-- Ce que vous croyez être de la viande, monsieur le professeur, n'est

autre chose que du filet de tortue de mer. Voici également quelques

foies de dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc. Mon

cuisinier est un habile préparateur, qui excelle à conserver ces

produits variés de l'Océan. Goûtez à tous ces mets. Voici une conserve

d'holoturies qu'un Malais déclarerait sans rivale au monde, voilà une

crème dont le lait a été fourni par la mamelle des cétacés, et le sucre

par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous

offrir des confitures d'anémones qui valent celles des fruits les plus

savoureux. »

Et je goûtais, plutôt en curieux qu'en gourmet, tandis que le capitaine

Nemo m'enchantait par ses invraisemblables récits.

« Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice

prodigieuse, inépuisable, elle ne me nourrit pas seulement ; elle me

vêtit encore. Ces étoffes qui vous couvrent sont tissées avec le byssus

de certains coquillages ; elles sont teintes avec la pourpre des

anciens et nuancées de couleurs violettes que j'extrais des aplysis de

la Méditerranée. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de

votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines.

Votre lit est fait du plus doux zostère de l'Océan. Votre plume sera un

fanon de baleine, votre encre la liqueur sécrétée par la seiche ou

l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui

retournera un jour !

-- Vous aimez la mer, capitaine.

-- Oui ! je l'aime ! La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du

globe terrestre. Son souffle est pur et sain. C'est l'immense désert où

l'homme n'est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. La

mer n'est que le véhicule d'une surnaturelle et prodigieuse existence ;

elle n'est que mouvement et amour ; c'est l'infini vivant, comme l'a

dit un de vos poètes. Et en effet, monsieur le professeur, la nature

s'y manifeste par ses trois règnes, minéral, végétal, animal. Ce

dernier y est largement représenté par les quatre groupes des

zoophytes, par trois classes des articulés, par cinq classes des

mollusques, par trois classes des vertébrés, les mammifères, les

reptiles et ces innombrables légions de poissons, ordre infini

d'animaux qui compte plus de treize mille espèces, dont un dixième

seulement appartient à l'eau douce. La mer est le vaste réservoir de la

nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé, et

qui sait s'il ne finira pas par elle ! Là est la suprême tranquillité.

La mer n'appartient pas aux despotes. A sa surface, ils peuvent encore

exercer des droits iniques, s'y battre, s'y dévorer, y transporter

toutes les horreurs terrestres. Mais à trente pieds au-dessous de son

niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'éteint, leur puissance

disparaît ! Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! Là seulement

est l'indépendance ! Là je ne reconnais pas de maîtres ! Là je suis

libre ! »

Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui

débordait de lui. S'était-il laissé entraîner au-delà de sa réserve

habituelle ? Avait-il trop parlé ? Pendant quelques instants, il se

promena, très agité. Puis, ses nerfs se calmèrent, sa physionomie

reprit sa froideur accoutumée, et, se tournant vers moi :

« Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le

_Nautilus_, je suis a vos ordres. »

XI

LE _NAUTILUS_

Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une double porte, ménagée à

l'arrière de la salle, s'ouvrit, et j'entrai dans une chambre de

dimension égale à celle que je venais de quitter.

C'était une bibliothèque. De hauts meubles en palissandre noir,

incrustés de cuivres, supportaient sur leurs larges rayons un grand

nombre de livres uniformément reliés. Ils suivaient le contour de la

salle et se terminaient à leur partie inférieure par de vastes divans,

capitonnés de cuir marron, qui offraient les courbes les plus

confortables. De légers pupitres mobiles, en s'écartant ou se

rapprochant à volonté, permettaient d'y poser le livre en lecture. Au

centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre

lesquelles apparaissaient quelques journaux déjà vieux. La lumière

électrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait de quatre

globes dépolis à demi engagés dans les volutes du plafond. Je regardais

avec une admiration réelle cette salle si ingénieusement aménagée, et

je ne pouvais en croire mes yeux.

