autre chose que du filet de tortue de mer. Voici également quelques
foies de dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc. Mon
cuisinier est un habile préparateur, qui excelle à conserver ces
produits variés de l'Océan. Goûtez à tous ces mets. Voici une conserve
d'holoturies qu'un Malais déclarerait sans rivale au monde, voilà une
crème dont le lait a été fourni par la mamelle des cétacés, et le sucre
par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous
offrir des confitures d'anémones qui valent celles des fruits les plus
savoureux. »
Et je goûtais, plutôt en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine
Nemo m'enchantait par ses invraisemblables récits.
« Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice
prodigieuse, inépuisable, elle ne me nourrit pas seulement ; elle me
vêtit encore. Ces étoffes qui vous couvrent sont tissées avec le byssus
de certains coquillages ; elles sont teintes avec la pourpre des
anciens et nuancées de couleurs violettes que j'extrais des aplysis de
la Méditerranée. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de
votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines.
Votre lit est fait du plus doux zostère de l'Océan. Votre plume sera un
fanon de baleine, votre encre la liqueur sécrétée par la seiche ou
l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui
retournera un jour !
-- Vous aimez la mer, capitaine.
-- Oui ! je l'aime ! La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du
globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense désert où
l'homme n'est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. La
mer n'est que le véhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence ;
elle n'est que mouvement et amour ; c'est l'infini vivant, comme l'a
dit un de vos poètes. Et en effet, monsieur le professeur, la nature
s'y manifeste par ses trois règnes, minéral, végétal, animal. Ce
dernier y est largement représenté par les quatre groupes des
zoophytes, par trois classes des articulés, par cinq classes des
mollusques, par trois classes des vertébrés, les mammifères, les
reptiles et ces innombrables légions de poissons, ordre infini
d'animaux qui compte plus de treize mille espèces, dont un dixième
seulement appartient à l'eau douce. La mer est le vaste réservoir de la
nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé, et
qui sait s'il ne finira pas par elle ! Là est la suprême tranquillité.
La mer n'appartient pas aux despotes. A sa surface, ils peuvent encore
exercer des droits iniques, s'y battre, s'y dévorer, y transporter
toutes les horreurs terrestres. Mais à trente pieds au-dessous de son
niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'éteint, leur puissance
disparaît ! Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! Là seulement
est l'indépendance ! Là je ne reconnais pas de maîtres ! Là je suis
libre ! »
Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui
débordait de lui. S'était-il laissé entraîner au-delà de sa réserve
habituelle ? Avait-il trop parlé ? Pendant quelques instants, il se
promena, très agité. Puis, ses nerfs se calmèrent, sa physionomie
reprit sa froideur accoutumée, et, se tournant vers moi :
« Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le
_Nautilus_, je suis a vos ordres. »
XI
LE _NAUTILUS_
Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, ménagée à
l'arrière de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de
dimension égale à celle que je venais de quitter.
C'était une bibliothèque. De hauts meubles en palissandre noir,
incrustés de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand
nombre de livres uniformément reliés. Ils suivaient le contour de la
salle et se terminaient à leur partie inférieure par de vastes divans,
capitonnés de cuir marron, qui offraient les courbes les plus
confortables. De légers pupitres mobiles, en s'écartant ou se
rapprochant à volonté, permettaient d'y poser le livre en lecture. Au
centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre
lesquelles apparaissaient quelques journaux déjà vieux. La lumière
électrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre
globes dépolis à demi engagés dans les volutes du plafond. Je regardais
avec une admiration réelle cette salle si ingénieusement aménagée, et
je ne pouvais en croire mes yeux.
« Capitaine Nemo, dis-je à mon hôte, qui venait de s'étendre sur un
divan, voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d'un palais des
continents, et je suis vraiment émerveillé, quand je songe qu'elle peut
vous suivre au plus profond des mers.
-- Où trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le
professeur ? répondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Muséum vous
offre-t-il un repos aussi complet ?
-- Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprès du
vôtre. Vous possédez la six ou sept mille volumes...
-- Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me
rattachent à la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon
_Nautilus_ s'est plongé pour la première fois sous les eaux. Ce
jour-là, j'ai acheté mes derniers volumes, mes dernières brochures, mes
derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l'humanité n'a
plus ni pensé, ni écrit. Ces livres, monsieur le professeur, sont
d'ailleurs à votre disposition, et vous pourrez en user librement. »
Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la
bibliothèque. Livres de science, de morale et de littérature, écrits en
toute langue, y abondaient ; mais je ne vis pas un seul ouvrage
d'économie politique ; ils semblaient être sévèrement proscrits du
bord. Détail curieux, tous ces livres étaient indistinctement classés,
en quelque langue qu'ils fussent écrits, et ce mélange prouvait que le
capitaine du _Nautilus_ devait lire couramment les volumes que sa main
prenait au hasard.
Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'oeuvre des maîtres anciens
et modernes, c'est-à-dire tout ce que l'humanité a produit de plus beau
dans l'histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère
jusqu'à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu'à Michelet, depuis Rabelais
jusqu'à madame Sand. Mais la science, plus particulièrement, faisait
les frais de cette bibliothèque ; les livres de mécanique, de
balistique, d'hydrographie, de météorologie, de géographie, de
géologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les
ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils formaient la
principale étude du capitaine. Je vis là tout le Humboldt, tout
l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de
Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de
Berthelot, de l'abbé Secchi, de Petermann, du commandant Maury,
d'Agassis etc. Les mémoires de l'Académie des sciences, les bulletins
des diverses sociétés de géographie, etc., et, en bon rang, les deux
volumes qui m'avaient peut-être valu cet accueil relativement
charitable du capitaine Nemo. Parmi les oeuvres de Joseph Bertrand, son
livre intitulé _les Fondateurs de l'Astronomie_ me donna même une date
certaine ; et comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865,
je pus en conclure que l'installation du _Nautilus_ ne remontait pas à
une époque postérieure. Ainsi donc, depuis trois ans, au plus, le
capitaine Nemo avait commencé son existence sous-marine. J'espérai,
d'ailleurs, que des ouvrages plus récents encore me permettraient de
fixer exactement cette époque ; mais j'avais le temps de faire cette
recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade à
travers les merveilles du _Nautilus_.
« Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette
bibliothèque à ma disposition. Il y a là des trésors de science, et
j'en profiterai.
-- Cette salle n'est pas seulement une bibliothèque, dit le capitaine
Nemo, c'est aussi un fumoir.
-- Un fumoir ? m'écriai-je. On fume donc à bord ?
-- Sans doute.
-- Alors, monsieur, je suis forcé de croire que vous avez conservé des
relations avec La Havane.
-- Aucune, répondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aronnax,
et, bien qu'il ne vienne pas de La Havane, vous en serez content, si
vous êtes connaisseur. »
Je pris le cigare qui m'était offert, et dont la forme rappelait celle
du londrès ; mais il semblait fabriqué avec des feuilles d'or. Je
l'allumai à un petit brasero que supportait un élégant pied de bronze,
et j'aspirai ses premières bouffées avec la volupté d'un amateur qui
n'a pas fumé depuis deux jours.
« C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac.
-- Non, répondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de La Havane ni de
l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer me
fournit, non sans quelque parcimonie. Regrettez-vous les londrès,
monsieur ?
-- Capitaine, je les méprise à partir de ce jour.
-- Fumez donc à votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces
cigares. Aucune régie ne les a contrôlés, mais ils n'en sont pas moins
bons, j'imagine.
-- Au contraire. »
A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face à celle
par laquelle j'étais entré dans la bibliothèque, et je passai dans un
salon immense et splendidement éclairé.
C'était un vaste quadrilatère, à pans coupés, long de dix mètres, large
de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, décoré de légères
arabesques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles
entassées dans ce musée. Car, c'était réellement un musée dans lequel
une main intelligente et prodigue avait réuni tous les trésors de la
nature et de l'art, avec ce pêle-mêle artiste qui distingue un atelier
de peintre.
