-- Je proteste, répondis-je. Nous ne sommes point tombés entre les
mains de cannibales !
-- Une fois n'est pas coutume, répondit sérieusement le Canadien. Qui
sait si ces gens-là ne sont pas privés depuis longtemps de chair
fraîche, et dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitués
comme monsieur le professeur, son domestique et moi...
-- Chassez ces idées, maître Land, répondis-je au harponneur, et
surtout, ne partez pas de là pour vous emporter contre nos hôtes, ce
qui ne pourrait qu'aggraver la situation.
-- En tout cas, dit le harponneur, j'ai une faim de tous les diables,
et dîner ou déjeuner, le repas n'arrive guère !
-- Maître Land, répliquai-je, il faut se conformer au règlement du
bord, et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du
maître-coq.
-- Eh bien ! on le mettra à l'heure, répondit tranquillement Conseil.
-- Je vous reconnais là, ami Conseil, riposta l'impatient Canadien.
Vous usez peu votre bile et vos nerfs ! Toujours calme ! Vous seriez
capable de dire vos grâces avant votre bénédicité, et de mourir de faim
plutôt que de vous plaindre !
-- A quoi cela servirait-il ? demanda Conseil.
-- Mais cela servirait à se plaindre ! C'est déjà quelque chose. Et si
ces pirates -- je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier
monsieur le professeur qui défend de les appeler cannibales -- , si ces
pirates se figurent qu'ils vont me garder dans cette cage où j'étouffe,
sans apprendre de quels jurons j'assaisonne mes emportements, ils se
trompent ! Voyons, monsieur Aronnax, parlez franchement. Croyez-vous
qu'ils nous tiennent longtemps dans cette boîte de fer ?
-- A dire vrai, je n'en sais pas plus long que vous, ami Land.
-- Mais enfin, que supposez-vous ?
-- Je suppose que le hasard nous a rendus maîtres d'un secret
important. Or, l'équipage de ce bateau sous-marin a intérêt à le
garder, et si cet intérêt est plus grave que la vie de trois hommes, je
crois notre existence très compromise. Dans le cas contraire, à la
première occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde
habité par nos semblables.
-- A moins qu'il ne nous enrôle parmi son équipage, dit Conseil, et
qu'il nous garde ainsi...
-- Jusqu'au moment, répliqua Ned Land, où quelque frégate, plus rapide
ou plus adroite que l'_Abraham-Lincoln_, s'emparera de ce nid de
forbans, et enverra son équipage et nous respirer une dernière fois au
bout de sa grand'vergue.
-- Bien raisonné, maître Land, répliquai-je. Mais on ne nous a pas
encore fait, que je sache, de proposition à cet égard. Inutile donc de
discuter le parti que nous devrons prendre, le cas échéant. Je vous le
répète, attendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons
rien, puisqu'il n'y a rien à faire.
-- Au contraire ! monsieur le professeur, répondit le harponneur, qui
n'en voulait pas démordre, il faut faire quelque chose.
-- Eh ! quoi donc, maître Land ?
-- Nous sauver.
-- Se sauver d'une prison « terrestre » est souvent difficile, mais
d'une prison sous-marine, cela me paraît absolument impraticable.
-- Allons, ami Ned, demanda Conseil, que répondez-vous à l'objection de
monsieur ? Je ne puis croire qu'un Américain soit jamais à bout de
ressources ! »
Le harponneur, visiblement embarrassé, se taisait. Une fuite, dans les
conditions où le hasard nous avait jetés, était absolument impossible.
Mais un Canadien est à demi français, et maître Ned Land le fit bien
voir par sa réponse.
« Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il après quelques instants de
réflexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne
peuvent s'échapper de leur prison ?
-- Non, mon ami.
-- C'est bien simple, il faut qu'ils s'arrangent de manière à y rester.
-- Parbleu ! fit Conseil, vaut encore mieux être dedans que dessus ou
dessous !
-- Mais après avoir jeté dehors geôliers, porte-clefs et gardiens,
ajouta Ned Land.
-- Quoi, Ned ? vous songeriez sérieusement à vous emparer de ce
bâtiment ?
-- Très sérieusement, répondit le Canadien.
-- C'est impossible.
-- Pourquoi donc, monsieur ? Il peut se présenter quelque chance
favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empêcher d'en
profiter. S'ils ne sont qu'une vingtaine d'hommes à bord de cette
machine, ils ne feront pas reculer deux Français et un Canadien, je
suppose ! »
Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter.