« Capitaine Nemo, dis-je à mon hôte, qui venait de s'étendre sur un

divan, voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d'un palais des

continents, et je suis vraiment émerveillé, quand je songe qu'elle peut

vous suivre au plus profond des mers.

-- Où trouverait-on plus de solitude, plus de silence, monsieur le

professeur ? répondit le capitaine Nemo. Votre cabinet du Muséum vous

offre-t-il un repos aussi complet ?

-- Non, monsieur, et je dois ajouter qu'il est bien pauvre auprès du

vôtre. Vous possédez la six ou sept mille volumes...

-- Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me

rattachent à la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon

_Nautilus_ s'est plongé pour la première fois sous les eaux. Ce

jour-là, j'ai acheté mes derniers volumes, mes dernières brochures, mes

derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l'humanité n'a

plus ni pensé, ni écrit. Ces livres, monsieur le professeur, sont

d'ailleurs à votre disposition, et vous pourrez en user librement. »

Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la

bibliothèque. Livres de science, de morale et de littérature, écrits en

toute langue, y abondaient ; mais je ne vis pas un seul ouvrage

d'économie politique ; ils semblaient être sévèrement proscrits du

bord. Détail curieux, tous ces livres étaient indistinctement classés,

en quelque langue qu'ils fussent écrits, et ce mélange prouvait que le

capitaine du _Nautilus_ devait lire couramment les volumes que sa main

prenait au hasard.

Parmi ces ouvrages, je remarquai les chefs-d'oeuvre des maîtres anciens

et modernes, c'est-à-dire tout ce que l'humanité a produit de plus beau

dans l'histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère

jusqu'à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu'à Michelet, depuis Rabelais

jusqu'à madame Sand. Mais la science, plus particulièrement, faisait

les frais de cette bibliothèque ; les livres de mécanique, de

balistique, d'hydrographie, de météorologie, de géographie, de

géologie, etc., y tenaient une place non moins importante que les

ouvrages d'histoire naturelle, et je compris qu'ils formaient la

principale étude du capitaine. Je vis là tout le Humboldt, tout

l'Arago, les travaux de Foucault, d'Henry Sainte-Claire Deville, de

Chasles, de Milne-Edwards, de Quatrefages, de Tyndall, de Faraday, de

Berthelot, de l'abbé Secchi, de Petermann, du commandant Maury,

d'Agassis etc. Les mémoires de l'Académie des sciences, les bulletins

des diverses sociétés de géographie, etc., et, en bon rang, les deux

volumes qui m'avaient peut-être valu cet accueil relativement

charitable du capitaine Nemo. Parmi les oeuvres de Joseph Bertrand, son

livre intitulé _les Fondateurs de l'Astronomie_ me donna même une date

certaine ; et comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865,

je pus en conclure que l'installation du _Nautilus_ ne remontait pas à

une époque postérieure. Ainsi donc, depuis trois ans, au plus, le

capitaine Nemo avait commencé son existence sous-marine. J'espérai,

d'ailleurs, que des ouvrages plus récents encore me permettraient de

fixer exactement cette époque ; mais j'avais le temps de faire cette

recherche, et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade à

travers les merveilles du _Nautilus_.

« Monsieur, dis-je au capitaine, je vous remercie d'avoir mis cette

bibliothèque à ma disposition. Il y a là des trésors de science, et

j'en profiterai.

-- Cette salle n'est pas seulement une bibliothèque, dit le capitaine

Nemo, c'est aussi un fumoir.

-- Un fumoir ? m'écriai-je. On fume donc à bord ?

-- Sans doute.

-- Alors, monsieur, je suis forcé de croire que vous avez conservé des

relations avec La Havane.

