche, et véritablement, je désespérais de les atteindre,

lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un

cri de triomphe, et revint à moi, rapportant un magnifique paradisier.

« Ah ! bravo ! Conseil, m'écriai-je.

-- Monsieur est bien bon, répondit Conseil.

-- Mais non, mon garçon. Tu as fait là un coup de maître. Prendre un de

ces oiseaux vivants, et le prendre à la main !

-- Si monsieur veut l'examiner de près, il verra que je n'ai pas eu

grand mérite.

-- Et pourquoi, Conseil ?

-- Parce que cet oiseau est ivre comme une caille.

-- Ivre ?

-- Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il dévorait sous le muscadier où

je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de

l'intempérance !

-- Mille diables ! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin

depuis deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher ! »

Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait pas.

Le paradisier, enivré par le suc capiteux, était réduit à

l'impuissance. Il ne pouvait voler. Il marchait à peine. Mais cela

m'inquiéta peu, et je le laissai cuver ses muscades.

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 1 · 第 13 / 16 段