Aussi, me contentai-je de répondre :
« Laissons venir les circonstances, maître Land, et nous verrons. Mais,
jusque-là, je vous en prie, contenez votre impatience. On ne peut agir
que par ruse, et ce n'est pas en vous emportant que vous ferez naître
des chances favorables. Promettez-moi donc que vous accepterez la
situation sans trop de colère.
-- Je vous le promets, monsieur le professeur, répondit Ned Land d'un
ton peu rassurant. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un
geste brutal ne me trahira, quand bien même le service de la table ne
se ferait pas avec toute la régularité désirable.
-- J'ai votre parole, Ned », répondis-je au Canadien.
Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit à
réfléchir à part soi. J'avouerai que, pour mon compte, et malgré
l'assurance du harponneur, je ne conservais aucune illusion. Je
n'admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parlé. Pour
être si sûrement manoeuvré, le bateau sous-marin exigeait un nombreux
équipage, et conséquemment, dans le cas d'une lutte, nous aurions
affaire à trop forte partie. D'ailleurs, il fallait, avant tout, être
libres, et nous ne l'étions pas. Je ne voyais même aucun moyen de fuir
cette cellule de tôle si hermétiquement fermée. Et pour peu que
l'étrange commandant de ce bateau eût un secret à garder -- ce qui
paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement à
son bord. Maintenant, se débarrasserait-il de nous par la violence, ou
nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre ? C'était là
l'inconnu. Toutes ces hypothèses me semblaient extrêmement plausibles,
et il fallait être un harponneur pour espérer de reconquérir sa liberté.
Je compris d'ailleurs que les idées de Ned Land s'aigrissaient avec les
réflexions qui s'emparaient de son cerveau. J'entendais peu à peu les
jugements gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes
redevenir menaçants. Il se levait, tournait comme une bête fauve en
cage, frappait les murs du pied et du poing. D'ailleurs, le temps
s'écoulait, la faim se faisait cruellement sentir, et, cette fois, le
stewart ne paraissait pas. Et c'était oublier trop longtemps notre
position de naufragés, si l'on avait réellement de bonnes intentions à
notre égard.
Ned Land, tourmenté par les tiraillements de son robuste estomac, se
montait de plus en plus, et, malgré sa parole, je craignais
véritablement une explosion, lorsqu'il se trouverait en présence de
l'un des hommes du bord.
Pendant deux heures encore, la colère de Ned Land s'exalta. Le Canadien
appelait, il criait, mais en vain. Les murailles de tôle étaient
sourdes. Je n'entendais même aucun bruit à l'intérieur de ce bateau,
qui semblait mort. Il ne bougeait pas, car j'aurais évidemment senti
les frémissements de la coque sous l'impulsion de l'hélice. Plongé sans
doute dans l'abîme des eaux, il n'appartenait plus à la terre. Tout ce
morne silence était effrayant.
Quant à notre abandon, notre isolement au fond de cette cellule, je
n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. Les espérances que j'avais
conçues après notre entrevue avec le commandant du bord s'effaçaient
peu à peu. La douceur du regard de cet homme, l'expression généreuse de
sa physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon
souvenir. Je revoyais cet énigmatique personnage tel qu'il devait être,
nécessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en dehors de
l'humanité, inaccessible à tout sentiment de pitié, implacable ennemi
de ses semblables auxquels il avait dû vouer une impérissable haine !
Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser périr d'inanition,
enfermés dans cette prison étroite livrés à ces horribles tentations
auxquelles pousse la faim farouche ? Cette affreuse pensée prit dans
mon esprit une intensité terrible, et l'imagination aidant, je me
sentis envahir par une épouvante insensée. Conseil restait calme, Ned
Land rugissait.
En ce moment, un bruit se fit entendre extérieurement.
Des pas résonnèrent sur la dalle de métal. Les serrures furent
fouillées, la porte s'ouvrit, le stewart parut.
Avant que j'eusse fait un mouvement pour l'en empêcher, le Canadien
s'était précipité sur ce malheureux ; il l'avait renversé ; il le
tenait à la gorge. Le stewart étouffait sous sa main puissante.
Conseil cherchait déjà à retirer des mains du harponneur sa victime à
demi suffoquée, et j'allais joindre mes efforts aux siens, quand,
subitement, je fus cloué à ma place par ces mots prononcés en français :
« Calmez-vous, maître Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez
m'écouter ! »
X
L'HOMME DES EAUX
C'était le commandant du bord qui parlait ainsi.
A ces mots, Ned Land se releva subitement. Le stewart, presque étranglé
sortit en chancelant sur un signe de son maître ; mais tel était
l'empire du commandant à son bord, que pas un geste ne trahit le
ressentiment dont cet homme devait être animé contre le Canadien.
