-- Vous connaissez la composition de l'eau de mer. Sur mille grammes on

trouve quatre-vingt-seize centièmes et demi d'eau, et deux centièmes

deux tiers environ de chlorure de sodium ; puis, en petite quantité,

des chlorures de magnésium et de potassium, du bromure de magnésium, du

sulfate de magnésie, du sulfate et du carbonate de chaux. Vous voyez

donc que le chlorure de sodium s'y rencontre dans une proportion

notable. Or, c'est ce sodium que j'extrais de l'eau de mer et dont je

compose mes éléments.

-- Le sodium ?

-- Oui, monsieur. Mélangé avec le mercure, il forme un amalgame qui

tient lieu du zinc dans les éléments Bunzen. Le mercure ne s'use

jamais. Le sodium seul se consomme, et la mer me le fournit elle-même.

Je vous dirai, en outre, que les piles au sodium doivent être

considérées comme les plus énergiques, et que leur force électromotrice

est double de celle des piles au zinc.

-- Je comprends bien, capitaine, l'excellence du sodium dans les

conditions où vous vous trouvez. La mer le contient. Bien. Mais il faut

encore le fabriquer, l'extraire en un mot. Et comment faites-vous ? Vos

piles pourraient évidemment servir à cette extraction ; mais, si je ne

me trompe, la dépense du sodium nécessitée par les appareils

électriques dépasserait la quantité extraite. Il arriverait donc que

vous en consommeriez pour le produire plus que vous n'en produiriez !

-- Aussi, monsieur le professeur, je ne l'extrais pas par la pile, et

j'emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre.

-- De terre ? dis-je en insistant.

Disons le charbon de mer, si vous voulez, répondit le capitaine Nemo.

-- Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille ?

-- Monsieur Aronnax, vous me verrez à l'oeuvre. Je ne vous demande

qu'un peu de patience, puisque vous avez le temps d'être patient.

Rappelez-vous seulement ceci : je dois tout à l'Océan ; il produit

l'électricité, et l'électricité donne au _Nautilus_ la chaleur, la

lumière, le mouvement, la vie en un mot.

-- Mais non pas l'air que vous respirez ?

-- Oh ! je pourrais fabriquer l'air nécessaire à ma consommation, mais

c'est inutile puisque je remonte à la surface de la mer, quand il me

plaît. Cependant, si l'électricité ne me fournit pas l'air respirable,

elle manoeuvre, du moins, des pompes puissantes qui l'emmagasinent dans

des réservoirs spéciaux, ce qui me permet de prolonger, au besoin, et

aussi longtemps que je le veux, mon séjour dans les couches profondes.

-- Capitaine, répondis-je, je me contente d'admirer. Vous avez

évidemment trouvé ce que les hommes trouveront sans doute un jour, la

véritable puissance dynamique de l'électricité.

-- Je ne sais s'ils la trouveront, répondit froidement le capitaine

Nemo. Quoi qu'il en soit, vous connaissez déjà la première application

que j'ai faite de ce précieux agent. C'est lui qui nous éclaire avec

une égalité, une continuité que n'a pas la lumière du soleil.

Maintenant, regardez cette horloge ; elle est électrique, et marche

avec une régularité qui défie celle des meilleurs chronomètres. Je l'ai

divisée en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, car pour

moi, il n'existe ni nuit, ni jour, ni soleil, ni lune, mais seulement

cette lumière factice que j'entraîne jusqu'au fond des mers ! Voyez, en

ce moment, il est dix heures du matin.

-- Parfaitement.

-- Autre application de l'électricité. Ce cadran, suspendu devant nos

yeux, sert à indiquer la vitesse du _Nautilus_. Un fil électrique le

met en communication avec l'hélice du loch, et son aiguille m'indique

la marche réelle de l'appareil. Et, tenez, en ce moment, nous filons

avec une vitesse modérée de quinze milles à l'heure.

-- C'est merveilleux, répondis-je, et je vois bien, capitaine, que vous

avez eu raison d'employer cet agent, qui est destiné à remplacer le

vent, l'eau et la vapeur.

