Je suis avec respect...»

L'Empereur fut charmé de ce que j'avais fait. Précisément le colonel

Campbell était auprès de lui lorsqu'il reçut ma lettre, et, après

l'avoir lue, il lui en communiqua le contenu. Puis il lui dit avec

gravité: «Monsieur le colonel, je désire que vous fassiez connaître mon

mécontentement à messieurs vos compatriotes; ils ont manqué d'urbanité,

et M. Pons a bien fait de leur donner une leçon de bienséance.» Le

colonel ne se fit pas répéter les paroles de l'Empereur; il écrivit à

ses compatriotes. En même temps, il m'écrivit:«Je vous prie d'agréer mes

excuses pour la bêtise d'un de mes compatriotes qui hier est allé aux

mines. C'est le colonel Lemoine qui, ayant été à l'île d'Elbe avec le

quartier général anglais, il y a plusieurs années, avait connu le

surintendant et croyait le retrouver. J'espère que vous oublierez ce

malentendu.» Je répondis à cette convenance par une convenance égale.

Tous les Anglais n'étaient pas de la même trempe. Les bien élevés

avaient une politesse distinguée. J'avais remarqué que les Anglais qui

ne voyageaient pas ensemble ne familiarisaient pas entre eux dans les

rencontres fortuites. Le colonel Campbell m'en donna une raison toute

particulière: «Il y a beaucoup d'Anglais de mauvaise compagnie, me

dit-il, qui ne voyagent que pour dépenser et qui dépensent follement.

Nos personnes comme il faut distinguent ces gens-là. Alors ils ne

veulent pas les voir: voilà naturellement la cause du froid glacial

qu'il y a souvent entre différentes sociétés anglaises.»

Ce qu'il y avait d'uniforme dans les Anglais, à quelque classe qu'ils

appartinssent, c'était l'éloge de l'Empereur, et vraiment ils

paraissaient rivaliser d'expressions louangeuses.

Un soir l'Empereur me dit: «Demain matin vous aurez la visite d'une dame

anglaise extrêmement aimable, et qu'il faut faire partir de l'île d'Elbe

satisfaite de tout ce qu'elle y aura vu.» Je reçus cette dame avec

empressement: elle n'était pas seulement aimable, elle avait de plus une

beauté angélique. Je montai à cheval pour l'accompagner aux mines. Elle

ne faisait cette visite que parce que l'Empereur l'avait engagée à la

faire. Elle me répétait souvent: «Faisons vite. Je dois dîner avec le

grand Napoléon, et je ne voudrais pas me faire attendre.» Elle avait

pourtant cinq ou six heures de plus que ce qu'il lui fallait. En prenant

congé d'elle, je lui donnai le conseil en riant de bien barricader son

coeur, et elle me répondit aussi en riant «d'être tranquille, que son

coeur était voûté à l'épreuve de la bombe». Cette dame était à Londres

lorsque les souverains de la Sainte-Alliance allèrent se pavaner dans

cette capitale. Au milieu d'une société de premier ordre, elle dit

hautement en voyant passer ces monarques: «Il faut convenir que ces

têtes ne peuvent pas paraître de belles têtes aux personnes qui, comme

moi, ont pu admirer de près celle de l'empereur Napoléon.» Et j'ai su

que cette sympathie était aussi vive pour le prisonnier de Sainte-Hélène

que ce qu'elle avait été pour le souverain de l'île d'Elbe.