Conseil, intéressé malgré lui, moi stupéfait, nous attendions en
silence le dénouement de cette scène.
Le commandant, appuyé sur l'angle de la table, les bras croisés, nous
observait avec une profonde attention. Hésitait-il à parler ?
Regrettait-il ces mots qu'il venait de prononcer en français ? On
pouvait le croire.
Après quelques instants d'un silence qu'aucun de nous ne songea à
interrompre :
« Messieurs, dit-il d'une voix calme et pénétrante, je parle également
le français, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous
répondre dès notre première entrevue, mais je voulais vous connaître
d'abord, réfléchir ensuite. Votre quadruple récit, absolument semblable
au fond, m'a affirmé l'identité de vos personnes. Je sais maintenant
que le hasard a mis en ma présence monsieur Pierre Aronnax, professeur
d'histoire naturelle au Muséum de Paris, chargé d'une mission
scientifique à l'étranger, Conseil son domestique, et Ned Land,
d'origine canadienne, harponneur à bord de la frégate
l'_Abraham-Lincoln_, de la marine nationale des États-Unis d'Amérique. »
Je m'inclinai d'un air d'assentiment. Ce n'était pas une question que
me posait le commandant. Donc, pas de réponse à faire. Cet homme
s'exprimait avec une aisance parfaite, sans aucun accent. Sa phrase
était nette, ses mots justes, sa facilité d'élocution remarquable. Et
cependant, je ne « sentais » pas en lui un compatriote.
Il reprit la conversation en ces termes :
« Vous avez trouvé sans doute, monsieur, que j'ai longtemps tardé à
vous rendre cette seconde visite. C'est que, votre identité reconnue,
je voulais peser mûrement le parti à prendre envers vous. J'ai beaucoup
hésité. Les plus fâcheuses circonstances vous ont mis en présence d'un
homme qui a rompu avec l'humanité. Vous êtes venu troubler mon
existence...
-- Involontairement, dis-je.
-- Involontairement ? répondit l'inconnu, en forçant un peu sa voix.
Est-ce involontairement que l'_Abraham-Lincoln_ me chasse sur toutes
les mers ? Est-ce involontairement que vous avez pris passage à bord de
cette frégate ? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur
la coque de mon navire ? Est-ce involontairement que maître Ned Land
m'a frappé de son harpon ? »
Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Mais, à ces
récriminations j'avais une réponse toute naturelle à faire, et je la
fis.
« Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu
lieu à votre sujet en Amérique et en Europe. Vous ne savez pas que
divers accidents, provoqués par le choc de votre appareil sous-marin,
ont ému l'opinion publique dans les deux continents. Je vous fais grâce
des hypothèses sans nombre par lesquelles on cherchait à expliquer
l'inexplicable phénomène dont seul vous aviez le secret. Mais sachez
qu'en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique,
l'_Abraham-Lincoln_ croyait chasser quelque puissant monstre marin dont
il fallait à tout prix délivrer l'Océan. »
Un demi-sourire détendit les lèvres du commandant, puis, d'un ton plus
calme :
« Monsieur Aronnax, répondit-il, oseriez-vous affirmer que votre
frégate n'aurait pas poursuivi et canonné un bateau sous-marin aussi
bien qu'un monstre ? »
Cette question m'embarrassa, car certainement le commandant Farragut
n'eût pas hésité. Il eût cru de son devoir de détruire un appareil de
ce genre tout comme un narwal gigantesque.
« Vous comprenez donc, monsieur, reprit l'inconnu, que j'ai le droit de
vous traiter en ennemis. »
Je ne répondis rien, et pour cause. A quoi bon discuter une proposition
semblable, quand la force peut détruire les meilleurs arguments.
« J'ai longtemps hésité, reprit le commandant. Rien ne m'obligeait à
vous donner l'hospitalité. Si je devais me séparer de vous, je n'avais
aucun intérêt à vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce
navire qui vous avait servi de refuge. Je m'enfonçais sous les mers, et
j'oubliais que vous aviez jamais existé. N'était-ce pas mon droit ?
-- C'était peut-être le droit d'un sauvage, répondis-je, ce n'était pas
celui d'un homme civilisé.
-- Monsieur le professeur, répliqua vivement le commandant, je ne suis
pas ce que vous appelez un homme civilisé ! J'ai rompu avec la société
tout entière pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprécier.
