Les filets furent halés à bord. C'étaient des espèces de chaluts,

semblables à ceux des côtes normandes, vastes poches qu'une vergue

flottante et une chaîne transfilée dans les mailles inférieures

tiennent entr'ouvertes. Ces poches, ainsi traînées sur leurs gantiers

de fer, balayaient le fond de l'Océan et ramassaient tous ses produits

sur leur passage. Ce jour-là, ils ramenèrent de curieux échantillons de

ces parages poissonneux, des lophies, auxquels leurs mouvements

comiques ont valu le qualificatif d'histrions, des commerçons noirs,

munis de leurs antennes, des balistes ondulés, entourés de bandelettes

rouges, des tétrodons-croissants, dont le venin est extrêmement subtil,

quelques lamproies olivâtres, des macrorhinques, couverts d'écailles

argentées, des trichiures, dont la puissance électrique est égale à

celle du gymnote et de la torpille, des notoptères écailleux, à bandes

brunes et transversales, des gades verdâtres, plusieurs variétés de

gobies, etc., enfin, quelques poissons de proportions plus vastes, un

caranx à tête proéminente, long d'un mètre, plusieurs beaux scombres

bonites, chamarrés de couleurs bleues et argentées, et trois

magnifiques thons que la rapidité de leur marche n'avait pu sauver du

chalut.

J'estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de

poissons. C'était une belle pêche, mais non surprenante. En effet, ces

filets restent à la traîne pendant plusieurs heures et enserrent dans

leur prison de fil tout un monde aquatique. Nous ne devions donc pas

manquer de vivres d'une excellente qualité, que la rapidité du

_Nautilus_ et l'attraction de sa lumière électrique pouvaient

renouveler sans cesse.

Ces divers produits de la mer furent immédiatement affalés par le

panneau vers les cambuses, destinés, les uns à être mangés frais, les

autres à être conservés.

La pêche finie, la provision d'air renouvelée, je pensais que le

_Nautilus_ allait reprendre son excursion sous-marine, et je me

préparais à regagner ma chambre, quand, se tournant vers moi, le

capitaine Nemo me dit sans autre préambule :

« Voyez cet océan, monsieur le professeur, n'est-il pas doué d'une vie

réelle ? N'a-t-il pas ses colères et ses tendresses ? Hier, il s'est

endormi comme nous, et le voilà qui se réveille après une nuit paisible

! »

Ni bonjour, ni bonsoir ! N'eût-on pas dit que cet étrange personnage

continuait avec moi une conversation déjà commencée ?

« Regardez, reprit-il, il s'éveille sous les caresses du soleil ! Il va

revivre de son existence diurne ! C'est une intéressante étude que de

suivre le jeu de son organisme. Il possède un pouls, des artères, il a

ses spasmes, et je donne raison à ce savant Maury, qui a découvert en

lui une circulation aussi réelle que la circulation sanguine chez les

animaux. »

Il est certain que le capitaine Nemo n'attendait de moi aucune réponse,

et il me parut inutile de lui prodiguer les « Evidemment », les « A

coup sûr », et les « Vous avez raison ». Il se parlait plutôt à

lui-même, prenant de longs temps entre chaque phrase. C'était une

méditation à voix haute.

« Oui, dit-il, l'Océan possède une circulation véritable, et, pour la

provoquer, il a suffi au Créateur de toutes choses de multiplier en lui

le calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en effet, crée

des densités différentes, qui amènent les courants et les

contre-courants. L'évaporation, nulle aux régions hyperboréennes, très

active dans les zones équatoriales, constitue un échange permanent des

eaux tropicales et des eaux polaires. En outre, j'ai surpris ces

courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment la vraie

respiration de l'Océan. J'ai vu la molécule d'eau de mer, échauffée à

la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum de

densité à deux degrés au-dessous de zéro, puis se refroidissant encore,

devenir plus légère et remonter. Vous verrez, aux pôles, les

conséquences de ce phénomène, et vous comprendrez pourquoi, par cette

loi de la prévoyante nature, la congélation ne peut jamais se produire

qu'à la surface des eaux ! »

Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase, je me disais : « Le

pôle ! Est-ce que cet audacieux personnage prétend nous conduire

jusque-là ! »

Cependant, le capitaine s'était tu, et regardait cet élément si

complètement, si incessamment étudié par lui. Puis reprenant :

« Les sels, dit-il, sont en quantité considérable dans la mer, monsieur

le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en

dissolution, vous en feriez une masse de quatre millions et demi de

lieues cubes, qui, étalée sur le globe, formerait une couche de plus de

dix mètres de hauteur. Et ne croyez pas que la présence de ces sels ne

soit due qu'à un caprice de la nature. Non. Ils rendent les eaux

marines moins évaporables, et empêchent les vents de leur enlever une

trop grande quantité de vapeurs, qui, en se résolvant, submergeraient

les zones tempérées. Rôle immense, rôle de pondérateur dans l'économie

générale du globe ! »

Le capitaine Nemo s'arrêta, se leva même, fit quelques pas sur la

plate-forme, et revint vers moi :

« Quant aux infusoires, reprit-il, quant à ces milliards d'animalcules,

qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit

cent mille pour peser un milligramme, leur rôle n'est pas moins

important. Ils absorbent les sels marins, ils s'assimilent les éléments

solides de l'eau, et, véritables faiseurs de continents calcaires, ils

fabriquent des coraux et des madrépores ! Et alors la goutte d'eau,

privée de son aliment minéral, s'allège, remonte à la surface, y

absorbe les sels abandonnés par l'évaporation, s'alourdit, redescend,

et rapporte aux animalcules de nouveaux éléments à absorber. De là, un

double courant ascendant et descendant, et toujours le mouvement,

toujours la vie ! La vie, plus intense que sur les continents, plus

exubérante, plus infinie, s'épanouissant dans toutes les parties de cet

océan, élément de mort pour l'homme, a-t-on dit, élément de vie pour

des myriades d'animaux et pour moi ! »

Quand le capitaine Nemo parlait ainsi, il se transfigurait et

provoquait en moi une extraordinaire émotion.

« Aussi, ajouta-t-il, là est la vraie existence ! Et je concevrais la

fondation de villes nautiques, d'agglomérations de maisons

sous-marines, qui, comme le _Nautilus_ reviendraient respirer chaque

matin à la surface des mers, villes libres, s'il en fut, cités

indépendantes ! Et encore, qui sait si quelque despote... »

Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. Puis,

s'adressant directement à moi, comme pour chasser une pensée funeste :

« Monsieur Aronnax, me demanda-t-il, savez-vous quelle est la

profondeur de l'Océan ?

-- Je sais, du moins, capitaine, ce que les principaux sondages nous

ont appris.

-- Pourriez-vous me les citer, afin que je les contrôle au besoin ?

-- En voici quelques-uns, répondis-je, qui me reviennent à la mémoire.

Si je ne me trompe, on a trouvé une profondeur moyenne de huit mille

deux cents mètres dans l'Atlantique nord, et de deux mille cinq cents

mètres dans la Méditerranée. Les plus remarquables sondes ont été

faites dans l'Atlantique sud, près du trente-cinquième degré, et elles

ont donné douze mille mètres, quatorze mille quatre-vingt-onze mètres,

et quinze mille cent quarante-neuf mètres. En somme, on estime que si

le fond de la mer était nivelé, sa profondeur moyenne serait de sept

kilomètres environ.

-- Bien, monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, nous vous

montrerons mieux que cela, je l'espère. Quant à la profondeur moyenne

de cette partie du Pacifique, je vous apprendrai qu'elle est seulement

de quatre mille mètres. »

Ceci dit, le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par

l'échelle. Je le suivis, et je regagnai le grand salon. L'hélice se mit

aussitôt en mouvement, et le loch accusa une vitesse de vingt milles à

l'heure.

Pendant les jours, pendant les semaines qui s'écoulèrent, le capitaine

Nemo fut très sobre de visites. Je ne le vis qu'à de rares intervalles.

Son second faisait régulièrement le point que je trouvais reporté sur

la carte, de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du

_Nautilus_.

Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Conseil avait

raconté à son ami les merveilles de notre promenade, et le Canadien

regrettait de ne nous avoir point accompagnés. Mais j'espérais que

l'occasion se représenterait de visiter les forêts océaniennes.

Presque chaque jour, pendant quelques heures, les panneaux du salon

s'ouvraient, et nos yeux ne se fatiguaient pas de pénétrer les mystères

du monde sous-marin.

La direction générale du _Nautilus_ était sud-est, et il se maintenait

entre cent mètres et cent cinquante mètres de profondeur. Un jour,

cependant, par je ne sais quel caprice, entraîné diagonalement au moyen

de ses plans inclinés, il atteignit les couches d'eau situées par deux

mille mètres. Le thermomètre indiquait une température de 4,25

centigrades, température qui, sous cette profondeur, paraît être

commune à toutes les latitudes.

Le 26 novembre, à trois heures du matin le _Nautilus_ franchit le

tropique du Cancer par 172° de longitude. Le 27, il passa en vue des

Sandwich, où l'illustre Cook trouva la mort, le 14 février 1779. Nous

avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre

point de départ. Le matin, lorsque j'arrivai sur la plate-forme,

j'aperçus, à deux milles sous le vent, Haouaï, la plus considérable des

sept îles qui forment cet archipel. Je distinguai nettement sa lisière

cultivée, les diverses chaînes de montagnes qui courent parallèlement à

la côte, et ses volcans que domine le Mouna-Rea, élevé de cinq mille

mètres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres échantillons de ces

parages, les filets rapportèrent des flabellaires pavonées, polypes

comprimés de forme gracieuse, et qui sont particuliers à cette partie

de l'Océan.

La direction du _Nautilus_ se maintint au sud-est. Il coupa l'Équateur,

le 1er décembre, par 142° de longitude, et le 4 du même mois, après une

rapide traversée que ne signala aucun incident, nous eûmes connaissance

du groupe des Marquises. J'aperçus à trois milles, par 8°57' de

latitude sud et 139°32' de longitude ouest, la pointe Martin de

Nouka-Hiva, la principale de ce groupe qui appartient à la France. Je

vis seulement les montagnes boisées qui se dessinaient à l'horizon, car

le capitaine Nemo n'aimait pas à rallier les terres. Là, les filets

rapportèrent de beaux spécimens de poissons, des choryphènes aux

nageoires azurées et à la queue d'or, dont la chair est sans rivale au

monde, des hologymnoses à peu près dépourvus d'écailles, mais d'un goût

exquis, des ostorhinques à mâchoire osseuse, des thasards jaunâtres qui

valaient la bonite, tous poissons dignes d'être classés à l'office du

bord.

Après avoir quitté ces îles charmantes protégées par le pavillon

français, du 4 au 11 décembre, le _Nautilus_ parcourut environ deux

mille milles. Cette navigation fut marquée par la rencontre d'une

immense troupe de calmars, curieux mollusques, très voisins de la

seiche. Les pêcheurs français les désignent sous le nom d'encornets, et

ils appartiennent à la classe des céphalopodes et à la famille des

dibranchiaux, qui comprend avec eux les seiches et les argonautes. Ces

animaux furent particulièrement étudiés par les naturalistes de

l'antiquité, et ils fournissaient de nombreuses métaphores aux orateurs

de l'Agora, en même temps qu'un plat excellent à la table des riches

citoyens, s'il faut en croire Athénée, médecin grec, qui vivait avant

Gallien.

Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 décembre, que le _Nautilus_ rencontra

cette armée de mollusques qui sont particulièrement nocturnes. On

pouvait les compter par millions. Ils émigraient des zones tempérées

vers les zones plus chaudes, en suivant l'itinéraire des harengs et des

sardines. Nous les regardions à travers les épaisses vitres de cristal,

nageant à reculons avec une extrême rapidité, se mouvant au moyen de

leur tube locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques,

mangeant les petits, mangés des gros, et agitant dans une confusion

indescriptible les dix pieds que la nature leur a implantés sur la

tête, comme une chevelure de serpents pneumatiques. Le Nautilus, malgré

sa vitesse, navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette troupe

d'animaux, et ses filets en ramenèrent une innombrable quantité, où je

reconnus les neuf espèces que d'Orbigny a classées pour l'océan

Pacifique.