Le colonel Campbell était extrêmement bien pour moi. Nous en étions

venus à nous voir d'une manière qui avait quelque chose de plus que la

froide politesse. Il me recommandait souvent de ses compatriotes,

j'accueillais de mon mieux ses recommandés. Lors de mon déplorable

tintamarre financier avec l'Empereur, il louait ma conduite et il alla

jusqu'à m'offrir ses services, ce que je refusai avec toute l'énergie

dont j'étais capable. Plus tard, il m'engagea à rentrer en France, en me

promettant la protection du gouvernement anglais auprès du gouvernement

français: ce conseil et cette promesse me firent frémir. Ma réponse fut

bien celle que l'honneur national commandait, mais elle n'était pas

telle que je l'aurais faite si je n'avais pas craint de nuire à

l'Empereur. Dans une autre visite, le colonel Campbell s'expliqua plus

explicitement avec ma femme: il la pressa pour qu'elle me décidât à

quitter l'Empereur, toujours en assurant que la protection anglaise ne

me ferait pas défaut auprès du gouvernement français. Ma femme était

Française: sa douceur naturelle disparut pour faire place à son

indignation. J'étais désespéré que le colonel Campbell eût pu penser de

moi que j'étais capable de quitter l'Empereur sous les inspirations de

l'Angleterre. C'était la première fois que j'avais eu un secret pour le

général Drouot. Je voulais avoir mon libre arbitre pour terminer cette

affaire, car j'y voyais ma délicatesse compromise, peut-être même ma

réputation. Mais j'étais arrêté par la pensée de la situation de

l'Empereur. Une affaire avec le commissaire anglais pouvait tomber

pesamment sur l'Empereur. L'anxiété me dévorait; je me jetai dans les

bras du général Drouot. Le général Drouot prenait ordinairement tout

avec douceur; cette fois il prit la chose avec sévérité. Il alla de

suite en rendre compte à l'Empereur; bientôt il vint me prendre pour

l'expliquer moi-même. Je dis à l'Empereur tout ce qui s'était passé.

L'Empereur m'écouta avec attention; ses traits étaient en mouvement;

lorsque j'eus fini, il dit avec une espèce d'indignation: «C'est bien

anglais», et puis se tournant vers moi, il ajouta: «Vous me porteriez un

grand préjudice si vous faisiez de cette affaire une affaire d'honneur,

car je ne saurais plus rien des intentions de l'Angleterre. Campbell n'a

pas l'idée de vous offenser, il fait son métier, voilà tout. Vous me

prouverez votre attachement en continuant à l'écouter sans qu'il se

doute que je suis instruit de ce qui a eu lieu entre vous et lui.»

L'Empereur me pressa encore d'écouter le colonel Campbell sans me

laisser maîtriser par la vivacité. Le général Drouot lui fit observer

que le colonel pouvait bien s'être aussi adressé à d'autres personnes, à

l'intendant Balbiani par exemple. L'Empereur se mit à rire: «Que

voulez-vous, dit-il au général Drouot, que les Anglais fassent de ce

pauvre diable, et quel intérêt ont-ils à ce qu'il parte ou à ce qu'il

reste?» Le lendemain, l'Empereur me fit dîner avec lui, le colonel

Campbell était aussi invité. Je ne compris pas cette politique. Il fut

très aimable pour le colonel Campbell et le fut également beaucoup pour

moi. Je crois que son intention était de resserrer mes relations avec le

commissaire anglais.

Mais le cabinet de Saint-James n'avait pas choisi un sot pour surveiller

l'Empereur. Le colonel Campbell était un maître renard. Les réponses

claires et précises de ma femme, mes visites au palais impérial, en

détruisant ses espérances, l'avaient fait renoncer à ses projets. Il

vint à Rio avec des Anglais, il évita le tête-à-tête et il loua beaucoup

l'Empereur.

Le colonel Campbell était un homme de fort bonne compagnie, il

enveloppait sa surveillance de tant de respect qu'il fallait bien y

regarder pour apercevoir la permanence de son action. Ensuite je l'ai si

bien trompé au moment de notre départ de l'île d'Elbe que ma tromperie

équivaut à une vengeance et que je ne puis plus lui en vouloir.

Nous éprouvions une douce jouissance en voyant des Français s'associer à

notre destinée. Mais l'Empereur ne pouvait pas retenir tout le monde à

son service, surtout les officiers qui demandaient à être employés dans

leur grade. Il en retint seulement quelques-uns qui se contentèrent des

appointements nécessaires aux besoins de leur existence. Le nombre en

fut petit.

Le général de brigade Bertolosi, Corse, avait commandé la place de

Milan, et l'Empereur lui donna le commandement de la place de

Porto-Ferrajo. C'était un digne homme qui ne s'occupait que de son

service.

L'adjudant général Lébel débarqua avec une vieille dame que l'on croyait

son épouse et une demoiselle qui passait pour être sa fille. L'Empereur

était à Longone, il fit appeler le nouveau venu. Le nouveau venu se mit

immédiatement en route pour Longone: il se fit accompagner par ses deux

dames. La demoiselle était vraiment jolie, elle ajoutait à sa beauté en

la faisant adroitement valoir; elle connaissait le monde. Tous les

officiers de la garde impériale témoignaient hautement le désir que

l'Empereur donnât le commandement de Longone à l'adjudant général Lébel.

La chose paraissait pour ainsi dire décidée. Que se passa-t-il à

Longone? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'à son retour de Longone,

l'Empereur ne fit aucune attention à l'adjudant général Lébel et qu'on

ne parla plus du commandement. Il plaça la demoiselle auprès de la

princesse Pauline. À Paris, je voulus parler pour lui à l'Empereur.

L'Empereur me dit: «Cet homme ne mérite pas votre estime; et si je le

place, je le placerai dans un lieu sans importance.» Dans l'exil j'eus

la preuve personnelle que l'adjudant général Lébel était un homme de peu

de délicatesse.