Je n'obéis donc point à ses règles, et je vous engage à ne jamais les
invoquer devant moi ! »
Ceci fut dit nettement. Un éclair de colère et de dédain avait allumé
les yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un passé
formidable. Non seulement il s'était mis en dehors des lois humaines,
mais il s'était fait indépendant, libre dans la plus rigoureuse
acception du mot, hors de toute atteinte ! Qui donc oserait le
poursuivre au fond des mers, puisque, à leur surface, il déjouait les
efforts tentés contre lui ? Quel navire résisterait au choc de son
monitor sous-marin ? Quelle cuirasse, si épaisse qu'elle fût,
supporterait les coups de son éperon ? Nul, entre les hommes, ne
pouvait lui demander compte de ses oeuvres. Dieu, s'il y croyait, sa
conscience, s'il en avait une, étaient les seuls juges dont il put
dépendre.
Ces réflexions traversèrent rapidement mon esprit, pendant que
l'étrange personnage se taisait, absorbé et comme retiré en lui-même.
Je le considérais avec un effroi mélangé d'intérêt, et sans doute,
ainsi qu'Oedipe considérait le Sphinx.
Après un assez long silence, le commandant reprit la parole.
« J'ai donc hésité, dit-il, mais j'ai pensé que mon intérêt pouvait
s'accorder avec cette pitié naturelle à laquelle tout être humain a
droit. Vous resterez à mon bord, puisque la fatalité vous y a jetés.
Vous y serez libres, et, en échange de cette liberté, toute relative
d'ailleurs, je ne vous imposerai qu'une seule condition. Votre parole
de vous y soumettre me suffira.
-- Parlez, monsieur, répondis-je, je pense que cette condition est de
celles qu'un honnête homme peut accepter ?
-- Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains événements
imprévus m'obligent à vous consigner dans vos cabines pour quelques
heures ou quelques jours, suivant le cas. Désirant ne jamais employer
la violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous
les autres, une obéissance passive. En agissant ainsi, je couvre votre
responsabilité, je vous dégage entièrement, car c'est à moi de vous
mettre dans l'impossibilité de voir ce qui ne doit pas être vu.
Acceptez-vous cette condition ? »
Il se passait donc à bord des choses tout au moins singulières, et que
ne devaient point voir des gens qui ne s'étaient pas mis hors des lois
sociales ! Entre les surprises que l'avenir me ménageait, celle-ci ne
devait pas être la moindre.
« Nous acceptons, répondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur,
la permission de vous adresser une question, une seule.
-- Parlez, monsieur.
-- Vous avez dit que nous serions libres à votre bord ?
-- Entièrement.
-- Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette liberté.
-- Mais la liberté d'aller, de venir, de voir, d'observer même tout ce
qui se passe ici - sauf en quelques circonstances graves - , la liberté
enfin dont nous jouissons nous-mêmes, mes compagnons et moi. »
Il était évident que nous ne nous entendions point.
« Pardon, monsieur, repris-je, mais cette liberté, ce n'est que celle
que tout prisonnier a de parcourir sa prison ! Elle ne peut nous
suffire.
-- Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise !
-- Quoi ! nous devons renoncer à jamais de revoir notre patrie, nos
amis, nos parents !
-- Oui, monsieur. Mais renoncer à reprendre cet insupportable joug de
la terre, que les hommes croient être la liberté, n'est peut-être pas
aussi pénible que vous le pensez !
-- Par exemple, s'écria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne
pas chercher à me sauver !
-- Je ne vous demande pas de parole, maître Land répondit froidement le
commandant.
-- Monsieur, répondis-je, emporté malgré moi, vous abusez de votre
situation envers nous ! C'est de la cruauté !
-- Non, monsieur, c'est de la clémence ! Vous êtes mes prisonniers
après combat ! Je vous garde, quand je pourrais d'un mot vous replonger
dans les abîmes de l'Océan ! Vous m'avez attaqué ! Vous êtes venus
surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer, le secret
de toute mon existence ! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur
cette terre qui ne doit plus me connaître ! Jamais ! En vous retenant,
ce n'est pas vous que je garde, c'est moi-même ! »
Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre
lequel ne prévaudrait aucun argument.
« Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement à
choisir entre la vie ou la mort ?
-- Tout simplement.
-- Mes amis, dis-je, à une question ainsi posée, il n'y a rien à
répondre. Mais aucune parole ne nous lie au maître de ce bord.
-- Aucune, monsieur », répondit l'inconnu.
Puis, d'une voix plus douce, il reprit :
« Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai à vous dire. Je vous
connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez
peut-être pas tant à vous plaindre du hasard qui vous lie à mon sort.