Une trentaine de tableaux de maîtres, à cadres uniformes, séparés par
d'étincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries
d'un dessin sévère. Je vis là des toiles de la plus haute valeur, et
que, pour la plupart, j'avais admirées dans les collections
particulières de l'Europe et aux expositions de peinture. Les diverses
écoles des maîtres anciens étaient représentées par une madone de
Raphaël, une vierge de Léonard de Vinci, une nymphe du Corrège, une
femme du Titien, une adoration de Véronèse, une assomption de Murillo,
un portrait d'Holbein, un moine de Vélasquez, un martyr de Ribeira, une
kermesse de Rubens, deux paysages flamands de Téniers, trois petits
tableaux de genre de Gérard Dow, de Metsu, de Paul Potter, deux toiles
de Géricault et de Prudhon, quelques marines de Backuysen et de Vernet.
Parmi les oeuvres de la peinture moderne, apparaissaient des tableaux
signés Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon, Meissonnier, Daubigny, etc.,
et quelques admirables réductions de statues de marbre ou de bronze,
d'après les plus beaux modèles de l'antiquité, se dressaient sur leurs
piédestaux dans les angles de ce magnifique musée. Cet état de
stupéfaction que m'avait prédit le commandant du _Nautilus_ commençait
déjà à s'emparer de mon esprit.
« Monsieur le professeur, dit alors cet homme étrange, vous excuserez
le sans-gêne avec lequel je vous reçois, et le désordre qui règne dans
ce salon.
-- Monsieur, répondis-je, sans chercher à savoir qui vous êtes,
m'est-il permis de reconnaître en vous un artiste ?
-- Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois à
collectionner ces belles oeuvres créées par la main de l'homme. J'étais
un chercheur avide, un fureteur infatigable, et j'ai pu réunir quelques
objets d'un haut prix. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre
qui est morte pour moi. A mes yeux, vos artistes modernes ne sont déjà
plus que des anciens ; ils ont deux ou trois mille ans d'existence, et
je les confonds dans mon esprit. Les maîtres n'ont pas d'âge.
-- Et ces musiciens ? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de
Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold, de
Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, éparses sur un
pianoorgue de grand modèle qui occupait un des panneaux du salon.
-- Ces musiciens, me répondit le capitaine Nemo, ce sont des
contemporains d'Orphée, car les différences chronologiques s'effacent
dans la mémoire des morts - et je suis mort, monsieur le professeur,
aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent à six pieds sous
terre ! »
Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rêverie profonde. Je
le considérais avec une vive émotion, analysant en silence les
étrangetés de sa physionomie. Accoudé sur l'angle d'une précieuse table
de mosaïque, il ne me voyait plus, il oubliait ma présence.
Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les
curiosités qui enrichissaient ce salon.
Auprès des oeuvres de l'art, les raretés naturelles tenaient une place
très importante. Elles consistaient principalement en plantes, en
coquilles et autres productions de l'Océan, qui devaient être les
trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet
d'eau, électriquement éclairé, retombait dans une vasque faite d'un
seul tridacne. Cette coquille, fournie par le plus grand des mollusques
acéphales, mesurait sur ses bords, délicatement festonnés, une
circonférence de six mètres environ ; elle dépassait donc en grandeur
ces beaux tridacnes qui furent donnés à François 1er par la République
de Venise, et dont l'église Saint-Sulpice, à Paris, a fait deux
bénitiers gigantesques.
Autour de cette vasque, sous d'élégantes vitrines fixées par des
armatures de cuivre, étaient classés et étiquetés les plus précieux
produits de la mer qui eussent jamais été livrés aux regards d'un
naturaliste. On conçoit ma joie de professeur.
L'embranchement des zoophytes offrait de très curieux spécimens de ses
deux groupes des polypes et des échinodermes. Dans le premier groupe,
des tubipores, des gorgones disposées en éventail, des éponges douces
de Syrie, des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire
admirable des mers de Norvège, des ombellulaires variées, des
alcyonnaires, toute une série de ces madrépores que mon maître
Milne-Edwards a si sagacement classés en sections, et parmi lesquels je
remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'île Bourbon, le «
char de Neptune » des Antilles, de superbes variétés de coraux, enfin
toutes les espèces de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme des
îles entières qui deviendront un jour des continents. Dans les
échinodermes, remarquables par leur enveloppe épineuse, les astéries,
les étoiles de mer, les pantacrines, les comatules, les astérophons,
les oursins, les holoturies, etc., représentaient la collection
complète des individus de ce groupe.