Le chef de bataillon Tavelle, vieillard corse, avait longuement servi

sous le gouvernement papal. L'Empereur fit un acte de charité en lui

donnant un emploi pour vivre, car c'était un homme hors de tout service.

L'Empereur lui avait dit: «Colonel, vous irez commander à Rio», et il

alla commander à Rio. Mais de ce que l'Empereur, sans y faire attention

ou par politesse, lui avait dit «colonel», quoiqu'il ne fût que chef de

bataillon, il arriva à Rio avec les épaulettes de colonel, et lorsqu'on

lui demandait pourquoi, il répondait: «Si je ne portais pas ces

épaulettes, je donnerais un démenti à l'Empereur qui m'a traité de

colonel!» Cet excellent vieillard avait eu la faiblesse d'acheter des

épaulettes de colonel, sacrifiant ainsi les quelques écus qu'il avait

encore à un titre fictif, et il était fier de son sacrifice.

Rio n'avait d'autres fortifications que la tour de vigie et cinq

canonniers garde-côtes pour toute garnison. L'Empereur y envoya ensuite

quatre cavaliers pour les besoins de mon administration. Le bon colonel

Tavelle s'exagérait les devoirs de sa place. Rien n'aurait pu le faire

volontairement sortir du territoire de la commune sans une autorisation

expresse de l'Empereur. Le général Drouot, son chef immédiat, ne cessait

pas de lui dire que son gouvernement n'était qu'une fiction, qu'il

pouvait aller où il voudrait, et que l'Empereur serait bien aise de le

voir à Porto-Ferrajo: il prétendait que désormais il ne pouvait saluer

l'Empereur que dans le lieu que l'Empereur lui avait assigné. Ce brave

homme n'avait en tout que quatre-vingts francs par mois. L'Empereur

m'avait dit: «Je sais que vous aurez des égards pour lui.» Je n'avais

pas besoin d'excitation pour tâcher de lui rendre la vie douce; j'avais

pris toutes les précautions de délicatesse afin de lui faire accepter ma

table: jamais il ne voulut y consentir. J'avais même beaucoup de peine à

lui faire quelquefois accepter ma soupe. Somme toute, il avait des

ridicules, mais il était soldat d'honneur.

Nous eûmes aussi un chef d'escadron polonais. Tous les Polonais qui

avaient suivi l'Empereur dépassaient le chef d'escadron en supériorité.

Il s'appelait Bellina. Son épouse était Espagnole: Mme Bellina n'était

pas une beauté extraordinaire, mais sa figure avait un charme

inexprimable, qui séduisait. Je ne crois pas qu'aucune Castillane ait

jamais mieux dansé le fandango: danse enivrante qui se prête si bien au

développement de toutes les grâces. La précieuse Espagnole devint aussi

une des dames de compagnie de la princesse Pauline. Ensuite Mme Bellina

fut jetée sur les rivages de la mer du Sud à Lima, où, honorée et

honorable, elle tenait, il y a quelques années, un grand pensionnat de

demoiselles.

Walter Scott a parlé d'un officier corse qui alla trouver l'Empereur

pour lui offrir ses services, et dont il a mal dit le nom: c'était le

chef de bataillon Colombani. M. Colombani sortait de l'armée italienne.

C'était un brave, mais, en dehors de la bravoure, il avait peu de

qualités sociales. Son orgueil allait jusqu'à la bêtise, ce qui

l'exposait à des querelles qui finissaient souvent par le conduire sur

le terrain. Il dut tirer l'épée contre un des meilleurs officiers de la

garde: le jugement de Dieu fut juste, M. Colombani reçut une blessure.

Il était l'offenseur. Cet officier avait aussi une jolie femme. On

disait que cette dame était Corse, je crois qu'elle était Capraïaise;

elle devint un des plus beaux ornements de la cour impériale. L'Empereur

l'attacha à la princesse Pauline en qualité de dame de compagnie.

Canova, juge suprême en fait de beauté, avait surnommé la princesse

Pauline «la Vénus moderne», et, s'il avait vu les trois dames de

compagnie de cette princesse, il aurait dit que c'étaient les trois

Grâces. Mme Colombani n'était pas seulement jolie, aimable, elle était

aussi exemplaire par la sagesse de la conduite. Elle n'avait pas été

heureuse en amour; dans sa toute première jeunesse, elle avait été

fiancée au brave colonel Eugène, officier corse, d'une grande espérance,

et qui mourut glorieusement au champ d'honneur avant que l'hymen eût

couronné sa tendresse.