On le voit, pendant cette traversée, la mer prodiguait incessamment ses

plus merveilleux spectacles. Elle les variait à l'infini. Elle

changeait son décor et sa mise en scène pour le plaisir de nos yeux, et

nous étions appelés non seulement à contempler les oeuvres du Créateur

au milieu de l'élément liquide, mais encore à pénétrer les plus

redoutables mystères de l'Océan.

Pendant la journée du 11 décembre, j'étais occupé à lire dans le grand

salon. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les

panneaux entr'ouverts. Le _Nautilus_ était immobile. Ses réservoirs

remplis, il se tenait à une profondeur de mille mètres, région peut

habitée des Océans, dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de

rares apparitions.

Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé, _les Serviteurs

de l'estomac_, et j'en savourais les leçons ingénieuses, lorsque

Conseil interrompit ma lecture.

« Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d'une voix singulière.

-- Qu'y a-t-il donc, Conseil ?

-- Que monsieur regarde. »

Je me levai, j'allai m'accouder devant la vitre, et je regardai.

En pleine lumière électrique, une énorme masse noirâtre, immobile, se

tenait suspendue au milieu des eaux. Je l'observai attentivement,

cherchant à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. Mais une

pensée traversa subitement mon esprit.

« Un navire ! m'écriai-je.

-- Oui, répondit le Canadien, un bâtiment désemparé qui a coule a pic !

»

Ned Land ne se trompait pas. Nous étions en présence d'un navire, dont

les haubans coupés pendaient encore a leurs cadènes. Sa coque

paraissait être en bon état, et son naufrage datait au plus de quelques

heures. Trois tronçons de mâts, rasés à deux pieds au-dessus du pont,

indiquaient que ce navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. Mais,

couché sur le flanc, il s'était rempli, et il donnait encore la bande à

bâbord. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les

flots, mais plus triste encore la vue de son pont où quelques cadavres,

amarrés par des cordes, gisaient encore ! J'en comptai quatre - quatre

hommes, dont l'un se tenait debout, au gouvernail - puis une femme, à

demi-sortie par la claire-voie de la dunette, et tenant un enfant dans

ses bras. Cette femme était jeune. Je pus reconnaître, vivement

éclairés par les feux du _Nautilus_, ses traits que l'eau n'avait pas

encore décomposés. Dans un suprême effort, elle avait élevé au-dessus

de sa tête son enfant, pauvre petit être dont les bras enlaçaient le

cou de sa mère ! L'attitude des quatre marins me parut effrayante,

tordus qu'ils étaient dans des mouvements convulsifs, et faisant un

dernier effort pour s'arracher des cordes qui les liaient au navire.

Seul, plus calme, la face nette et grave, ses cheveux grisonnants

collés à son front, la main crispée à la roue du gouvernail, le

timonier semblait encore conduire son trois-mâts naufragé à travers les

profondeurs de l'Océan !

Quelle scène ! Nous étions muets, le coeur palpitant, devant ce

naufrage pris sur le fait, et, pour ainsi dire, photographié à sa

dernière minute ! Et je voyais déjà s'avancer, l'oeil en feu, d'énormes

squales, attirés par cet appât de chair humaine !

Cependant le _Nautilus_, évoluant, tourna autour du navire submergé,

et, un instant, je pus lire sur son tableau d'arrière :

_Florida, Sunderland._

XIX

VANIKORO

Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes,

que le _Nautilus_ devait renconter sur sa route. Depuis qu'il suivait

des mers plus fréquentées, nous apercevions souvent des coques

naufragées qui achevaient de pourrir entre deux eaux, et, plus

profondément, des canons, des boulets, des ancres, des chaînes, et

mille autres objets de fer, que la rouille dévorait.