-- Nous n'avons pas fini, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se

levant, et si vous voulez me suivre, nous visiterons l'arrière du

_Nautilus_. »

En effet, je connaissais déjà toute la partie antérieure de ce bateau

sous-marin, dont voici la division exacte, en allant du centre à

l'éperon : la salle à manger de cinq mètres, séparée de la bibliothèque

par une cloison étanche, c'est-à-dire ne pouvant être pénétrée par

l'eau, la bibliothèque de cinq mètres, le grand salon de dix mètres,

séparé de la chambre du capitaine par une seconde cloison étanche,

ladite chambre du capitaine de cinq mètres, la mienne de deux mètres

cinquante, et enfin un réservoir d'air de sept mètres cinquante, qui

s'étendait jusqu'à l'étrave. Total, trente-cinq mètres de longueur. Les

cloisons étanches étaient percées de portes qui se fermaient

hermétiquement au moyen d'obturateurs en caoutchouc, et elles

assuraient toute sécurité à bord du _Nautilus_, au cas où une voie

d'eau se fût déclarée.

Je suivis le capitaine Nemo, à travers les coursives situées en abord,

et j'arrivai au centre du navire. Là, se trouvait une sorte de puits

qui s'ouvrait entre deux cloisons étanches. Une échelle de fer,

cramponnée à la paroi, conduisait à son extrémité supérieure. Je

demandai au capitaine à quel usage servait cette échelle.

« Elle aboutit au canot, répondit-il.

-- Quoi ! vous avez un canot ? répliquai-je, assez étonné.

-- Sans doute. Une excellente embarcation, légère et insubmersible, qui

sert à la promenade et à la pêche.

-- Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous êtes forcé de

revenir à la surface de la mer ?

-- Aucunement. Ce canot adhère à la partie supérieure de la coque du

_Nautilus_, et occupe une cavité disposée pour le recevoir. Il est

entièrement ponté, absolument étanche, et retenu par de solides

boulons. Cette échelle conduit à un trou d'homme percé dans la coque du

_Nautilus_, qui correspond à un trou pareil percé dans le flanc du

canot. C'est par cette double ouverture que je m'introduis dans

l'embarcation. On referme l'une, celle du _Nautilus_ ; je referme

l'autre, celle du canot, au moyen de vis de pression ; je largue les

boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidité à la

surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos

jusque-là, je mâte, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je

me promène.

-- Mais comment revenez-vous à bord ?

-- Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c'est le _Nautilus_ qui revient.

-- A vos ordres !

-- A mes ordres. Un fil électrique me rattache à lui. Je lance un

télégramme, et cela suffit.

-- En effet, dis-je, grisé par ces merveilles, rien n'est plus simple !

»

Après avoir dépassé la cage de l'escalier qui aboutissait à la

plate-forme, je vis une cabine longue de deux mètres, dans laquelle

Conseil et Ned Land, enchantés de leur repas, s'occupaient à le dévorer

à belles dents. Puis, une porte s'ouvrit sur la cuisine longue de trois

mètres, située entre les vastes cambuses du bord.

Là, l'électricité, plus énergique et plus obéissante que le gaz

lui-même, faisait tous les frais de la cuisson. Les fils, arrivant sous

les fourneaux, communiquaient à des éponges de platine une chaleur qui

se distribuait et se maintenait régulièrement. Elle chauffait également

des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient

une excellente eau potable. Auprès de cette cuisine s'ouvrait une salle

de bains, confortablement disposée, et dont les robinets fournissaient

l'eau froide ou l'eau chaude, à volonté.

A la cuisine succédait le poste de l'équipage, long de cinq mètres.

Mais la porte en était fermée, et je ne pus voir son aménagement, qui

m'eût peut-être fixé sur le nombre d'hommes nécessité par la manoeuvre

du _Nautilus_.

Au fond s'élevait une quatrième cloison étanche qui séparait ce poste

de la chambre des machines. Une porte s'ouvrit, et je me trouvai dans

ce compartiment où le capitaine Nemo - ingénieur de premier ordre, à

coup sûr - avait disposé ses appareils de locomotion.

Cette chambre des machines, nettement éclairée, ne mesurait pas moins

de vingt mètres en longueur. Elle était naturellement divisée en deux

parties ; la première renfermait les éléments qui produisaient

l'électricité, et la seconde, le mécanisme qui transmettait le

mouvement à l'hélice.