Le matin du duel du commandant Colombani, l'Empereur m'avait fait

appeler, et, en arrivant à Porto-Ferrajo, je trouvai le général Drouot

chez moi. Il me pria de ne pas perdre de temps pour aller mettre la paix

entre les combattants. J'oubliai l'Empereur, je courus, l'affaire était

faite. L'Empereur ne me fit point de reproches de mon retard; mais il me

blâma de ce que j'avais consenti à servir de témoin _dans un duel de

crânerie_; il changea de langage, lorsque je lui eux (_sic_) fait

connaître la mission pacifique que j'allais remplir dans cette querelle.

Une arrivée plus importante vint réjouir l'Empereur. C'était l'arrivée

du respectable général Boinod, ancien inspecteur général aux revues, et

l'un des hommes les plus vertueux de l'armée. L'île d'Elbe allait

trouver un autre général Drouot dans le général Boinod. Un homme

d'environ soixante ans débarqua à Porto-Ferrajo. L'Empereur était à

Longone. Le nouveau venu se disposa à y aller; simple et modeste, monté

sur un des misérables chevaux du pays, il se dirigea mesquinement vers

le but de son voyage. En général, la longue habitude d'un grand pouvoir

donne un air de commandement; le général Boinod n'avait rien en lui qui

pût faire soupçonner son passé: c'était pleinement et entièrement

l'apparence d'un bon homme. M. Rebuffat, en commission pour l'Empereur,

retournant de Porto-Ferrajo, ayant la même route à faire que le général

Boinod, l'accosta et l'accabla de questions. M. Boinod ne répondait que

par des monosyllabes, et plus il était réservé, plus M. Rebuffat était

curieux. À Longone, il n'y avait point d'auberge: M. Rebuffat engagea

son compagnon à dîner chez lui. Tandis que le général Boinod se mettait

à table, M. Rebuffat fut rendre compte de sa mission, et raconta à

l'Empereur comme quoi il s'était acheminé avec un bon homme «qui venait

tout exprès pour le voir et qui était peut-être le plus vieux de ses

amis». L'Empereur dînait; il demanda à M. Rebuffat quel était le nom de

ce vieil ami: «Ma foi, Sire, lui répondit M. Rebuffat, c'est Toisot, ou

Poisot ou Noisot, je ne sais. Mais il est facile à reconnaître, car de

ma vie je n'ai vu un homme aussi sourd», et à ce mot, l'Empereur

l'interrompant avec vivacité lui demanda s'il ne voulait pas dire

Boinod. M. Rebuffat ayant assuré que c'était cela, l'Empereur bondit; il

envoya le général Bertrand chercher le général Boinod. Le général

Bertrand, pressé par l'Empereur, alla en courant chez M. Rebuffat, entra

précipitamment, et presque effaré il demanda le général Boinod. Personne

ne se doutait qu'il y avait là un général: on dit au général Bertrand

que dans la salle à manger il y avait bien une personne qui mangeait,

mais que cette personne n'était pas un général, et pour l'en convaincre

on la lui fit voir: le général Bertrand reconnut le général Boinod. Il

l'enleva sans lui donner le temps de se reconnaître, de faire un peu de

toilette, et il le conduisit à l'Empereur. L'Empereur l'attendait sur le

seuil de la porte. Il lui tendit la main avec effusion, le conduisit à

table, le plaça à côté de lui pour lui faire continuer son repas.

L'Empereur répéta plusieurs fois au général Boinod: «Vous me faites bien

plaisir.» Il veilla lui-même à ce que le général Boinod fût bien logé.

Les proches de M. Rebuffat ou ses gens, qui, trompés par la simplicité

du général Boinod, n'avaient pas voulu qu'il pût avoir ce rang

honorable, maintenant étonnés des égards que l'Empereur avait pour lui,

de l'empressement que le général Bertrand avait mis à venir le chercher,

à l'embrasser, en faisaient un maréchal, un prince, un roi, et peut-être

même un empereur. Cinq minutes après, tout Longone faisait des

commentaires sur le grand personnage déguisé qui était venu trouver

l'Empereur. De ce que l'Empereur était allé l'attendre sur le seuil de

la porte, au haut de l'escalier, on tirait la conséquence précise que

c'était une tête couronnée, mais que ce n'était pas une tête impériale,

parce que «pour une tête impériale, l'Empereur aurait attendu à l'entrée

principale de son palais». M. Rebuffat prêtait beaucoup à toutes les

balivernes de cette illusion, parce que dans son trouble il avait cru

entendre que l'Empereur disait au général Boinod «mon frère». Il aurait

illuminé si on ne lui avait pas fait observer que l'illumination

trahirait l'incognito de l'illustre visiteur.... Le lendemain, tout

était éclairci. Le général Boinod remplissait les doubles fonctions de

commissaire ordonnateur et d'inspecteur général aux revues. Il avait

pour adjoint M. Vauthier[61].

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 53 / 120 题