Cependant, toujours entraînés par ce _Nautilus_, où nous vivions comme

isolés, le 11 décembre, nous eûmes connaissance de l'archipel des

Pomotou, ancien « groupe dangereux » de Bougainville, qui s'étend sur

un espace de cinq cents lieues de l'est-sud-est à l'ouest-nord-ouest.

entre 13°30' et 23°50' de latitude sud, et 125°30' et 151°30' de

longitude ouest, depuis l'île Ducie jusqu'à l'île Lazareff. Cet

archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues

carrées, et il est formé d'une soixantaine de groupes d'îles, parmi

lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a imposé son

protectorat. Ces îles sont coralligènes. Un soulèvement lent, mais

continu, provoqué par le travail des polypes, les reliera un jour entre

elles. Puis, cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels

voisins, et un cinquième continent s'étendra depuis la Nouvelle-Zélande

et la Nouvelle-Calédonie jusqu'aux Marquises.

Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo, il me

répondit froidement :

« Ce ne sont pas de nouveaux continents qu'il faut à la terre, mais de

nouveaux hommes ! »

Les hasards de sa navigation avaient précisément conduit le _Nautilus_

vers l'île Clermont-Tonnerre, l'une des plus curieuses du groupe, qui

fut découvert en 1822, par le capitaine Bell, de _la Minerve_. Je pus

alors étudier ce système madréporique auquel sont dues les îles de cet

Océan.

Les madrépores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux, ont

un tissu revêtu d'un encroûtement calcaire, et les modifications de sa

structure ont amené M. Milne-Edwards, mon illustre maître, à les

classer en cinq sections. Les petits animalcules qui sécrètent ce

polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Ce sont leurs

dépôts calcaires qui deviennent rochers, récifs, îlots, îles. Ici, ils

forment un anneau circulaire, entourant un lagon ou un petit lac

intérieur, que des brèches mettent en communication avec la mer. Là,

ils figurent des barrières de récifs semblables à celles qui existent

sur les côtes de la Nouvelle-Calédonie et de diverses îles des Pomotou.

En d'autres endroits, comme à la Réunion et à Maurice, ils élèvent des

récifs frangés, hautes murailles droites, près desquelles les

profondeurs de l'Océan sont considérables.

En prolongeant à quelques encablures seulement les accores de l'île

Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces

travailleurs microscopiques. Ces murailles étaient spécialement

l'oeuvre des madréporaires désignés par les noms de millepores, de

porites, d'astrées et de méandrines. Ces polypes se développent

particulièrement dans les couches agitées de la surface de la mer, et

par conséquent, c'est par leur partie supérieure qu'ils commencent ces

substructions, lesquelles s'enfoncent peu à peu avec les débris de

sécrétions qui les supportent. Telle est, du moins, la théorie de M.

Darwin, qui explique ainsi la formation des atolls - théorie

supérieure, selon moi, à celle qui donne pour base aux travaux

madréporiques des sommets de montagnes ou de volcans, immergés à

quelques pieds au-dessous du niveau de la mer.

Je pus observer de très près ces curieuses murailles, car, à leur

aplomb, la sonde accusait plus de trois cents mètres de profondeur, et

nos nappes électriques faisaient étinceler ce brillant calcaire.

Répondant à une question que me posa Conseil, sur la durée

d'accroissement de ces barrières colossales, je l'étonnai beaucoup en

lui disant que les savants portaient cet accroissement à un huitième de

pouce par siècle.

« Donc, pour élever ces murailles, me dit-il, il a fallu ?...

-- Cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge

singulièrement les jours bibliques. D'ailleurs, la formation de la

houille, c'est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les

déluges, a exigé un temps beaucoup plus considérable. Mais j'ajouterai

que les jours de la Bible ne sont que des époques et non l'intervalle

qui s'écoule entre deux levers de soleil, car, d'après la Bible

elle-même. Le soleil ne date pas du premier jour de la création. »

Lorsque le _Nautilus_ revint à la surface de l'Océan, je pus embrasser

dans tout son développement cette île de Clermont-Tonnerre, basse et

boisée. Ses roches madréporiques furent évidemment fertilisées par les

trombes et les tempêtes. Un jour, quelque graine, enlevée par l'ouragan

aux terres voisines, tomba sur les couches calcaires, mêlées des

détritus décomposés de poissons et de plantes marines qui formèrent

l'humus végétal. Une noix de coco, poussée par les lames, arriva sur

cette côte nouvelle. Le germe prit racine. L'arbre, grandissant, arrêta

la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La végétation gagna peu à peu.