-- Aucune, répondit le capitaine. Acceptez ce cigare, monsieur Aronnax,

et, bien qu'il ne vienne pas de La Havane, vous en serez content, si

vous êtes connaisseur. »

Je pris le cigare qui m'était offert, et dont la forme rappelait celle

du londrès ; mais il semblait fabriqué avec des feuilles d'or. Je

l'allumai à un petit brasero que supportait un élégant pied de bronze,

et j'aspirai ses premières bouffées avec la volupté d'un amateur qui

n'a pas fumé depuis deux jours.

« C'est excellent, dis-je, mais ce n'est pas du tabac.

-- Non, répondit le capitaine, ce tabac ne vient ni de La Havane ni de

l'Orient. C'est une sorte d'algue, riche en nicotine, que la mer me

fournit, non sans quelque parcimonie. Regrettez-vous les londrès,

monsieur ?

-- Capitaine, je les méprise à partir de ce jour.

-- Fumez donc à votre fantaisie, et sans discuter l'origine de ces

cigares. Aucune régie ne les a contrôlés, mais ils n'en sont pas moins

bons, j'imagine.

-- Au contraire. »

A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face à celle

par laquelle j'étais entré dans la bibliothèque, et je passai dans un

salon immense et splendidement éclairé.

C'était un vaste quadrilatère, à pans coupés, long de dix mètres, large

de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, décoré de légères

arabesques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles

entassées dans ce musée. Car, c'était réellement un musée dans lequel

une main intelligente et prodigue avait réuni tous les trésors de la

nature et de l'art, avec ce pêle-mêle artiste qui distingue un atelier

de peintre.

Une trentaine de tableaux de maîtres, à cadres uniformes, séparés par

d'étincelantes panoplies, ornaient les parois tendues de tapisseries

d'un dessin sévère. Je vis là des toiles de la plus haute valeur, et

que, pour la plupart, j'avais admirées dans les collections

particulières de l'Europe et aux expositions de peinture. Les diverses

écoles des maîtres anciens étaient représentées par une madone de

Raphaël, une vierge de Léonard de Vinci, une nymphe du Corrège, une

femme du Titien, une adoration de Véronèse, une assomption de Murillo,

un portrait d'Holbein, un moine de Vélasquez, un martyr de Ribeira, une

kermesse de Rubens, deux paysages flamands de Téniers, trois petits

tableaux de genre de Gérard Dow, de Metsu, de Paul Potter, deux toiles

de Géricault et de Prudhon, quelques marines de Backuysen et de Vernet.

Parmi les oeuvres de la peinture moderne, apparaissaient des tableaux

signés Delacroix, Ingres, Decamps, Troyon, Meissonnier, Daubigny, etc.,

et quelques admirables réductions de statues de marbre ou de bronze,

d'après les plus beaux modèles de l'antiquité, se dressaient sur leurs

piédestaux dans les angles de ce magnifique musée. Cet état de

stupéfaction que m'avait prédit le commandant du _Nautilus_ commençait

déjà à s'emparer de mon esprit.

« Monsieur le professeur, dit alors cet homme étrange, vous excuserez

le sans-gêne avec lequel je vous reçois, et le désordre qui règne dans

ce salon.

-- Monsieur, répondis-je, sans chercher à savoir qui vous êtes,

m'est-il permis de reconnaître en vous un artiste ?

-- Un amateur, tout au plus, monsieur. J'aimais autrefois à

collectionner ces belles oeuvres créées par la main de l'homme. J'étais

un chercheur avide, un fureteur infatigable, et j'ai pu réunir quelques

objets d'un haut prix. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre

qui est morte pour moi. A mes yeux, vos artistes modernes ne sont déjà

plus que des anciens ; ils ont deux ou trois mille ans d'existence, et

je les confonds dans mon esprit. Les maîtres n'ont pas d'âge.

-- Et ces musiciens ? dis-je, en montrant des partitions de Weber, de

Rossini, de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Meyerbeer, d'Herold, de

Wagner, d'Auber, de Gounod, et nombre d'autres, éparses sur un

pianoorgue de grand modèle qui occupait un des panneaux du salon.