Je fus surpris, tout d'abord, de l'odeur sui generis qui emplissait ce

compartiment. Le capitaine Nemo s'aperçut de mon impression.

« Ce sont, me dit-il, quelques dégagements de gaz, produits par

l'emploi du sodium ; mais ce n'est qu'un léger inconvénient. Tous les

matins, d'ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant à grand

air. »

Cependant, j'examinais avec un intérêt facile à concevoir la machine du

_Nautilus_.

« Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j'emploie des éléments

Bunzen, et non des éléments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent été impuissants.

Les éléments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui

vaut mieux, expérience faite. L'électricité produite se rend à

l'arrière, où elle agit par des électro-aimants de grande dimension sur

un système particulier de leviers et d'engrenages qui transmettent le

mouvement à l'arbre de l'hélice. Celle-ci, dont le diamètre est de six

mètres et le pas de sept mètres cinquante, peut donner jusqu'à cent

vingt tours par seconde.

-- Et vous obtenez alors ?

-- Une vitesse de cinquante milles à l'heure. »

Il y avait là un mystère, mais je n'insistai pas pour le connaître.

Comment l'électricité pouvait-elle agir avec une telle puissance ? Où

cette force presque illimitée prenait-elle son origine ? Etait-ce dans

sa tension excessive obtenue par des bobines d'une nouvelle sorte ?

Était-ce dans sa transmission qu'un système de leviers inconnus pouvait

accroître à l'infini ? C'est ce que je ne pouvais comprendre.

« Capitaine Nemo, dis-je, je constate les résultats et je ne cherche

pas à les expliquer. J'ai vu le _Nautilus_ manoeuvrer devant

l'_Abraham-Lincoln_, et je sais à quoi m'en tenir sur sa vitesse. Mais

marcher ne suffit pas. Il faut voir où l'on va ! Il faut pouvoir se

diriger à droite, à gauche, en haut, en bas ! Comment atteignez-vous

les grandes profondeurs, où vous trouvez une résistance croissante qui

s'évalue par des centaines d'atmosphères ? Comment remontez-vous à la

surface de l'Océan ? Enfin, comment vous maintenez-vous dans le milieu

qui vous convient ? Suis-je indiscret en vous le demandant ?

-- Aucunement, monsieur le professeur, me répondit le capitaine, après

une légère hésitation, puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau

sous-marin. Venez dans le salon. C'est notre véritable cabinet de

travail, et là, vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le

_Nautilus_ ! »

XIII

QUELQUES CHIFFRES

Un instant après, nous étions assis sur un divan du salon, le cigare

aux lèvres. Le capitaine mit sous mes yeux une épure qui donnait les

plan, coupe et élévation du _Nautilus_. Puis il commença sa description

en ces termes :

« Voici, monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous

porte. C'est un cylindre très allongé, à bouts coniques. Il affecte

sensiblement la forme d'un cigare, forme déjà adoptée à Londres dans

plusieurs constructions du même genre. La longueur de ce cylindre, de

tête en tête, est exactement de soixante-dix mètres, et son bau, à sa

plus grande largeur, est de huit mètres. Il n'est donc pas construit

tout à fait au dixième comme vos steamers de grande marche, mais ses

lignes sont suffisamment longues et sa coulée assez prolongée, pour que

l'eau déplacée s'échappe aisément et n'oppose aucun obstacle a sa

marche.

« Ces deux dimensions vous permettent d'obtenir par un simple calcul la

surface et le volume du _Nautilus_. Sa surface comprend mille onze

mètres carrés et quarante-cinq centièmes ; son volume, quinze cents

mètres cubes et deux dixièmes - ce qui revient à dire qu'entièrement

immergé, il déplace ou pèse quinze cents mètres cubes ou tonneaux.

« Lorsque j'ai fait les plans de ce navire destiné à une navigation

sous-marine, j'ai voulu, qu'en équilibre dans l'eau il plongeât des

neuf dixièmes, et qu'il émergeât d'un dixième seulement. Par

conséquent, il ne devait déplacer dans ces conditions que les neuf

dixièmes de son volume, soit treize cent cinquante-six mètres cubes et

quarante-huit centièmes, c'est-à-dire ne peser que ce même nombre de

tonneaux. J'ai donc dû ne pas dépasser ce poids en le construisant

suivant les dimensions sus-dites.