Un conchyliologue un peu nerveux se serait pâmé certainement devant
d'autres vitrines plus nombreuses où étaient classés les échantillons
de l'embranchement des mollusques. Je vis là une collection d'une
valeur inestimable, et que le temps me manquerait à décrire tout
entière. Parmi ces produits, je citerai, pour mémoire seulement, -
l'élégant marteau royal de l'Océan indien dont les régulières taches
blanches ressortaient vivement sur un fond rouge et brun, - un spondyle
impérial, aux vives couleurs, tout hérissé d'épines, rare spécimen dans
les muséums européens, et dont j'estimai la valeur à vingt mille
francs, un marteau commun des mers de la Nouvelle-Hollande, qu'on se
procure difficilement, - des buccardes exotiques du Sénégal, fragiles
coquilles blanches à doubles valves, qu'un souffle eût dissipées comme
une bulle de savon, - plusieurs variétés des arrosoirs de Java, sortes
de tubes calcaires bordés de replis foliacés, et très disputés par les
amateurs, - toute une série de troques, les uns jaune verdâtre, pêchés
dans les mers d'Amérique, les autres d'un brun roux, amis des eaux de
la Nouvelle-Hollande, ceux-ci, venus du golfe du Mexique, et
remarquables par leur coquille imbriquée, ceux-là, des stellaires
trouvés dans les mers australes, et enfin, le plus rare de tous, le
magnifique éperon de la Nouvelle-Zélande ; - puis, d'admirables
tellines sulfurées, de précieuses espèces de cythérées et de Vénus, le
cadran treillissé des côtes de Tranquebar, le sabot marbré à nacre
resplendissante, les perroquets verts des mers de Chine, le cône
presque inconnu du genre Coenodulli, toutes les variétés de porcelaines
qui servent de monnaie dans l'Inde et en Afrique, la « Gloire de la Mer
», la plus précieuse coquille des Indes orientales ; - enfin des
littorines, des dauphinules, des turritelles des janthines, des ovules,
des volutes, des olives, des mitres, des casques, des pourpres, des
buccins, des harpes, des rochers, des tritons, des cérites, des
fuseaux, des strombes, des pterocères, des patelles, des hyales, des
cléodores, coquillages délicats et fragiles, que la science a baptisés
de ses noms les plus charmants.
A part, et dans des compartiments spéciaux, se déroulaient des
chapelets de perles de la plus grande beauté, que la lumière électrique
piquait de pointes de feu, des perles roses, arrachées aux pinnes
marines de la mer Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des
perles jaunes, bleues, noires, curieux produits des divers mollusques
de tous les océans et de certaines moules des cours d'eau du Nord,
enfin plusieurs échantillons d'un prix inappréciable qui avaient été
distillés par les pintadines les plus rares. Quelques-unes de ces
perles surpassaient en grosseur un oeuf de pigeon ; elles valaient, et
au-delà, celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah
de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de Mascate, que je
croyais sans rivale au monde.
Ainsi donc, chiffrer la valeur de cette collection était, pour ainsi
dire, impossible. Le capitaine Nemo avait dû dépenser des millions pour
acquérir ces échantillons divers, et je me demandais à quelle source il
puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand
je fus interrompu par ces mots :
« Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles
peuvent intéresser un naturaliste ; mais, pour moi, elles ont un charme
de plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas
une mer du globe qui ait échappé à mes recherches.
-- Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au
milieu de telles richesses. Vous êtes de ceux qui ont fait eux-mêmes
leur trésor. Aucun muséum de l'Europe ne possède une semblable
collection des produits de l'Océan. Mais si j'épuise mon admiration
pour elle, que me restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne
veux point pénétrer des secrets qui sont les vôtres ! Cependant,
j'avoue que ce _Nautilus_, la force motrice qu'il renferme en lui, les
appareils qui permettent de le manoeuvrer, l'agent si puissant qui
l'anime, tout cela excite au plus haut point ma curiosité. Je vois
suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination
m'est inconnue. Puis-je savoir ?...
-- Monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que
vous seriez libre à mon bord, et par conséquent, aucune partie du
_Nautilus_ ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en détail
et je me ferai un plaisir d'être votre cicérone.
-- Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas
de votre complaisance. Je vous demanderai seulement à quel usage sont
destinés ces instruments de physique...
-- Monsieur le professeur, ces mêmes instruments se trouvent dans ma
chambre, et c'est là que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur
emploi. Mais auparavant, venez visiter la cabine qui vous est réservée.
Il faut que vous sachiez comment vous serez installé à bord du
_Nautilus_. »
Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes percées à chaque
pan coupé du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me
conduisit vers l'avant, et là je trouvai, non pas une cabine, mais une
chambre élégante, avec lit, toilette et divers autres meubles.
Je ne pus que remercier mon hôte.
« Votre chambre est contiguë à la mienne, me dit-il, en ouvrant une
porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. »
J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect sévère,
presque cénobitique. Une couchette de fer, une table de travail,
quelques meubles de toilette. Le tout éclairé par un demi-jour. Rien de
confortable. Le strict nécessaire, seulement.
Le capitaine Nemo me montra un siège.
« Veuillez vous asseoir », me dit-il.
Je m'assis, et il prit la parole en ces termes :
XII
TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ
« Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments
suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exigés par la
navigation du _Nautilus_. Ici comme dans le salon, je les ai toujours
sous les yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte
au milieu de l'Océan. Les uns vous sont connus, tels que le thermomètre
qui donne la température intérieure du _Nautilus_ ; le baromètre, qui
pèse le poids de l'air et prédit les changements de temps ;
l'hygromètre, qui marque le degré de sécheresse de l'atmosphère ; le
_storm-glass_, dont le mélange, en se décomposant, annonce l'arrivée
des tempêtes ; la boussole, qui dirige ma route ; le sextant, qui par
la hauteur du soleil m'apprend ma latitude ; les chronomètres, qui me
permettent de calculer ma longitude ; et enfin des lunettes de jour et
de nuit, qui me servent à scruter tous les points de l'horizon, quand
le _Nautilus_ est remonté à la surface des flots.
-- Ce sont les instruments habituels au navigateur, répondis-je, et
j'en connais l'usage. Mais en voici d'autres qui répondent sans doute
aux exigences particulières du _Nautilus_. Ce cadran que j'aperçois et
que parcourt une aiguille mobile, n'est-ce pas un manomètre ?
-- C'est un manomètre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont
il indique la pression extérieure, il me donne par là même la
profondeur à laquelle se maintient mon appareil.
-- Et ces sondes d'une nouvelle espèce ?
-- Ce sont des sondes thermométriques qui rapportent la température des
diverses couches d'eau.
-- Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi ?
-- Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques
explications, dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'écouter. »
Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit :
« Il est un agent puissant, obéissant, rapide, facile, qui se plie à
tous les usages et qui règne en maître à mon bord. Tout se fait par
lui. Il m'éclaire, il m'échauffe, il est l'âme de mes appareils
mécaniques. Cet agent, c'est l'électricité.
-- L'électricité ! m'écriai-je assez surpris.
-- Oui, monsieur.
-- Cependant, capitaine, vous possédez une extrême rapidité de
mouvements qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'électricité.
Jusqu'ici, sa puissance dynamique est restée très restreinte et n'a pu
produire que de petites forces !
-- Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mon électricité
n'est pas celle de tout le monde, et c'est là tout ce que vous me
permettrez de vous en dire.
-- Je n'insisterai pas, monsieur, et je me contenterai d'être très
étonné d'un tel résultat. Une seule question, cependant, à laquelle
vous ne répondrez pas si elle est indiscrète. Les éléments que vous
employez pour produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le
zinc, par exemple, comment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus
aucune communication avec la terre ?
-- Votre question aura sa réponse, répondit le capitaine Nemo. Je vous
dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de
fer, d'argent, d'or, dont l'exploitation serait très certainement
praticable. Mais je n'ai rien emprunté à ces métaux de la terre, et
j'ai voulu ne demander qu'à la mer elle-même les moyens de produire mon
électricité.
-- A la mer ?
-- Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas.
J'aurais pu, en effet, en établissant un circuit entre des fils plongés
à différentes profondeurs, obtenir l'électricité par la diversité de
températures qu'ils éprouvaient ; mais j'ai préféré employer un système
plus pratique.
-- Et lequel ?