-- Ces musiciens, me répondit le capitaine Nemo, ce sont des

contemporains d'Orphée, car les différences chronologiques s'effacent

dans la mémoire des morts - et je suis mort, monsieur le professeur,

aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent à six pieds sous

terre ! »

Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rêverie profonde. Je

le considérais avec une vive émotion, analysant en silence les

étrangetés de sa physionomie. Accoudé sur l'angle d'une précieuse table

de mosaïque, il ne me voyait plus, il oubliait ma présence.

Je respectai ce recueillement, et je continuai de passer en revue les

curiosités qui enrichissaient ce salon.

Auprès des oeuvres de l'art, les raretés naturelles tenaient une place

très importante. Elles consistaient principalement en plantes, en

coquilles et autres productions de l'Océan, qui devaient être les

trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet

d'eau, électriquement éclairé, retombait dans une vasque faite d'un

seul tridacne. Cette coquille, fournie par le plus grand des mollusques

acéphales, mesurait sur ses bords, délicatement festonnés, une

circonférence de six mètres environ ; elle dépassait donc en grandeur

ces beaux tridacnes qui furent donnés à François 1er par la République

de Venise, et dont l'église Saint-Sulpice, à Paris, a fait deux

bénitiers gigantesques.

Autour de cette vasque, sous d'élégantes vitrines fixées par des

armatures de cuivre, étaient classés et étiquetés les plus précieux

produits de la mer qui eussent jamais été livrés aux regards d'un

naturaliste. On conçoit ma joie de professeur.

L'embranchement des zoophytes offrait de très curieux spécimens de ses

deux groupes des polypes et des échinodermes. Dans le premier groupe,

des tubipores, des gorgones disposées en éventail, des éponges douces

de Syrie, des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire

admirable des mers de Norvège, des ombellulaires variées, des

alcyonnaires, toute une série de ces madrépores que mon maître

Milne-Edwards a si sagacement classés en sections, et parmi lesquels je

remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'île Bourbon, le «

char de Neptune » des Antilles, de superbes variétés de coraux, enfin

toutes les espèces de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme des

îles entières qui deviendront un jour des continents. Dans les

échinodermes, remarquables par leur enveloppe épineuse, les astéries,

les étoiles de mer, les pantacrines, les comatules, les astérophons,

les oursins, les holoturies, etc., représentaient la collection

complète des individus de ce groupe.