« Le _Nautilus_ se compose de deux coques, l'une intérieure, l'autre

extérieure, réunies entre elles par des fers en T qui lui donnent une

rigidité extrême. En effet, grâce à cette disposition cellulaire, il

résiste comme un bloc, comme s'il était plein. Son bordé ne peut céder

; il adhère par lui-même et non par le serrage des rivets, et

l'homogénéité de sa construction, due au parfait assemblage des

matériaux, lui permet de défier les mers les plus violentes.

« Ces deux coques sont fabriquées en tôle d'acier dont la densité par

rapport à l'eau est de sept, huit dixièmes. La première n'a pas moins

de cinq centimètres d'épaisseur, et pèse trois cent

quatre-vingt-quatorze tonneaux quatre-vingt-seize centièmes. La seconde

enveloppe, la quille, haute de cinquante centimètres et large de

vingt-cinq, pesant, à elle seule, soixante-deux tonneaux, la machine,

le lest, les divers accessoires et aménagements, les cloisons et les

étrésillons intérieurs, ont un poids de neuf cent soixante et un

tonneaux soixante-deux centièmes, qui, ajoutés aux trois cent

quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centièmes, forment

le total exigé de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit

centièmes. Est-ce entendu ?

-- C'est entendu, répondis-je.

-- Donc, reprit le capitaine, lorsque le _Nautilus_ se trouve à flot

dans ces conditions, il émerge d'un dixième. Or, si j'ai disposé des

réservoirs d'une capacité égale à ce dixième, soit d'une contenance de

cent cinquante tonneaux et soixante-douze centièmes, et si je les

remplis d'eau, le bateau déplaçant alors quinze cent sept tonneaux, ou

les pesant, sera complètement immergé. C'est ce qui arrive, monsieur le

professeur. Ces réservoirs existent en abord dans les parties

inférieures du _Nautilus_.

J'ouvre des robinets, ils se remplissent, et le bateau s'enfonçant

vient affleurer la surface de l'eau.

-- Bien, capitaine, mais nous arrivons alors à la véritable difficulté.

Que vous puissiez affleurer la surface de l'Océan, je le comprends.

Mais plus bas, en plongeant au-dessous de cette surface, votre appareil

sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par conséquent

subir une poussée de bas en haut qui doit être évaluée à une atmosphère

par trente pieds d'eau, soit environ un kilogramme par centimètre carré

?

-- Parfaitement, monsieur.

-- Donc, à moins que vous ne remplissiez le _Nautilus_ en entier, je ne

vois pas comment vous pouvez l'entraîner au sein des masses liquides.

-- Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, il ne faut pas

confondre la statique avec la dynamique, sans quoi l'on s'expose à de

graves erreurs. Il y a très peu de travail à dépenser pour atteindre

les basses régions de l'Océan, car les corps ont une tendance à devenir

« fondriers ». Suivez mon raisonnement.

-- Je vous écoute, capitaine.

-- Lorsque j'ai voulu déterminer l'accroissement de poids qu'il faut

donner au _Nautilus_ pour l'immerger, je n'ai eu à me préoccuper que de

la réduction du volume que l'eau de mer éprouve à mesure que ses

couches deviennent de plus en plus profondes.

-- C'est évident, répondis-je.

-- Or, si l'eau n'est pas absolument incompressible, elle est, du

moins, très peu compressible. En effet, d'après les calculs les plus

récents, cette réduction n'est que de quatre cent trente-six dix

millionièmes par atmosphère, ou par chaque trente pieds de profondeur.

S'agit-il d'aller à mille mètres, je tiens compte alors de la réduction

du volume sous une pression équivalente à celle d'une colonne d'eau de

mille mètres, c'est-à-dire sous une pression de cent atmosphères. Cette

réduction sera alors de quatre cent trente-six cent millièmes. Je

devrai donc accroître le poids de façon à peser quinze cent treize

tonneaux soixante-dix-sept centièmes, au lieu de quinze cent sept

tonneaux deux dixièmes. L'augmentation ne sera conséquemment que de six

tonneaux cinquante-sept centièmes.