Vous trouverez parmi les livres qui servent à mes études favorites cet
ouvrage que vous avez publié sur les grands fonds de la mer. Je l'ai
souvent lu. Vous avez poussé votre oeuvre aussi loin que vous le
permettait la science terrestre. Mais vous ne savez pas tout, vous
n'avez pas tout vu. Laissez-moi donc vous dire, monsieur le professeur,
que vous ne regretterez pas le temps passé à mon bord. Vous allez
voyager dans le pays des merveilles. L'étonnement, la stupéfaction
seront probablement l'état habituel de votre esprit. Vous ne vous
blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert à vos
yeux. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin - qui
sait ? le dernier peut-être - tout ce que j'ai pu étudier au fond de
ces mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d'études.
A partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel élément, vous verrez ce
que n'a vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons
plus - et notre planète, grâce à moi, va vous livrer ses derniers
secrets. »
Je ne puis le nier ; ces paroles du commandant firent sur moi un grand
effet. J'étais pris là par mon faible, et j'oubliai, pour un instant,
que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la
liberté perdue. D'ailleurs, je comptais sur l'avenir pour trancher
cette grave question. Ainsi, je me contentai de répondre :
« Messieurs, si vous avez brisé avec l'humanité, je veux croire que
vous n'avez pas renié tout sentiment humain. Nous sommes des naufragés
charitablement recueillis à votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant
à moi, je ne méconnais pas que, si l'intérêt de la science pouvait
absorber jusqu'au besoin de liberté, ce que me promet notre rencontre
m'offrirait de grandes compensations. »
Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller
notre traité. Il n'en fit rien. Je le regrettai pour lui.
« Une dernière question, dis-je, au moment où cet être inexplicable
semblait vouloir se retirer.
-- Parlez, monsieur le professeur.
-- De quel nom dois-je vous appeler ?
-- Monsieur, répondit le commandant, je ne suis pour vous que le
capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n'êtes pour moi que les
passagers du _Nautilus_. »
Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses
ordres dans cette langue étrangère que je ne pouvais reconnaître. Puis,
se tournant vers le Canadien et Conseil :
« Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre
cet homme.
-- Ça n'est pas de refus ! » répondit le harponneur.
Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule où ils étaient
renfermés depuis plus de trente heures.
« Et maintenant, monsieur Aronnax, notre déjeuner est prêt.
Permettez-moi de vous précéder.
-- A vos ordres, capitaine. »
Je suivis le capitaine Nemo, et dès que j'eus franchi la porte, je pris
une sorte de couloir électriquement éclairé, semblable aux coursives
d'un navire. Après un parcours d'une dizaine de mètres, une seconde
porte s'ouvrit devant moi.
J'entrai alors dans une salle à manger ornée et meublée avec un goût
sévère. De hauts dressoirs de chêne, incrustés d'ornements d'ébène,
s'élevaient aux deux extrémités de cette salle, et sur leurs rayons à
ligne ondulée étincelaient des faïences, des porcelaines, des verreries
d'un prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les
rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines peintures
tamisaient et adoucissaient l'éclat.
Au centre de la salle était une table richement servie. Le capitaine
Nemo m'indiqua la place que je devais occuper.
« Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir de
faim. »
Le déjeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer seule
avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j'ignorais la nature
et la provenance. J'avouerai que c'était bon, mais avec un goût
particulier auquel je m'habituai facilement. Ces divers aliments me
parurent riches en phosphore, et je pensai qu'ils devaient avoir une
origine marine.
Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina
mes pensées, et il répondit de lui-même aux questions que je brûlais de
lui adresser.
« La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous
pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis
longtemps, j'ai renoncé aux aliments de la terre, et je ne m'en porte
pas plus mal. Mon équipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas
autrement que moi.
-- Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer ?
-- Oui, monsieur le professeur, la mer fournit à tous mes besoins.
Tantôt, je mets mes filets a la traîne, et je les retire, prêts à se
rompre. Tantôt, je vais chasser au milieu de cet élément qui paraît
être inaccessible à l'homme, et je force le gibier qui gîte dans mes
forêts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de
Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l'Océan. J'ai
là une vaste propriété que j'exploite moi-même et qui est toujours
ensemencée par la main du Créateur de toutes choses. »
Je regardai le capitaine Nemo avec un certain étonnement, et je lui
répondis :
« Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets fournissent
d'excellents poissons à votre table ; je comprends moins que vous
poursuiviez le gibier aquatique dans vos forêts sous-marines ; mais je
ne comprends plus du tout qu'une parcelle de viande, si petite qu'elle
soit, figure dans votre menu.
-- Aussi, monsieur, me répondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais
usage de la chair des animaux terrestres.
-- Ceci, cependant, repris-je, en désignant un plat où restaient encore
quelques tranches de filet.