Un conchyliologue un peu nerveux se serait pâmé certainement devant

d'autres vitrines plus nombreuses où étaient classés les échantillons

de l'embranchement des mollusques. Je vis là une collection d'une

valeur inestimable, et que le temps me manquerait à décrire tout

entière. Parmi ces produits, je citerai, pour mémoire seulement, -

l'élégant marteau royal de l'Océan indien dont les régulières taches

blanches ressortaient vivement sur un fond rouge et brun, - un spondyle

impérial, aux vives couleurs, tout hérissé d'épines, rare spécimen dans

les muséums européens, et dont j'estimai la valeur à vingt mille

francs, un marteau commun des mers de la Nouvelle-Hollande, qu'on se

procure difficilement, - des buccardes exotiques du Sénégal, fragiles

coquilles blanches à doubles valves, qu'un souffle eût dissipées comme

une bulle de savon, - plusieurs variétés des arrosoirs de Java, sortes

de tubes calcaires bordés de replis foliacés, et très disputés par les

amateurs, - toute une série de troques, les uns jaune verdâtre, pêchés

dans les mers d'Amérique, les autres d'un brun roux, amis des eaux de

la Nouvelle-Hollande, ceux-ci, venus du golfe du Mexique, et

remarquables par leur coquille imbriquée, ceux-là, des stellaires

trouvés dans les mers australes, et enfin, le plus rare de tous, le

magnifique éperon de la Nouvelle-Zélande ; - puis, d'admirables

tellines sulfurées, de précieuses espèces de cythérées et de Vénus, le

cadran treillissé des côtes de Tranquebar, le sabot marbré à nacre

resplendissante, les perroquets verts des mers de Chine, le cône

presque inconnu du genre Coenodulli, toutes les variétés de porcelaines

qui servent de monnaie dans l'Inde et en Afrique, la « Gloire de la Mer

», la plus précieuse coquille des Indes orientales ; - enfin des

littorines, des dauphinules, des turritelles des janthines, des ovules,

des volutes, des olives, des mitres, des casques, des pourpres, des

buccins, des harpes, des rochers, des tritons, des cérites, des

fuseaux, des strombes, des pterocères, des patelles, des hyales, des

cléodores, coquillages délicats et fragiles, que la science a baptisés

de ses noms les plus charmants.

A part, et dans des compartiments spéciaux, se déroulaient des

chapelets de perles de la plus grande beauté, que la lumière électrique

piquait de pointes de feu, des perles roses, arrachées aux pinnes

marines de la mer Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des

perles jaunes, bleues, noires, curieux produits des divers mollusques

de tous les océans et de certaines moules des cours d'eau du Nord,

enfin plusieurs échantillons d'un prix inappréciable qui avaient été

distillés par les pintadines les plus rares. Quelques-unes de ces

perles surpassaient en grosseur un oeuf de pigeon ; elles valaient, et

au-delà, celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah

de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de Mascate, que je

croyais sans rivale au monde.

Ainsi donc, chiffrer la valeur de cette collection était, pour ainsi

dire, impossible. Le capitaine Nemo avait dû dépenser des millions pour

acquérir ces échantillons divers, et je me demandais à quelle source il

puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur, quand

je fus interrompu par ces mots :

« Vous examinez mes coquilles, monsieur le professeur. En effet, elles

peuvent intéresser un naturaliste ; mais, pour moi, elles ont un charme

de plus, car je les ai toutes recueillies de ma main, et il n'est pas

une mer du globe qui ait échappé à mes recherches.

-- Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au

milieu de telles richesses. Vous êtes de ceux qui ont fait eux-mêmes

leur trésor. Aucun muséum de l'Europe ne possède une semblable

collection des produits de l'Océan. Mais si j'épuise mon admiration

pour elle, que me restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne

veux point pénétrer des secrets qui sont les vôtres ! Cependant,

j'avoue que ce _Nautilus_, la force motrice qu'il renferme en lui, les

appareils qui permettent de le manoeuvrer, l'agent si puissant qui

l'anime, tout cela excite au plus haut point ma curiosité. Je vois

suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination

m'est inconnue. Puis-je savoir ?...

-- Monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, je vous ai dit que

vous seriez libre à mon bord, et par conséquent, aucune partie du

_Nautilus_ ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en détail

et je me ferai un plaisir d'être votre cicérone.

-- Je ne sais comment vous remercier, monsieur, mais je n'abuserai pas

de votre complaisance. Je vous demanderai seulement à quel usage sont

destinés ces instruments de physique...

-- Monsieur le professeur, ces mêmes instruments se trouvent dans ma

chambre, et c'est là que j'aurai le plaisir de vous expliquer leur

emploi. Mais auparavant, venez visiter la cabine qui vous est réservée.

Il faut que vous sachiez comment vous serez installé à bord du

_Nautilus_. »

Je suivis le capitaine Nemo, qui, par une des portes percées à chaque

pan coupé du salon, me fit rentrer dans les coursives du navire. Il me

conduisit vers l'avant, et là je trouvai, non pas une cabine, mais une

chambre élégante, avec lit, toilette et divers autres meubles.

Je ne pus que remercier mon hôte.