-- Seulement ?

-- Seulement, monsieur Aronnax, et le calcul est facile à vérifier. Or,

j'ai des réservoirs supplémentaires capables d'embarquer cent tonneaux.

Je puis donc descendre à des profondeurs considérables. Lorsque je veux

remonter à la surface et l'affleurer, il me suffit de chasser cette

eau, et de vider entièrement tous les réservoirs, si je désire que le

_Nautilus_ émerge du dixième de sa capacité totale. »

A ces raisonnements appuyés sur des chiffres, je n'avais rien à

objecter.

« J'admets vos calculs, capitaine, répondis-je, et j'aurais mauvaise

grâce à les contester, puisque l'expérience leur donne raison chaque

jour. Mais je pressens actuellement en présence une difficulté réelle.

-- Laquelle, monsieur ?

-- Lorsque vous êtes par mille mètres de profondeur, les parois du

_Nautilus_ supportent une pression de cent atmosphères. Si donc, à ce

moment, vous voulez vider les réservoirs supplémentaires pour alléger

votre bateau et remonter à la surface, il faut que les pompes vainquent

cette pression de cent atmosphères, qui est de cent kilogrammes par

centimètre carré. De là une puissance...

-- Que l'électricité seule pouvait me donner, se hâta de dire le

capitaine Nemo. Je vous répète, monsieur, que le pouvoir dynamique de

mes machines est à peu près infini. Les pompes du _Nautilus_ ont une

force prodigieuse, et vous avez dû le voir, quand leurs colonnes d'eau

se sont précipitées comme un torrent sur l'_Abraham-Lincoln_.

D'ailleurs, je ne me sers des réservoirs supplémentaires que pour

atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent à deux mille mètres,

et cela dans le but de ménager mes appareils. Aussi, lorsque la

fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l'Océan à deux ou

trois lieues au-dessous de sa surface, j'emploie des manoeuvres plus

longues, mais non moins infaillibles.

-- Lesquelles, capitaine ? demandai-je.

-- Ceci m'amène naturellement à vous dire comment se manoeuvre le

_Nautilus_.

-- Je suis impatient de l'apprendre.

-- Pour gouverner ce bateau sur tribord, sur bâbord, pour évoluer, en

un mot, suivant un plan horizontal, je me sers d'un gouvernail

ordinaire à large safran, fixé sur l'arrière de l'étambot, et qu'une

roue et des palans font agir. Mais je puis aussi mouvoir le _Nautilus_

de bas en haut et de haut en bas, dans un plan vertical, au moyen de

deux plans inclinés, attachés à ses flancs sur son centre de

flottaison, plans mobiles, aptes à prendre toutes les positions, et qui

se manoeuvrent de l'intérieur au moyen de leviers puissants. Ces plans

sont-ils maintenus parallèles au bateau, celui-ci se meut

horizontalement. Sont-ils inclinés, le _Nautilus_, suivant la

disposition de cette inclinaison et sous la poussée de son hélice, ou

s'enfonce suivant une diagonale aussi allongée qu'il me convient, ou

remonte suivant cette diagonale. Et même, si je veux revenir plus

rapidement à la surface, j'embraye l'hélice, et la pression des eaux

fait remonter verticalement le _Nautilus_ comme un ballon qui, gonflé

d'hydrogène, s'élève rapidement dans les airs.

-- Bravo ! capitaine, m'écriais-je. Mais comment le timonier peut-il

suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux ?

-- Le timonier est placé dans une cage vitrée, qui fait saillie à la

partie supérieure de la coque du _Nautilus_, et que garnissent des

verres lenticulaires.

-- Des verres capables de résister à de telles pressions ?

-- Parfaitement. Le cristal, fragile au choc, offre cependant une

résistance considérable. Dans des expériences de pêche à la lumière

électrique faites en 1864, au milieu des mers du Nord, on a vu des

plaques de cette matière, sous une épaisseur de sept millimètres

seulement, résister à une pression de seize atmosphères, tout en

laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui répartissaient

inégalement la chaleur. Or, les verres dont je me sers n'ont pas moins

de vingt et un centimètres à leur centre, c'est-à-dire trente fois

cette épaisseur.