Quelques animalcules, des vers, des insectes, abordèrent sur des troncs

arrachés aux îles du vent. Les tortues vinrent pondre leurs oeufs. Les

oiseaux nichèrent dans les jeunes arbres. De cette façon, la vie

animale se développa, et, attiré par la verdure et la fertilité,

l'homme apparut. Ainsi se formèrent ces îles, oeuvres immenses

d'animaux microscopiques.

Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'éloignement, et la

route du _Nautilus_ se modifia d'une manière sensible. Après avoir

touché le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquième degré de

longitude, il se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la

zone intertropicale. Quoique le soleil de l'été fût prodigue de ses

rayons, nous ne souffrions aucunement de la chaleur, car à trente ou

quarante mètres au-dessous de l'eau, la température ne s'élevait pas

au-dessus de dix à douze degrés.

Le 15 décembre, nous laissions dans l'est le séduisant archipel de la

Société, et la gracieuse Taiti, la reine du Pacifique. J'aperçus le

matin, quelques milles sous le vent, les sommets élevés de cette île.

Ses eaux fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des

maquereaux, des bonites, des albicores, et des variétés d'un serpent de

mer nommé munérophis.

Le _Nautilus_ avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept

cent vingt milles étaient relevés au loch, lorsqu'il passa entre

l'archipel de Tonga-Tabou, où périrent les équipages de l'_Argo_, du

_Port-au-Prince_ et du _Duke-of-Portland_, et l'archipel des

Navigateurs, où fut tué le capitaine de Langle, l'ami de La Pérouse.

Puis, il eut connaissance de l'archipel Viti, où les sauvages

massacrèrent les matelots de l'_Union_ et le capitaine Bureau, de

Nantes, commandant l'_Aimable-Josephine_.

Cet archipel qui se prolonge sur une étendue de cent lieues du nord au

sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est à l'ouest, est compris

entre 60 et 20 de latitude sud, et 174° et 179° de longitude ouest. Il

se compose d'un certain nombre d'îles, d'îlots et d'écueils, parmi

lesquels on remarque les îles de Viti-Levou, de Vanoua-Levou et de

Kandubon.

Ce fut Tasman qui découvrit ce groupe en 1643, l'année même où

Toricelli inventait le baromètre, et où Louis XIV montait sur le trône.

Je laisse à penser lequel de ces faits fut le plus utile à l'humanité.

Vinrent ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin

Dumont-d'Urville, en 1827, débrouilla tout le chaos géographique de cet

archipel. Le _Nautilus_ s'approcha de la baie de Wailea, théâtre des

terribles aventures de ce capitaine Dillon, qui, le premier, éclaira le

mystère du naufrage de La Pérouse.

Cette baie, draguée à plusieurs reprises, fournit abondamment des

huîtres excellentes. Nous en mangeâmes immodérément, après les avoir

ouvertes sur notre table même, suivant le précepte de Sénèque. Ces

mollusques appartenaient à l'espèce connue sous le nom d'_ostrea

lamellosa_, qui est très commune en Corse. Ce banc de Wailea devait

être considérable, et certainement, sans des causes multiples de

destruction, ces agglomérations finiraient par combler les baies,

puisque l'on compte jusqu'à deux millions d'oeufs dans un seul individu.

Et si maître Ned Land n'eut pas à se repentir de sa gloutonnerie en

cette circonstance, c'est que l'huître est le seul mets qui ne provoque

jamais d'indigestion. En effet, il ne faut pas moins de seize douzaines

de ces mollusques acéphales pour fournir les trois cent quinze grammes

de substance azotée, nécessaires à la nourriture quotidienne d'un seul

homme.

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 1 · 第 11 / 16 段