« Votre chambre est contiguë à la mienne, me dit-il, en ouvrant une

porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. »

J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect sévère,

presque cénobitique. Une couchette de fer, une table de travail,

quelques meubles de toilette. Le tout éclairé par un demi-jour. Rien de

confortable. Le strict nécessaire, seulement.

Le capitaine Nemo me montra un siège.

« Veuillez vous asseoir », me dit-il.

Je m'assis, et il prit la parole en ces termes :

XII

TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ

« Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments

suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exigés par la

navigation du _Nautilus_. Ici comme dans le salon, je les ai toujours

sous les yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte

au milieu de l'Océan. Les uns vous sont connus, tels que le thermomètre

qui donne la température intérieure du _Nautilus_ ; le baromètre, qui

pèse le poids de l'air et prédit les changements de temps ;

l'hygromètre, qui marque le degré de sécheresse de l'atmosphère ; le

_storm-glass_, dont le mélange, en se décomposant, annonce l'arrivée

des tempêtes ; la boussole, qui dirige ma route ; le sextant, qui par

la hauteur du soleil m'apprend ma latitude ; les chronomètres, qui me

permettent de calculer ma longitude ; et enfin des lunettes de jour et

de nuit, qui me servent à scruter tous les points de l'horizon, quand

le _Nautilus_ est remonté à la surface des flots.

-- Ce sont les instruments habituels au navigateur, répondis-je, et

j'en connais l'usage. Mais en voici d'autres qui répondent sans doute

aux exigences particulières du _Nautilus_. Ce cadran que j'aperçois et

que parcourt une aiguille mobile, n'est-ce pas un manomètre ?

-- C'est un manomètre, en effet. Mis en communication avec l'eau dont

il indique la pression extérieure, il me donne par là même la

profondeur à laquelle se maintient mon appareil.

-- Et ces sondes d'une nouvelle espèce ?

-- Ce sont des sondes thermométriques qui rapportent la température des

diverses couches d'eau.

-- Et ces autres instruments dont je ne devine pas l'emploi ?

-- Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques

explications, dit le capitaine Nemo. Veuillez donc m'écouter. »

Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit :

« Il est un agent puissant, obéissant, rapide, facile, qui se plie à

tous les usages et qui règne en maître à mon bord. Tout se fait par

lui. Il m'éclaire, il m'échauffe, il est l'âme de mes appareils

mécaniques. Cet agent, c'est l'électricité.

-- L'électricité ! m'écriai-je assez surpris.

-- Oui, monsieur.

-- Cependant, capitaine, vous possédez une extrême rapidité de

mouvements qui s'accorde mal avec le pouvoir de l'électricité.

Jusqu'ici, sa puissance dynamique est restée très restreinte et n'a pu

produire que de petites forces !

-- Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mon électricité

n'est pas celle de tout le monde, et c'est là tout ce que vous me

permettrez de vous en dire.

-- Je n'insisterai pas, monsieur, et je me contenterai d'être très

étonné d'un tel résultat. Une seule question, cependant, à laquelle

vous ne répondrez pas si elle est indiscrète. Les éléments que vous

employez pour produire ce merveilleux agent doivent s'user vite. Le

zinc, par exemple, comment le remplacez-vous, puisque vous n'avez plus

aucune communication avec la terre ?

-- Votre question aura sa réponse, répondit le capitaine Nemo. Je vous

dirai, d'abord, qu'il existe au fond des mers des mines de zinc, de

fer, d'argent, d'or, dont l'exploitation serait très certainement

praticable. Mais je n'ai rien emprunté à ces métaux de la terre, et

j'ai voulu ne demander qu'à la mer elle-même les moyens de produire mon

électricité.

-- A la mer ?

-- Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas.

J'aurais pu, en effet, en établissant un circuit entre des fils plongés

à différentes profondeurs, obtenir l'électricité par la diversité de

températures qu'ils éprouvaient ; mais j'ai préféré employer un système

plus pratique.

-- Et lequel ?

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 1 · 第 6 / 16 段