-- Admis, capitaine Nemo ; mais enfin, pour voir, il faut que la

lumière chasse les ténèbres, et je me demande comment au milieu de

l'obscurité des eaux...

-- En arrière de la cage du timonier est placé un puissant réflecteur

électrique, dont les rayons illuminent la mer à un demi-mille de

distance.

-- Ah ! bravo, trois fois bravo ! capitaine. Je m'explique maintenant

cette phosphorescence du prétendu narval, qui a tant intrigué les

savants ! A ce propos, je vous demanderai si l'abordage du _Nautilus_

et du Scotia, qui a eu un si grand retentissement, a été le résultat

d'une rencontre fortuite ?

-- Purement fortuite, monsieur. Je naviguais à deux mètres au-dessous

de la surface des eaux, quand le choc s'est produit. J'ai d'ailleurs vu

qu'il n'avait eu aucun résultat fâcheux.

-- Aucun, monsieur. Mais quant à votre rencontre avec

l'_Abraham-Lincoln_ ?...

-- Monsieur le professeur, j'en suis fâché pour l'un des meilleurs

navires de cette brave marine américaine mais on m'attaquait et j'ai dû

me défendre ! Je me suis contenté, toutefois, de mettre la frégate hors

d'état de me nuire - elle ne sera pas gênée de réparer ses avaries au

port le plus prochain.

-- Ah ! commandant, m'écriai-je avec conviction, c'est vraiment un

merveilleux bateau que votre _Nautilus_ !

-- Oui, monsieur le professeur, répondit avec une véritable émotion le

capitaine Nemo, et je l'aime comme la chair de ma chair ! Si tout est

danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l'Océan, si sur

cette mer, la première impression est le sentiment de l'abîme, comme

l'a si bien dit le Hollandais Jansen, au-dessous et à bord du

_Nautilus_, le coeur de l'homme n'a plus rien à redouter. Pas de

déformation à craindre, car la double coque de ce bateau a la rigidité

du fer ; pas de gréement que le roulis ou le tangage fatiguent ; pas de

voiles que le vent emporte ; pas de chaudières que la vapeur déchire ;

pas d'incendie à redouter, puisque cet appareil est fait de tôle et non

de bois ; pas de charbon qui s'épuise, puisque l'électricité est son

agent mécanique ; pas de rencontre à redouter, puisqu'il est seul à

naviguer dans les eaux profondes ; pas de tempête à braver, puisqu'il

trouve à quelques mètres au-dessous des eaux l'absolue tranquillité !

Voilà, monsieur. Voilà le navire par excellence ! Et s'il est vrai que

l'ingénieur ait plus de confiance dans le bâtiment que le constructeur,

et le constructeur plus que le capitaine lui-même, comprenez donc avec

quel abandon je me fie à mon _Nautilus_, puisque j'en suis tout à la

fois le capitaine, le constructeur et l'ingénieur ! »

Le capitaine Nemo parlait avec une éloquence entraînante. Le feu de son

regard, la passion de son geste, le transfiguraient. Oui ! il aimait

son navire comme un père aime son enfant !

Mais une question, indiscrète peut-être, se posait naturellement, et je

ne pus me retenir de la lui faire.

« Vous êtes donc ingénieur, capitaine Nemo ?

-- Oui, monsieur le professeur, me répondit-il, j'ai étudié à Londres,

à Paris, à New York, du temps que j'étais un habitant des continents de

la terre.

-- Mais comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable

_Nautilus_ ?

-- Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arrivé d'un point

différent du globe, et sous une destination déguisée. Sa quille a été

forgée au Creusot, son arbre d'hélice chez Pen et C°, de Londres, les

plaques de tôle de sa coque chez Leard, de Liverpool, son hélice chez

Scott, de Glasgow. Ses réservoirs ont été fabriqués par Cail et Co, de

Paris, sa machine par Krupp, en Prusse, son éperon dans les ateliers de

Motala, en Suède, ses instruments de précision chez Hart frères, de New

York, etc., et chacun de ces fournisseurs a reçu mes plans sous des

noms divers.

-- Mais, repris-je, ces morceaux ainsi fabriqués, il a fallu les

monter, les ajuster ?

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 1 · 第 7 / 16 段